Le diable québécois
En 1828, des choses épouvantables se passent en Haute-Gatineau. Un bûcheron vient d'en tuer un autre. Des hommes se métamorphosent à moitié en bêtes sauvages. Un «foetus squelettique», une «pluie rouge», un «baiser vampirique» s'entremêlent. Des danseurs nus perdent peu à peu leurs membres. Le diable pourrait être algonquin, mais il se voit comme un dieu viking. Quelle histoire! Le malheur, c'est que nous y croyons un peu!
Comme un tableau de Bosch ou le retable d'Issenheim, de Grünewald, le long roman Vargöld, de Jacques Lazure, fourmille de visions fantastiques. Ce qui pourrait faire sourire ou même lasser nous engouffre dans un monde insensé qui, presque à notre corps défendant, nous fascine.
Vifs et précis, l'art de raconter et le style de l'écrivain québécois, né en 1956, effacent toutes les impressions de déjà-vu qui nous assaillent. Il faut dire que le caractère du héros, Antoine Verreau, jeune prêtre de Montréal envoyé en Haute-Gatineau à cause du pouvoir qu'on lui reconnaît de chasser efficacement les démons, sort de l'ordinaire.
Son supérieur a découvert dans ses brouillons une phrase équivoque d'inspiration cabalistique qui laisse croire que l'exorciste n'a pas peur des puissances infernales, à moins qu'il ne s'agisse d'un renversant aveu d'incroyance: «Comme le Diable est l'antithèse de Dieu, s'il avait une existence réelle, Dieu, certainement, n'existerait pas...»
La mission que l'autorité ecclésiastique confie à Verreau est aussi claire que périlleuse: il aura à sonder la force de Satan. Ce thème du roman serait risible si Lazure n'avait pas compris le rôle capital du diable dans le folklore québécois. Lié à la sexualité, aux «parfums de luxure» qui enveloppent les forêts où les bûcherons vivent dans une société sans femmes, l'enfer jaillit du sol.
La danse macabre devient érotique. Animé d'une obscure passion homosexuelle, un travailleur a immolé son amant. Quant à Verreau, comme d'autres, il voit des fantômes de femmes nues. Et, dans une première apparition, pour l'un des bûcherons, la créature lascive qui maintenant s'offre à lui, «c'était sa mère»...
Le diable du folklore québécois peut bien suggérer l'inceste: il est le maître des origines d'un peuple. Comme James Farnsworth, le «foreman» des bûcherons, sa vraie langue n'est pas le français.
«Je suis le dieu viking Odin... Voici venu Vargöld, voici venu le temps des loups», déclare Satan, qui trône dans la nuit de l'histoire nord-américaine. Mais Verreau refuse de le servir. Le diable québécois lui répond: «Nous allons vous soigner. Ici, à Montréal, nous avons de bons médecins...»
Du canot de la chasse-galerie, Verreau, désespéré, se jette dans le vide. Lorsqu'il se réveille à Montréal, son supérieur lui répète exactement les paroles qui viennent de sortir de la bouche du diable, seul roi, seule conscience du pays.
Sans apprêt, Jacques Lazure redonne à notre folklore le sens effrayant que tant d'amateurs de contes continuent à négliger. D'un fantastique usé jusqu'à la corde, il tire le roman neuf de notre servitude.
***
Collaborateur du Devoir
***
VARGÖLD
Jacques Lazure
VLB
Montréal, 2008, 432 pages
Comme un tableau de Bosch ou le retable d'Issenheim, de Grünewald, le long roman Vargöld, de Jacques Lazure, fourmille de visions fantastiques. Ce qui pourrait faire sourire ou même lasser nous engouffre dans un monde insensé qui, presque à notre corps défendant, nous fascine.
Vifs et précis, l'art de raconter et le style de l'écrivain québécois, né en 1956, effacent toutes les impressions de déjà-vu qui nous assaillent. Il faut dire que le caractère du héros, Antoine Verreau, jeune prêtre de Montréal envoyé en Haute-Gatineau à cause du pouvoir qu'on lui reconnaît de chasser efficacement les démons, sort de l'ordinaire.
Son supérieur a découvert dans ses brouillons une phrase équivoque d'inspiration cabalistique qui laisse croire que l'exorciste n'a pas peur des puissances infernales, à moins qu'il ne s'agisse d'un renversant aveu d'incroyance: «Comme le Diable est l'antithèse de Dieu, s'il avait une existence réelle, Dieu, certainement, n'existerait pas...»
La mission que l'autorité ecclésiastique confie à Verreau est aussi claire que périlleuse: il aura à sonder la force de Satan. Ce thème du roman serait risible si Lazure n'avait pas compris le rôle capital du diable dans le folklore québécois. Lié à la sexualité, aux «parfums de luxure» qui enveloppent les forêts où les bûcherons vivent dans une société sans femmes, l'enfer jaillit du sol.
La danse macabre devient érotique. Animé d'une obscure passion homosexuelle, un travailleur a immolé son amant. Quant à Verreau, comme d'autres, il voit des fantômes de femmes nues. Et, dans une première apparition, pour l'un des bûcherons, la créature lascive qui maintenant s'offre à lui, «c'était sa mère»...
Le diable du folklore québécois peut bien suggérer l'inceste: il est le maître des origines d'un peuple. Comme James Farnsworth, le «foreman» des bûcherons, sa vraie langue n'est pas le français.
«Je suis le dieu viking Odin... Voici venu Vargöld, voici venu le temps des loups», déclare Satan, qui trône dans la nuit de l'histoire nord-américaine. Mais Verreau refuse de le servir. Le diable québécois lui répond: «Nous allons vous soigner. Ici, à Montréal, nous avons de bons médecins...»
Du canot de la chasse-galerie, Verreau, désespéré, se jette dans le vide. Lorsqu'il se réveille à Montréal, son supérieur lui répète exactement les paroles qui viennent de sortir de la bouche du diable, seul roi, seule conscience du pays.
Sans apprêt, Jacques Lazure redonne à notre folklore le sens effrayant que tant d'amateurs de contes continuent à négliger. D'un fantastique usé jusqu'à la corde, il tire le roman neuf de notre servitude.
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Collaborateur du Devoir
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VARGÖLD
Jacques Lazure
VLB
Montréal, 2008, 432 pages
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