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Essais québécois - Quand Darwin suscitait la controverse au Québec

Louis Cornellier   29 novembre 2008  Livres
En 1859, la parution de L'Origine des espèces, du naturaliste anglais Charles Darwin, a ébranlé les colonnes du temple chrétien. Le monde et l'homme, découvrait-on alors, n'auraient pas été créés ainsi que le prétendait la Bible. L'Église catholique, bousculée dans ce qu'elle croyait être ses fondements, n'a pas mis de temps à réagir et à condamner ce «modernisme» et cette science qui avait l'audace de refuser d'être sous sa férule.

Dans le Québec très chrétien de l'époque, les thèses de Darwin ne reçoivent pas un accueil très enthousiaste. Comme le racontent Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras dans leur Histoire des sciences au Québec de la Nouvelle-France à nos jours (Boréal, 2008 pour la nouvelle édition), quelques savants québécois les contesteront avec énergie. Au passage, les auteurs de cette claire et fascinante histoire mentionnent le cas plus original du médecin Albert Laurendeau, partisan de l'évolutionnisme, qui eut maille à partir avec l'évêque de Joliette, prompt à brandir la menace de l'excommunication.

C'est cet affrontement rocambolesque entre le docteur et l'évêque que Marcel Sylvestre, ex-enseignant de philosophie au collégial, raconte avec entrain dans La Peur du mal. Le conflit entre science et religion au Québec: l'affaire Laurendeau. Relevant à la fois de l'histoire des sciences et de l'essai philosophique, cet ouvrage, dont la perspective d'ensemble est clairement scientiste, entend démontrer que le conflit en question est irréductible.

Médecin de campagne — il pratique à Saint-Gabriel-de-Brandon, mon village natal —, Albert Laurendeau est un phénomène. Ardent défenseur du Québec français, cet oncle d'André Laurendeau est en faveur de l'avortement «lorsque la femme est en danger de mort» et considère les criminels, non pas comme des immoraux, mais comme des malades. L'homme, c'est le moins qu'on puisse dire, est en avance sur son temps. Très actif sur le plan professionnel, il prône une modernisation de l'enseignement de la médecine et de l'enseignement général en suggérant d'en finir avec le grec, le latin et la philosophie scolastique au profit de «connaissances plus utiles, plus pratiques», plus actuelles et plus scientifiques.

En 1907, lors d'une conférence donnée devant les membres de l'Association médico-chirurgicale du district de Joliette, il défend l'évolutionnisme et lance ainsi trois pavés dans la mare. «Un premier, explique Sylvestre, en contestant que la Bible nous informe correctement de la création de l'Univers par Dieu; un second, en soutenant que l'apparition de la vie et des espèces animales est due à l'évolution de la matière et non à des actes de création distincts; un dernier et non le moindre, en récusant le récit d'Adam et Ève comme explication de l'origine de l'humanité.»

Mgr Joseph-Alfred Archambault, premier évêque de Joliette, n'apprécie pas. Il entreprend une correspondance avec le culotté médecin pour le forcer à se rétracter. Cet échange de lettres, reproduit dans cet ouvrage, illustre la bonne volonté de Laurendeau et l'intransigeance de l'évêque. S'il refuse d'abdiquer — il réitérera ses convictions évolutionnistes dans d'autres conférences et dans La Vie. Considérations biologiques, un ouvrage paru en 1911 —, le médecin espère vraiment convaincre le religieux de la justesse de sa position. Laurendeau, explique Sylvestre, veut «demeurer catholique tout en acceptant les nouvelles connaissances scientifiques», ce qui l'amène à proposer «que l'on distingue ce qui est du ressort de la science de ce qui appartient au domaine de la foi».

Mgr Archambault, de plus en plus irrité au fil des années par les brillants distinguos de son correspondant, ne veut rien savoir. L'excommunication n'est pas loin. «Si l'Église ne peut contenir dans son sein des hommes qui font leur possible pour être honnêtes, non seulement par les apparences, mais dans leur conscience, je serai obligé d'en sortir», réplique Laurendeau dans une lettre de 1912. Il finira, néanmoins, par se soumettre, pour éviter le scandale et protéger sa famille.

« Un Galilée québécois »

Marcel Sylvestre s'offusque avec raison du sort réservé au médecin et critique sévèrement l'attitude bornée de l'Église dans ce dossier. Il présente Laurendeau comme «un Galilée québécois». Selon lui, le docteur a été naïf de croire qu'une conciliation était possible entre science et religion. Même s'il tente de se montrer ouvert à «l'esprit religieux» à quelques reprises, Sylvestre cache mal son aversion radicale pour cet ordre de connaissance. «Le discours religieux, écrit-il, peu importe son allégeance, suppose la stagnation de l'intelligence.»

Trois types de rapport entre science et religion sont possibles. Le premier, conflictuel, suppose une lutte sans merci. Le deuxième, le «non-empiétement des magistères» cher à Stephen Jay Gould, prône le «chacun chez soi». Le troisième, le «convergentisme», cherche l'union entre les deux. Sylvestre croit que le drame de Laurendeau tient à son adhésion au deuxième modèle et choisit le premier. Il conteste la position d'Hubert Reeves selon laquelle seul le «chacun chez soi» permet d'éviter les conflits. Quand Reeves affirme que les valeurs et la morale ne relèvent pas de la science, Sylvestre se cabre. Selon lui, il y aurait une morale issue de la science. Sa démonstration à cet égard n'est toutefois pas convaincante. Si, comme il l'écrit, «d'un strict point de vue scientifique, l'espèce humaine n'est en rien supérieure aux autres espèces», au nom de quoi dénoncer «l'horreur des conditions de vie parfois larvaires des centres hospitaliers des soins de longue durée»?

Animé par le souci d'assumer l'héritage darwinien sans rejeter sa foi chrétienne, le dominicain Jacques Arnould, docteur en histoire des sciences et en théologie, propose une voie plus porteuse. «Dépouillée de toute destinée», écrit-il, l'humanité, après Darwin, peut-elle s'en remettre à la seule science pour se diriger? Ce serait tout simplement, explique Arnould, «une manière de réinscrire notre destin dans la nature, les gènes (pour ne citer qu'eux) risquant de prendre la place des étoiles ou du marc de café».

L'humanité a besoin de science, mais elle a aussi besoin des autres ordres de connaissance (philosophie, théologie, culture) pour choisir, selon la formule de Jacques Monod, «entre le Royaume et les ténèbres». En croyant avoir réponse à tout, la science ne deviendrait qu'une autre mauvaise religion.

***

louisco@sympatico.ca

***

La peur du mal

Le conflit entre science et religion au Québec : l'affaire Laurendeau

Marcel Sylvestre

Presses de l'Université Laval

Québec, 2008, 264 pages
 
 
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  • Brun Bernard
    Inscrit
    samedi 29 novembre 2008 10h01
    Structurellement...
    ...c'est encore comme ça chez nous mais avec d'autres formes. Quand on voit le nombre de fidèles à la cause nationale et leur crucifix indétachables des murs ou les Jéhovah québécois. Pour paraphraser votre article on dirait : "Le conflit entre modernité et passé au Québec"; non comme vous l'écrivez: "Le conflit entre science et religion au Québec" Nous avons la même problématique. Le nationalisme est de l'ordre du passé. au vu de l'état de langue chez nous (examen obligatoire à l'entrée de l'université pour valider les cours, c'est dur comme constat. Ça ne se fait pas en France par exemple), des savoirs chez nos étudiants, on pencherait que les stigmates de la religion sont bien encore là pour l'obscurantisme.


  • Abonné
    samedi 29 novembre 2008 13h06
    La foi vs les connaissances (TOUJOURS-JAMAIS)
    La Théologie ou la connaissance de dieu ne peut plus être considéré comme science et devrait être expulsée de l'Université, ou plus simplement incluse à la Philosophie, à l'Histoire. Tout ce qui concerne un dieu est du domaine de la foi alors, à moins de retourner en arrière, l'Université devrait s'affranchir complètement de ce reliquat peu glorieux, honteusement opposé à la démarche scientifique et aux connaissances.

    Les sciences modernes nous démontrent que par nature, l'univers est chaotique, ce qui exclue TOUT rôle divin concernant l'existence humaine et l'Humanité. Toutefois, l'être humain a besoin de CROIRE et de RÊVER, ce qui est à l'opposé de la démarche scientifique. Voilà donc un énorme dilemme.

    Non, la science n'est pas une croyance et n'a pas non plus réponse à tout, c'est simplement que la foi en dieu et la science sont deux aspects irréconciliables de l'existence humaine. C'est l'ABSURDE révélé!

    La vie étant un éternel recommencement, la nature animale de l'être humain l'empêchera TOUJOURS de faire face froidement à la réalité. L'Humanité n'en sortira JAMAIS.

    Que dieu vous bénisse!

  • Andrée Ferretti
    Abonnée
    samedi 29 novembre 2008 14h33
    Spinoza
    Je vous invite, cher Louis Cornelier, à lire le philosophe qui, déjà, au milieu du XVIIe siècle, posait la question et y répondait.

    Si "L'Éthique" vous rebute par sa forme (ce qui est la réaction quasi universelle, depuis sa parution)lisez mon roman "Bénédicte sous enquête", paru récemment chez VLB, et vous y découvrirez dans la joie de la littérature qu'il y a longtemps que la pensée a compris l'incompatilité entre la croyance et la connaissance.

    Je me permets ce mot parce que j'admire profondément l'authenticité de votre questionnement.

    Avec amitié,
    Andrée Ferretti.

  • Zach Gebello
    Inscrit
    samedi 29 novembre 2008 16h06
    Nous sommes toujours dans ce Québec là !
    C'est le même dogmatisme auquel nos esprits critiques se confrontent aujourd'hui avec la religion d'État qu'on nous impose.

    Un Galilée québécois ? Espérons que non, car voilà un autre mythe créé par les dogmes de la science institutionalisée cette fois. Les documents du procès conservés au Vaticant le prouvent; il n'y a pas eu conflit entre science et religion, mais strictement de pouvoir politique.

    C'est encore la même chose aujourd'hui.

    C'est en politique que nous n'évoluons pas.

  • Gilles Beaudet Maison Marie-Victorin
    Abonné
    samedi 29 novembre 2008 19h44
    Historiens analystes réducteurs
    Dans l'ouvrage qu'ils ont conconcté ( La peur du Mal, ) sur l'attitude du Docteur Laurendeau opposé à son Évêque Archambault, les auteurs Chartrand Duchesne et GINGRAS donnent facilement dans le "réductionnisme". Ils veulent appliquer à l'ensemble du Québec et de son évolution culturelle le cas singulier du Docteur Laurendeau. On pourrait dire que c'est une forme de démagogie. Et les lecteurs rapides, pressés, ou de mauvaise foi tomberont d'emblée dans le panneau. Heureusement, le critique de cet ouvrage, M. Louis Cornellier - dans Le Devoir du 29, 30 novembre 2008 - semble avoir fait une lecture (ou deux) de plus que nos trois apologistes de la déesse-Science. Cornellier peut se référer à Jacques Arnould, auteur du livre: "Dieu, le Singe et le Big Bang", entre autres. Et il cite l'attitude intelligente et ouverte de ce Jacques Arnould qui est à la fois scientifique et croyant. Ce que ne savent pas faire, apparemment, Gingras et ses comparses tout ficelés dans l'étroitesse de leur philosophie. Comme il y a des gens qui ne digèrent pas le gluten, il y a des esprits qui ne digèrent pas les concepts transcendants: il ne croient qu'aux cailloux. Darwin est le dieu actuel de certains esprits dits scientifiques. Un savant géologue canadien, du 19e siècle, J. C. Kémeneur- Laflamme, faisait remonter l'évolution bien plus loin qu'aux babouins et aux iguanes de Darwin. Il nous parlait d'Eozoon... "Nous regardons l'Eozoon comme l'aîné de toutes les espèces animales" (Éléments de minéralogie, Québec, 1881, p.241)Et Laflamme n'en a pas conclu que Dieu n'existait pas... Et il n'est pas devenu le prototype des savants pourfendeurs de la foi !
    Pour ce qui est du prétendu conflit foi-science que certains théoriciens agnostiques affectent de proclamer, il n'existe pas chez tous les savants. Le créateur de la théorie du Big Bang, Georges Lemaître, n'a jamais vécu ce pseudo-conflit; Frère Marie-Victorin, Teilhard de Chardin, Jacques Arnould, Pasteur, et il faudrait allonger la liste (en incluant Einstein probablement) sont tous des savants qui ont toujours gardé leur respect à l'existence créative de Dieu. L'attitude réductrice adoptée par les auteurs du livre La peur du Mal, ne fait pas honneur à la grandeur d'âme qui doit accompagner la recherche et la science authentiques. Science sans conscience, disait déjà Bossuet, n'est que ruine de l'âme.

  • Jacques Morissette
    Abonné
    dimanche 30 novembre 2008 04h49
    Rabelais a écrit ceci: «Science sans conscience n'est que ruine de l'âme».
    Tout étant surtout une question de jugement et de pondération, c'est nous qui faisons de la religion et de la science ce qu'elles sont. J'aime bien ce que vous écrivez à la fin de votre texte: "En croyant avoir réponse à tout, la science ne deviendrait qu'une autre mauvaise religion." C'est une belle leçon d'humilité. On pourrait en dire autant pour la religion. Pour vous paraphraser, en croyant à tous ses fondements, la religion pourrait parfois devenir mauvaise conseillère. Sauf erreur, messieurs Harper et Bush ne devraient pas être très d'accord avec moi?

    JM

  • Zach Gebello
    Inscrit
    dimanche 30 novembre 2008 14h46
    En effet, M. Beaudet
    Ils ont fait de Darwin leur Dieu de la science et de Gallilée son fils "crucifié".

    Il suffit de voir l'intencité de leur prosélythisme en faveur de l'athéisme comme d'une "vérité".

    À s'écarter ainsi de toutes "tentations" d'une idée de transcendance, ils se sont rendu aveugles des mythes qu'ils se créent eux-mêmes.

  • Roland Berger
    Abonné
    dimanche 30 novembre 2008 16h19
    Étonnement
    Louis Cornellier écrit : « En croyant avoir réponse à tout, la science ne deviendrait qu'une autre mauvaise religion. » Voilà qui étonne. Certes, comme la religion, la science peut parfois céder à la tentation de vouloir tout expliquer. Mais son apport majeur n'est-il pas d'étaler au grand jour l'ampleur de l'ignorance dont elle essaie de sortir l'humanité ? L'humilité de l'esprit non religieux n'est-il pas le plus beau fleuron de la science ?
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Roland Berger
    Abonné
    dimanche 30 novembre 2008 16h34
    À Brun Bernard
    C'est bien connu, quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. Et quand on veut chier sur les Québécois et leur culture, on dit qu'ils sont les seuls dans le monde francophone à devoir réussir un test de français pour accéder à des études collégiales ou universitaires. Monsieur Brun n'a-t-il jamais entendu parler du DALF (Diplôme approfondi de Langue française), du DELF (Diplôme d'Etudes en langue française), du TCF (Test de Connaissance du Français) et du TEF (Test dEvaluatioin en Français) utilisés dans des universités françaises... de France ? Le respect rehausse celui qui en témoigne à ses semblables.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Brun Bernard
    Inscrit
    dimanche 30 novembre 2008 17h30
    @M Berger.
    M Berger, votre liste la voici: http://www.bonjourdefrance.com/apprendre_le_franca
    Cependant cela ne correspond pas à ce que j'ai écrit auparavant. Ce sont des Études cette liste que l'ont fait à l'université française et non des ÉVALUATIONS pour démontrer la connaissance de la dite langue. Évaluations obligatoires afin que l'étudiant chez nous puisse valider ses crédits, sinon, rien. Lisez le site que vous connaissez sans doute car votre liste y est répertoriée. J'ai un doctorat de l'université française et je n'ai jamais connu telle "évaluation". Vous confondez certainement. Merci avec mes amitiés.

  • Bernard Massé
    Inscrit
    mercredi 3 décembre 2008 10h43
    Darwin, Laurendeau et dieu et la science
    Voici copie d'un message que j'ai déjà envoyé à l'auteur du livre critiqué par M. Cornellier:

    "Bonjour Marcel,

    Je viens de relire la critique que Louis Cornellier a faite de ton livre et je m'aperçois qu'il tombe dans un piège assez facile que toi-même n'a pas su éluder complètement. Il n'y a conflit entre la science et la religion que si Dieu existe, puisqu'alors les deux peuvent prétendre à affirmer le vrai, en opposition, en indépendance l'une de l'autre ou en convergence. Dans ton livre, tu donnes une place à la religion qui ne lui appartient pas. Louis fait la même chose dans les derniers paragraphes de son article.

    Si Dieu n'existe pas, la religion n'est qu'une activité humaine, comme une autre, offrant un mode de vie et énonçant ce qui est préférable à ce qui ne l'est pas. Elle n'a donc rien à faire à dicter des positions à la science ou à se poser en égale de celle-ci. Et il est impossible d'y avoir convergence entre les deux positions.

    Encore si Dieu n'existe pas, la position présentée dans le dernier paragraphe de l'article de Louis ne contient plus le volet "théologie" et il n'y a rien d'intéressant dans sa proposition qui devient un lieu commun. "Toute science se construit dans une culture donnée et invite la philosophie (ou plutôt les philosophes) à dire ce qu'ils pensent de la science." C'est un beau principe vague, mais qui n'avance pas beaucoup le débat. La théologie, elle, invite un regard extérieur à la culture et même à l'humain, mais si Dieu n'existe pas ce regard non plus n'existe pas. Quant à la citation d'Arnould, c'est de la bouillie pour les chats.

    Finalement la lutte science-religion doit plutôt être vue dans le contexte plus large de la lutte contre l'ignorance et/ou contre ceux qui veulent rabaisser l'humain. La science (ou plutôt les scientifiques) n'est qu'une des phalanges participant à cette lutte."

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