Lettres francophones - L'Afrique et ses fantômes pour le prix Renaudot
Photo : Agence France-Presse
Tierno Monénembo, Prix Re-naudot 2008
Étrange destin que celui d'Olivier de Sanderval, fasciné dès son jeune âge par une Afrique imaginaire, explorateur au long cours et mythomane assoiffé de pouvoir tout autant que d'absolu. Pour écrire sa biographie romancée, Tierno Monénembo, auteur d'origine guinéenne, n'a eu qu'à choisir parmi les éléments d'une vie fertile en événements de toutes sortes. En accordant le prix Renaudot à cet ouvrage, le jury a reconnu «un écrivain africain absolument majeur» qui, après plusieurs romans et une saga monumentale intitulée Peuls (Le Seuil, 2004), revient aux débuts de la colonisation française en Guinée.
L'idée du livre lui aurait été suggérée par un ancien professeur d'histoire de Conakry, ville où la mémoire des Sanderval, père et fils, est toujours vivante. Il s'agissait donc d'enquêter sur ce personnage exceptionnel, pur produit du XIXe siècle, alors que, selon l'auteur, on ne pouvait que «devenir poète, savant ou explorateur». Or Aimé de Sanderval fut les trois. Né dans une grande famille d'industriels de Lyon, lui-même ingénieur sorti de l'École centrale de Paris, maire de sa ville et sportif accompli — il a escaladé le mont Blanc —, inventeur de la roue à moyeux suspendus et créateur de la première usine de bicyclettes à Paris, Aimé Olivier Victor — qui fut par la suite nommé vicomte de Sanderval par la cour du Portugal — avait tout pour mener une vie paisible en compagnie de sa femme et de ses deux enfants. Mais il avait attrapé très tôt le «virus des colonies», en écoutant les récits d'un grand-oncle qui lui racontait «les savoureuses aventures des pionniers de la civilisation égarés chez les anthropophages» et en lisant les récits de voyages de René Caillé. Voilà donc qu'il s'embarque le 29 novembre 1879, à quarante ans, sur un bateau à Marseille en direction du Fouta Djalon, une contrée d'Afrique de l'Ouest comparée parfois à la Suisse, avec le double objectif de: 1) «sortir le nègre de son état animal» en lui apportant «la lumière reçue d'Athènes et de Rome» et en créant ainsi une nouvelle ère de l'humanité; 2) conquérir, par la même occasion, son propre royaume en terre africaine. Ce projet serait rendu d'autant plus facile, croyait-il, qu'il proposerait aux autochtones la construction d'un chemin de fer, offre qu'ils ne pourraient refuser car aucun être ne saurait être insensible à l'idée de progrès.
Le portrait caricatural que dresse tout d'abord le romancier d'Olivier de Sanderval est toutefois atténué par le soin qu'il prend à situer son action dans le contexte de son époque et de la relier à une forme d'humanisme mystique: «Son éducation, son tempérament, tout le préparait à vibrer aux passions de son siècle: les idées, les sciences, les grands voyages. Il avait été pétri avec un mental de pionnier, dans un siècle de pionniers! Sa vie, il l'avait envisagée très tôt comme un escalier raide tendu vers les exploits. Les héros avaient leur légende, sa quête obstinée de la grandeur et de la plénitude aurait son livre. Et ce livre s'appellerait L'Absolu, la somme de ses pensées, le point fusionnel de tous les parallèles: l'idée et la vie, le réel et le vide, l'être et le bon Dieu.»
Olivier de Sanderval retournera cinq fois en Afrique. Au cours de ses périples, il côtoiera plusieurs fois la mort et sera sauvé in extremis, lors d'un affrontement, par un déguisement d'opéra qui lui permettra de faire croire qu'il est le neveu du roi de France. À un autre moment, son interprète le tirera d'un mauvais pas en traduisant exactement le contraire de ce qu'il venait de dire. Il ne renoncera pas à son désir de «doublement civiliser ces terres» en offrant «le chemin de fer pour l'économie et l'art lyrique pour les moeurs», mais il deviendra l'ami des Peuls et se fera donner le royaume de Kahel, un plateau du Fouta Djalon, ce qui lui permettra de faire émettre des pièces de monnaie à son effigie. Il apprendra surtout à respecter ces êtres mystérieux et imprévisibles et, afin de «prendre pied dans ce pays paradoxal», à «se dépouiller de son froc de touriste et d'explorateur pour plonger corps et âme dans le monde trouble des Peuls, [afin de] saisir les nuances et les subtilités de ce peuple insondable, sublime et inquiétant». Il restera malgré tout un Européen marqué par sa propre éducation et incapable de penser l'altérité autrement que par référence au connu. En témoignent ses Carnets, dont voici un extrait éloquent: «Ces grands bois seraient agréables à parcourir par des routes bien tracées, à l'ombre sous les orangers et en intelligente compagnie.» Reconnu par certains Peuls comme l'un des leurs, Olivier de Sanderval sera, vers la fin de sa vie, abandonné par les membres de la société coloniale française établie au Fouta Djalon.
Olivier de Sanderval retournera cinq fois en Afrique. Au cours de ses périples, il côtoiera plusieurs fois la mort et sera sauvé in extremis, lors d'un affrontement, par un déguisement d'opéra qui lui permettra de faire croire qu'il est le neveu du roi de France. À un autre moment, son interprète le tirera d'un mauvais pas en traduisant exactement le contraire de ce qu'il venait de dire. Il ne renoncera pas à son désir de «doublement civiliser ces terres» en offrant «le chemin de fer pour l'économie et l'art lyrique pour les moeurs», mais il deviendra l'ami des Peuls et se fera donner le royaume de Kahel, un plateau du Fouta Djalon, ce qui lui permettra de faire émettre des pièces de monnaie à son effigie. Il apprendra surtout à respecter ces êtres mystérieux et imprévisibles et, afin de «prendre pied dans ce pays paradoxal», à «se dépouiller de son froc de touriste et d'explorateur pour plonger corps et âme dans le monde trouble des Peuls, [afin de] saisir les nuances et les subtilités de ce peuple insondable, sublime et inquiétant». Il restera malgré tout un Européen marqué par sa propre éducation et incapable de penser l'altérité autrement que par référence au connu. En témoignent ses Carnets, dont voici un extrait éloquent: «Ces grands bois seraient agréables à parcourir par des routes bien tracées, à l'ombre sous les orangers et en intelligente compagnie.» Reconnu par certains Peuls comme l'un des leurs, Olivier de Sanderval sera, vers la fin de sa vie, abandonné par les membres de la société coloniale française établie au Fouta Djalon.
Le Roi de Kahel renvoie à la dimension burlesque aussi bien que tragique de l'histoire coloniale, une histoire dont la violence était le plus souvent déguisée en épopée civilisatrice. On ne peut que louer le jury du prix Renaudot d'avoir su reconnaître la maîtrise avec laquelle Tierno Monénembo, sans complaisance mais avec un humour malicieux, a brossé cette fresque d'une époque que l'on souhaite révolue.
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Collaboratrice du Devoir
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Le roi de Kahel
Tierno Monénembo
Le Seuil
L'idée du livre lui aurait été suggérée par un ancien professeur d'histoire de Conakry, ville où la mémoire des Sanderval, père et fils, est toujours vivante. Il s'agissait donc d'enquêter sur ce personnage exceptionnel, pur produit du XIXe siècle, alors que, selon l'auteur, on ne pouvait que «devenir poète, savant ou explorateur». Or Aimé de Sanderval fut les trois. Né dans une grande famille d'industriels de Lyon, lui-même ingénieur sorti de l'École centrale de Paris, maire de sa ville et sportif accompli — il a escaladé le mont Blanc —, inventeur de la roue à moyeux suspendus et créateur de la première usine de bicyclettes à Paris, Aimé Olivier Victor — qui fut par la suite nommé vicomte de Sanderval par la cour du Portugal — avait tout pour mener une vie paisible en compagnie de sa femme et de ses deux enfants. Mais il avait attrapé très tôt le «virus des colonies», en écoutant les récits d'un grand-oncle qui lui racontait «les savoureuses aventures des pionniers de la civilisation égarés chez les anthropophages» et en lisant les récits de voyages de René Caillé. Voilà donc qu'il s'embarque le 29 novembre 1879, à quarante ans, sur un bateau à Marseille en direction du Fouta Djalon, une contrée d'Afrique de l'Ouest comparée parfois à la Suisse, avec le double objectif de: 1) «sortir le nègre de son état animal» en lui apportant «la lumière reçue d'Athènes et de Rome» et en créant ainsi une nouvelle ère de l'humanité; 2) conquérir, par la même occasion, son propre royaume en terre africaine. Ce projet serait rendu d'autant plus facile, croyait-il, qu'il proposerait aux autochtones la construction d'un chemin de fer, offre qu'ils ne pourraient refuser car aucun être ne saurait être insensible à l'idée de progrès.
Le portrait caricatural que dresse tout d'abord le romancier d'Olivier de Sanderval est toutefois atténué par le soin qu'il prend à situer son action dans le contexte de son époque et de la relier à une forme d'humanisme mystique: «Son éducation, son tempérament, tout le préparait à vibrer aux passions de son siècle: les idées, les sciences, les grands voyages. Il avait été pétri avec un mental de pionnier, dans un siècle de pionniers! Sa vie, il l'avait envisagée très tôt comme un escalier raide tendu vers les exploits. Les héros avaient leur légende, sa quête obstinée de la grandeur et de la plénitude aurait son livre. Et ce livre s'appellerait L'Absolu, la somme de ses pensées, le point fusionnel de tous les parallèles: l'idée et la vie, le réel et le vide, l'être et le bon Dieu.»
Olivier de Sanderval retournera cinq fois en Afrique. Au cours de ses périples, il côtoiera plusieurs fois la mort et sera sauvé in extremis, lors d'un affrontement, par un déguisement d'opéra qui lui permettra de faire croire qu'il est le neveu du roi de France. À un autre moment, son interprète le tirera d'un mauvais pas en traduisant exactement le contraire de ce qu'il venait de dire. Il ne renoncera pas à son désir de «doublement civiliser ces terres» en offrant «le chemin de fer pour l'économie et l'art lyrique pour les moeurs», mais il deviendra l'ami des Peuls et se fera donner le royaume de Kahel, un plateau du Fouta Djalon, ce qui lui permettra de faire émettre des pièces de monnaie à son effigie. Il apprendra surtout à respecter ces êtres mystérieux et imprévisibles et, afin de «prendre pied dans ce pays paradoxal», à «se dépouiller de son froc de touriste et d'explorateur pour plonger corps et âme dans le monde trouble des Peuls, [afin de] saisir les nuances et les subtilités de ce peuple insondable, sublime et inquiétant». Il restera malgré tout un Européen marqué par sa propre éducation et incapable de penser l'altérité autrement que par référence au connu. En témoignent ses Carnets, dont voici un extrait éloquent: «Ces grands bois seraient agréables à parcourir par des routes bien tracées, à l'ombre sous les orangers et en intelligente compagnie.» Reconnu par certains Peuls comme l'un des leurs, Olivier de Sanderval sera, vers la fin de sa vie, abandonné par les membres de la société coloniale française établie au Fouta Djalon.
Olivier de Sanderval retournera cinq fois en Afrique. Au cours de ses périples, il côtoiera plusieurs fois la mort et sera sauvé in extremis, lors d'un affrontement, par un déguisement d'opéra qui lui permettra de faire croire qu'il est le neveu du roi de France. À un autre moment, son interprète le tirera d'un mauvais pas en traduisant exactement le contraire de ce qu'il venait de dire. Il ne renoncera pas à son désir de «doublement civiliser ces terres» en offrant «le chemin de fer pour l'économie et l'art lyrique pour les moeurs», mais il deviendra l'ami des Peuls et se fera donner le royaume de Kahel, un plateau du Fouta Djalon, ce qui lui permettra de faire émettre des pièces de monnaie à son effigie. Il apprendra surtout à respecter ces êtres mystérieux et imprévisibles et, afin de «prendre pied dans ce pays paradoxal», à «se dépouiller de son froc de touriste et d'explorateur pour plonger corps et âme dans le monde trouble des Peuls, [afin de] saisir les nuances et les subtilités de ce peuple insondable, sublime et inquiétant». Il restera malgré tout un Européen marqué par sa propre éducation et incapable de penser l'altérité autrement que par référence au connu. En témoignent ses Carnets, dont voici un extrait éloquent: «Ces grands bois seraient agréables à parcourir par des routes bien tracées, à l'ombre sous les orangers et en intelligente compagnie.» Reconnu par certains Peuls comme l'un des leurs, Olivier de Sanderval sera, vers la fin de sa vie, abandonné par les membres de la société coloniale française établie au Fouta Djalon.
Le Roi de Kahel renvoie à la dimension burlesque aussi bien que tragique de l'histoire coloniale, une histoire dont la violence était le plus souvent déguisée en épopée civilisatrice. On ne peut que louer le jury du prix Renaudot d'avoir su reconnaître la maîtrise avec laquelle Tierno Monénembo, sans complaisance mais avec un humour malicieux, a brossé cette fresque d'une époque que l'on souhaite révolue.
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Collaboratrice du Devoir
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Le roi de Kahel
Tierno Monénembo
Le Seuil
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