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Carrefours: Du côté de chez Gracq

Gilles Marcotte   1 juin 2002  Livres
Si on prononçait le nom de Julien Gracq dans un jeu questionnaire télévisé, même si celui-ci réunit des participants de haut calibre — j'en ai un dans la famille, qui fait ma fierté —, je ne suis pas sûr qu'il provoquerait des échos bien substantiels. Il faut des raisons autres que littéraires pour que le grand public se souvienne d'un écrivain. On se rappelle peut-être qu'au milieu du siècle précédent, plus précisément en 1951, Gracq refusa avec hauteur le prix Goncourt attribué au Rivage des Syrtes et s'en expliqua dans un pamphlet qui conserve aujourd'hui sa pertinence, La Littérature à l'estomac. Mais Un balcon en forêt, ou encore La Presqu'île, et les réflexions critiques d'En lisant en écrivant? Des fidèles vous diront que ces livres comptent parmi les plus beaux, les plus nécessaires de la littérature française du XXe siècle. Mais ce sont des fidèles, justement. Les lecteurs de Julien Gracq s'appellent des fidèles.

En voici un qui se prépare à lui rendre visite dans le village de Saint-Florent-le-Vieil, dans la grande maison où il habite seul, à plus de 90 ans, depuis la mort de sa soeur. Il s'agit pour le visiteur, l'écrivain Philippe Le Guillou, d'un véritable pèlerinage. «Longtemps, écrit-il au début de son récit, je l'ai rêvé lointain, nimbé dans sa légende, inaccessible. Un grand maître des sortilèges.» Ce «longtemps» d'inspiration proustienne laisse entendre que, dans le récit que nous allons lire, l'image mythique du grand écrivain va se dissoudre au profit de la simple, de l'ordinaire humanité. Ils ont échangé des lettres, depuis plusieurs années. Et, bien sûr, Philippe Le Guillou a lu et relu toute l'oeuvre de Julien Gracq. Elle a d'ailleurs reçu les honneurs de la collection La Pléiade, qui valent assurément plusieurs prix Goncourt.

Il ne se passera pas grand-chose de notable en ce vendredi 6 février 1998. Julien Gracq fera voir au visiteur la pièce quasi monacale où il travaille, dans la grande maison. Ils iront déjeuner longuement, dans un restaurant près de la Loire. De quoi parleront-ils — ou, plus exactement, que dira le grand écrivain? Il passera négligemment d'un sujet à l'autre, du surréalisme qui fut le dernier véritable mouvement collectif de la littérature française, de la poésie qui se meurt peut-être, de l'évolution de la France, de son ami Michel Tournier, des livres de son invité, qu'il a lus avec attention. Mais peu importent les sujets, en définitive. C'est la présence qui s'impose, la présence calme, sereine, parfois enjouée d'un sourire, de celui que Le Guillou appelle «le dernier des grands, le plus grand peut-être». Nous sommes là, en tiers, mais nous nous gardons bien d'intervenir. Le visiteur ira faire une promenade, seul, pendant que son grand homme se reposera, l'âge oblige. Et on se quittera à la gare.

Cette évocation d'une rencontre est précieuse, mais si on veut entendre vraiment la voix de Julien Gracq, c'est un autre livre qu'il faudra lire, celui des Entretiens qui vient de paraître chez son éditeur fétiche, José Corti. Il réunit six entretiens importants avec l'écrivain, dont quatre avaient déjà paru dans le tome II de La Pléiade. Il va sans dire que les réponses ont été récrites par lui, avec le même soin qu'il apporte à ses textes critiques. Je soupçonne même Julien Gracq d'avoir choisi la couleur de la couverture, un jaune étrangement lourd, insistant, et d'avoir exigé que le lecteur ne puisse le lire sans l'aide d'un coupe-papier, comme on faisait autrefois. Le débraillé, la facilité ne sont pas son fort. Philippe Le Guillou lui fait dire, avec une profonde nostalgie, que bientôt, «on ne vendra plus des livres, on vendra du papier imprimé».

De quoi est-il question dans ces Entretiens? De tout plus que de rien, comme on le soupçonne quand on connaît l'étendue de la culture de Julien Gracq. Avec Jean-Paul Dekiss, redoutable spécialiste, Julien Gracq parle de l'oeuvre de Jules Verne, lue avec ferveur près d'un siècle auparavant et reprise récemment. Il y a, entre Verne et Gracq, la ville de Nantes, sur laquelle le deuxième, professeur de géographie, a écrit un de ses plus beaux livres, La Forme d'une ville. Il y a surtout une passion de la découverte qui irrigue également les expériences littéraires du romancier. Julien Gracq ne rêverait-il pas de Vingt mille lieues sous les mers comme d'une possibilité toujours actuelle? Des autres entretiens, remplis de propos intelligents, subtils, et qui seraient tout à fait décourageants s'ils ne se voilaient d'une modestie jamais démentie, je retiens quelques phrases sur l'écriture qui me conviennent particulièrement. Le plaisir d'écrire? «Il est bien difficile de dire si c'est agréable ou désagréable. Je ne sais vraiment pas trop. C'est absorbant, alors quand on s'y est mis, la question ne se pose plus guère.» Qu'attendre de l'exercice de la littérature? «Je ne suis pas sûr d'en attendre quelque chose. Le pourquoi n'est pas une attitude d'écrivain au travail: écrire est pour lui un donné. Les questions viennent après... » Encore, plus loin: «Je n'ai jamais entrepris, en fait de livres, que ce dont j'avais immédiatement envie.» Enfin, ceci, qui contredit ce qu'on pense trop souvent de la littérature: «L'envie d'écrire pour moi relève essentiellement d'un besoin de préciser, d'en finir avec ce flou et de régler le compte avec l'expression.» Cela, dit par un homme qui a pour le surréalisme la reconnaissance que l'on sait, qui considère André Breton comme le «contemporain capital».

Je cueille à la page 135 quelques notations assez peu favorables à la littérature américaine et l'exception élogieuse que fait Gracq pour Saul Bellow. Je viens de lire avec délectation le dernier roman du romancier américain, Ravelstein — en anglais, bien sûr, ce n'est pas interdit par la loi 101. Abe Ravelstein, on n'a pas tardé à le découvrir, c'est Allan Bloom, professeur à l'université de Chicago, auteur d'un ouvrage intitulé The Closing Of The American Mind qui fit grand bruit dans les années 80. Saul Bellow, qui était son ami et se déguise en narrateur pour le peindre, en fait un personnage démesuré, toujours étonnant, qui exerce sur ses étudiants, anciens et nouveaux, une influence et une fascination énormes. Bloom n'était peut-être pas le très grand intellectuel qu'imagine le romancier, mais c'est bien un roman que nous lisons, et le roman a tous les droits. Ravelstein se propose en toute légitimité comme un exercice d'admiration totale, un des plus émouvants et des plus divertissants qui se puissent lire.

Saul Bellow, on le sait, est né à Montréal, plus précisément à Lachine, en 1915. Il y est revenu, il y a quelques années, pour célébrer le tricentenaire de sa ville natale. Et il a eu, au cours des célébrations, ce mot vraiment historique, rapporté par Naïm Kattan: «Nous sommes tous des Lachinois!» Ce mot, chaque fois qu'il me revient à l'esprit, me met en joie. Il a quelque chose de preposterous, d'incroyable, d'absurde, qui ne peut venir que de Saul Bellow, Prix Nobel de littérature. J'aurais aimé me rendre à Saint-Florent-le-Vieil pour le faire entendre à Julien Gracq.


LE DÉJEUNER DES BORDS DE LOIRE
Philippe Le Guillou
Mercure de France
Paris, 2002, 92 pages

ENTRETIENS
Julien Gracq
José Corti
Paris, 2002, 314 pages

RAVELSTEIN
Saul Bellow
Penguin Books
New York, 2001, 253 pages

Récemment traduit en français par Rémy Lambrechts, Gallimard, 2002, 270 pages.






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