La petite chronique - Qu'a-t-il donc fait ?
29 novembre 2008
Livres
Dans les dernières années de leur vie, les écrivains résistent rarement à la tentation d'un adieu. Plutôt que de prendre congé sur la pointe des pieds, ils donnent les trois coups avant que le rideau ne s'abaisse.
Jean d'Ormesson, dans Au revoir et merci, avait déjà joué au jeu des bilans. Quelques années plus tard, à 83 ans, l'auteur de Dieu, sa vie, son oeuvre nous livre ce qui pourrait bien être son testament.
Qu'ai-je donc fait est un témoignage qui se lit d'une traite. En exergue, un vers tiré d'Andrémaque de Racine: «Je ne t'ai point aimé, cruel? Qu'ai-je donc fait?»
Jean d'Ormesson, nous le savions déjà, est agrégé de philosophie, ancien élève de l'École normale supérieure. Il a été chroniqueur et éditorialiste au Figaro. Il a publié des livres, des romans surtout, qui ont été des succès de librairie. Ses apparitions plutôt fréquentes à la télévision nous ont révélé un homme charmant, disert, cultivé et surtout bien élevé.
Dans Qu'ai-je donc fait, il entreprend de nous informer sur l'homme qu'il est. Il s'affiche comme modeste, on le croit presque toujours. Quand il nous confie son admiration pour Dante ou Chateaubriand, nous le croyons d'emblée. Il sait employer les mots qu'il faut. Ajoute-t-il qu'il ne croit pas par ses livres avoir atteint ces sommets, nous savons qu'il ne s'agit pas de fausse modestie.
L'homme est trop intelligent pour espérer qu'on proteste. Si la confession n'est jamais lourde, si d'Ormesson a trop de classe pour chercher l'apitoiement, son livre, porté qu'il est par le bon goût, la mesure, n'atteint jamais cette région de l'être où les aveux sont compromettants.
Ce que j'ai aimé de ce livre a surtout à voir avec le récit qu'il fait de son enfance, de son adolescence. De son milieu familial tellement éloigné de celui que la plupart des lecteurs de ce journal et de celui surtout du chroniqueur que je suis.
Que voulez-vous, à domicile on ne s'habillait pas pour dîner, on n'était pas quatre à une table pouvant accommoder quinze personnes. Je suis curieux de tout ce qui m'est étranger. Surtout si la personne qui m'entretient de ces réalités n'est pas pédante.
Pédant, d'Ormesson ne l'est pas. Son propos est allègre. S'il n'est pas mondain, son discours est rarement compromettant. Homme du meilleur monde, il tiendrait pour indélicat une franchise sans retenue. Aussi, lorsqu'il fait allusion à une femme qu'à son propre avis il a injustement abandonnée, se montre-t-il d'une retenue à la fois étonnante et un tantinet insatisfaisante.
J'ai aimé les considérations sur la littérature, l'humour peu appuyé de l'auteur. Qu'il ne prise pas autrement la prose de Sartre n'a rien de surprenant. On ne s'attendait pas à autre chose d'un homme de centre droite. Les citations auxquelles il a recours sont toujours heureuses. On lui sait gré de saluer Paul-Jean Toulet, par exemple. De même, la mélancolie que l'on sent lorsque cet octogénaire évoque des voyages, des paysages nous touche-t-elle.
Pour cette raison peut-être, les réflexions répétées sur la destinée humaine, l'existence réelle ou supposée de Dieu paraissent-elles trop nombreuses. D'Ormesson, penseur? Je préfère l'homme qui avoue avoir «trouvé la vie belle et assez longue à [son] goût» et qui confesse: «J'ai eu de la chance.»
En bref, une confidence qui, à défaut d'être murmurée, a au moins le mérite de ne pas ennuyer. Jean d'Ormesson aurait pu nous émouvoir, il a choisi d'être poli. Ce n'est pas rien.
***
Collaborateur du Devoir
***
Qu'ai-je donc fait
Jean d'Ormesson
Robert Laffont
Paris, 2008, 269 pages
Jean d'Ormesson, dans Au revoir et merci, avait déjà joué au jeu des bilans. Quelques années plus tard, à 83 ans, l'auteur de Dieu, sa vie, son oeuvre nous livre ce qui pourrait bien être son testament.
Qu'ai-je donc fait est un témoignage qui se lit d'une traite. En exergue, un vers tiré d'Andrémaque de Racine: «Je ne t'ai point aimé, cruel? Qu'ai-je donc fait?»
Jean d'Ormesson, nous le savions déjà, est agrégé de philosophie, ancien élève de l'École normale supérieure. Il a été chroniqueur et éditorialiste au Figaro. Il a publié des livres, des romans surtout, qui ont été des succès de librairie. Ses apparitions plutôt fréquentes à la télévision nous ont révélé un homme charmant, disert, cultivé et surtout bien élevé.
Dans Qu'ai-je donc fait, il entreprend de nous informer sur l'homme qu'il est. Il s'affiche comme modeste, on le croit presque toujours. Quand il nous confie son admiration pour Dante ou Chateaubriand, nous le croyons d'emblée. Il sait employer les mots qu'il faut. Ajoute-t-il qu'il ne croit pas par ses livres avoir atteint ces sommets, nous savons qu'il ne s'agit pas de fausse modestie.
L'homme est trop intelligent pour espérer qu'on proteste. Si la confession n'est jamais lourde, si d'Ormesson a trop de classe pour chercher l'apitoiement, son livre, porté qu'il est par le bon goût, la mesure, n'atteint jamais cette région de l'être où les aveux sont compromettants.
Ce que j'ai aimé de ce livre a surtout à voir avec le récit qu'il fait de son enfance, de son adolescence. De son milieu familial tellement éloigné de celui que la plupart des lecteurs de ce journal et de celui surtout du chroniqueur que je suis.
Que voulez-vous, à domicile on ne s'habillait pas pour dîner, on n'était pas quatre à une table pouvant accommoder quinze personnes. Je suis curieux de tout ce qui m'est étranger. Surtout si la personne qui m'entretient de ces réalités n'est pas pédante.
Pédant, d'Ormesson ne l'est pas. Son propos est allègre. S'il n'est pas mondain, son discours est rarement compromettant. Homme du meilleur monde, il tiendrait pour indélicat une franchise sans retenue. Aussi, lorsqu'il fait allusion à une femme qu'à son propre avis il a injustement abandonnée, se montre-t-il d'une retenue à la fois étonnante et un tantinet insatisfaisante.
J'ai aimé les considérations sur la littérature, l'humour peu appuyé de l'auteur. Qu'il ne prise pas autrement la prose de Sartre n'a rien de surprenant. On ne s'attendait pas à autre chose d'un homme de centre droite. Les citations auxquelles il a recours sont toujours heureuses. On lui sait gré de saluer Paul-Jean Toulet, par exemple. De même, la mélancolie que l'on sent lorsque cet octogénaire évoque des voyages, des paysages nous touche-t-elle.
Pour cette raison peut-être, les réflexions répétées sur la destinée humaine, l'existence réelle ou supposée de Dieu paraissent-elles trop nombreuses. D'Ormesson, penseur? Je préfère l'homme qui avoue avoir «trouvé la vie belle et assez longue à [son] goût» et qui confesse: «J'ai eu de la chance.»
En bref, une confidence qui, à défaut d'être murmurée, a au moins le mérite de ne pas ennuyer. Jean d'Ormesson aurait pu nous émouvoir, il a choisi d'être poli. Ce n'est pas rien.
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Collaborateur du Devoir
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Qu'ai-je donc fait
Jean d'Ormesson
Robert Laffont
Paris, 2008, 269 pages
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