Louis-Edmond Hamelin - Un homme en hivernie
Il vit en hivernie, et son univers est boréalaire. Il a passé sa vie à étudier le Nord, d'est en ouest, du nord ou sud. Par conséquent, c'est un nordiste. Sur son chemin, tout au long de sa vie, il a trouvé les mots de l'hiver. Quand ils n'existaient pas, il les a inventés. À 80 ans, le géographe Louis-Edmond Hamelin publie une oeuvre qui l'a accompagné durant plusieurs décennies: le répertoire Le Québec par des mots, dont le deuxième tome porte spécifiquement sur l'hiver et le nord.
Au moment de l'entrevue, Louis-Edmond Hamelin revenait d'une balade sur les glaces du fleuve, à Québec, où il habite. La glace, il s'y connaît. N'a-t-il pas publié en 1959, un dictionnaire portant exclusivement sur ce sujet? Il connaît la glace noire, très dure, très froide et très glissante, qui doit son nom non pas à son apparence mais à son fond sans lumière et à l'absence de neige dans sa constitution. Il connaît aussi la glace pourrie, celle dont on doit se méfier parce qu'elle peut craquer sous le poids d'un être humain.
Son dictionnaire, qui porte sur l'hiver, dénombre encore une soixantaine d'entrées portant sur la glace, et autant sur la neige. De la glace verte à la glace de rive, des glaces flottantes à l'érosion glacielle, de la glace vive à la glace peignée, en passant par la glace de batture, la glace fondue et la glace molle, il semble les nommer toutes.
Pourtant, son dictionnaire n'est ni exhaustif, ni scientifique, prévient-il. «J'écris pour le peuple, dit-il, je n'écris pas pour les savants. J'écris pour ceux qui veulent apprendre et non pas pour ceux qui savent».
Il faut dire que Louis-Edmond Hamelin a commencé à s'intéresser au Nord québécois alors que le presque pays commençait à peine à se nommer. À 25 ans, il se rend en canot à la Baie-James. En entrevue, il se souvient de ses jeunes années où, parti étudier en Europe, il devait se limiter, pour désigner le Nord, au vocabulaire de la haute-montagne. «Fidèle à ses sujets», comme il dit, Louis-Edmond Hamelin a en effet commencé à s'intéresser au Nord en 1947. Déjà à cette époque, il réalise l'ampleur du vide de connaissances qui entoure cette région.
«J'avais un sujet à étudier, à nommer, se souvient-il. Et deuxièmement, j'avais la maladie, comme dirait Voltaire, de créer des mots».
De son répertoire, dont le premier tome portait sur les «rangs des campagnes», et dont le troisième portera sur «Les Laurentides», 90 % des mots relevés l'ont été dans le vocabulaire existant. Les 10 % restants ont été inventés par Louis-Edmond Hamelin.
Le parcours scientifique de cet homme-orchestre, qui a aussi été recteur de l'Université de Trois-Rivières, n'a d'ailleurs rien de traditionnel. Parti des sciences naturelles, il s'est ensuite penché sur les sciences humaines et sociales, avec toujours un but: mieux saisir le nord, mieux le définir, mieux le penser.
Car le Nord du Nord, cette immensité dont on fixait au XXe siècle les limites au-delà du 52e parallèle et de la rivière Eastmain, n'est pas que glace et poudrerie. L'approcher, c'est aussi tenter de comprendre les populations qui l'habitent depuis la nuit des temps. Cette vérité, Louis-Edmond Hamelin le naturaliste l'a saisie dès le début des années 1970, alors qu'il s'est retrouvé membre de l'Assemblée législative de Yellowknife, avec sa seule formation scientifique comme bagage. Jusqu'alors, «j'avais cru que le Nord ne pouvait être compris par les sciences, sans voir l'Indien, et sans voir l'Inuit», se souvient-il.
«Théoriquement, j'étais savant, dit-il. Mais (en tant que membre de cette assemblée) on me demandait quoi faire de l'adoption, des prisons, de la culture. J'étais complètement débordé, je ne connaissais rien là-dedans! J'étais enragé contre moi-même, et je me disais "depuis quinze ans, je ne marche pas dans le bon sentier"».
Encore aujourd'hui, la majorité des chercheurs qui s'intéressent au Nord n'ont pas développé d'approche globale, et ne savent pas, par exemple, comment envisager son développement politique, économique et culturel, dit-il.
Pourtant, le chemin parcouru est remarquable, depuis que le jeune chercheur se lançait à l'assaut de son sujet. Le lendemain de la signature de la Convention de la Baie-James, en 1975, Hamelin avait écrit qu'il s'agissait de l'«acte moral le plus important qui ait été fait au Québec». Il vient d'ailleurs de signer un texte dans un collectif intitulé Regard sur la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, paru chez Québec-Amérique. Aujourd'hui, au sujet du projet d'entente avec les Innus, Louis-Edmond Hamelin dit que le gouvernement Landry «va beaucoup plus loin», en reconnaissant les droits ancestraux, et «fait ce qu'aucun gouvernement n'a fait auparavant». Le 6 mars prochain, le chercheur présentera donc en commission parlementaire un mémoire favorable au projet d'entente du gouvernement du Québec avec les Innus. Pour lui, c'est le début d'une coexistence, après la domination et la distance.
Car traditionnellement, le Sud a tenté de conquérir le Nord, souligne Hamelin. À titre d'exemple, il mentionne comment, dans les années 60, le gouvernement a essayé de convertir en masse les noms de lieux autochtones en noms de lieux français. Ainsi, le village de Quartak, dans le détroit d'Hudson, a-t-il été brièvement rebaptisé Notre-Dame, bien qu'il n'ait abrité que des autochtones.
«Les Inuits se sont révoltés, et les ministres les plus féroces ont dû abandonner», se souvient Hamelin. Aujourd'hui, constate-t-il, «la coexistence» ne fait que commencer. Et on aura peut-être un jour «une centrale hydro-électrique vraiment partagée», dit-il.
En attendant, l'économiste, le linguiste, le géographe s'attarde à nommer cet hiver, ce Nord qu'il a parcouru et aimé toute sa vie. Et aux hivernophones qui souffrent du cafard de l'hiver, il a cette réflexion pour vaincre l'hivernitude.
Ces gens, constate-t-il, «vivent deux hivers en même temps». Un hiver dur, réel, tel qu'on le retrouve dans la vallée du Saint-Laurent, mais aussi un hiver inventé, rendu plus pénible qu'il ne l'est vraiment, un hiver vécu comme un boulet au pied.
L'hiver, dit Louis-Edmond Hamelin, est un appel à se bâtir soi-même. Puisqu'il est là pour rester, mieux vaut l'entendre et l'écouter.
Le Québec par des mots
L'hiver et le nord
Louis Edmond Hamelin
Édition Cajolet-Laganière
725 pages
Regard sur la convention de la Baie-James
Alain G. Gagnon et Guy Rocher
Québec-Amérique, Montréal, 2002
303 pages
Au moment de l'entrevue, Louis-Edmond Hamelin revenait d'une balade sur les glaces du fleuve, à Québec, où il habite. La glace, il s'y connaît. N'a-t-il pas publié en 1959, un dictionnaire portant exclusivement sur ce sujet? Il connaît la glace noire, très dure, très froide et très glissante, qui doit son nom non pas à son apparence mais à son fond sans lumière et à l'absence de neige dans sa constitution. Il connaît aussi la glace pourrie, celle dont on doit se méfier parce qu'elle peut craquer sous le poids d'un être humain.
Son dictionnaire, qui porte sur l'hiver, dénombre encore une soixantaine d'entrées portant sur la glace, et autant sur la neige. De la glace verte à la glace de rive, des glaces flottantes à l'érosion glacielle, de la glace vive à la glace peignée, en passant par la glace de batture, la glace fondue et la glace molle, il semble les nommer toutes.
Pourtant, son dictionnaire n'est ni exhaustif, ni scientifique, prévient-il. «J'écris pour le peuple, dit-il, je n'écris pas pour les savants. J'écris pour ceux qui veulent apprendre et non pas pour ceux qui savent».
Il faut dire que Louis-Edmond Hamelin a commencé à s'intéresser au Nord québécois alors que le presque pays commençait à peine à se nommer. À 25 ans, il se rend en canot à la Baie-James. En entrevue, il se souvient de ses jeunes années où, parti étudier en Europe, il devait se limiter, pour désigner le Nord, au vocabulaire de la haute-montagne. «Fidèle à ses sujets», comme il dit, Louis-Edmond Hamelin a en effet commencé à s'intéresser au Nord en 1947. Déjà à cette époque, il réalise l'ampleur du vide de connaissances qui entoure cette région.
«J'avais un sujet à étudier, à nommer, se souvient-il. Et deuxièmement, j'avais la maladie, comme dirait Voltaire, de créer des mots».
De son répertoire, dont le premier tome portait sur les «rangs des campagnes», et dont le troisième portera sur «Les Laurentides», 90 % des mots relevés l'ont été dans le vocabulaire existant. Les 10 % restants ont été inventés par Louis-Edmond Hamelin.
Le parcours scientifique de cet homme-orchestre, qui a aussi été recteur de l'Université de Trois-Rivières, n'a d'ailleurs rien de traditionnel. Parti des sciences naturelles, il s'est ensuite penché sur les sciences humaines et sociales, avec toujours un but: mieux saisir le nord, mieux le définir, mieux le penser.
Car le Nord du Nord, cette immensité dont on fixait au XXe siècle les limites au-delà du 52e parallèle et de la rivière Eastmain, n'est pas que glace et poudrerie. L'approcher, c'est aussi tenter de comprendre les populations qui l'habitent depuis la nuit des temps. Cette vérité, Louis-Edmond Hamelin le naturaliste l'a saisie dès le début des années 1970, alors qu'il s'est retrouvé membre de l'Assemblée législative de Yellowknife, avec sa seule formation scientifique comme bagage. Jusqu'alors, «j'avais cru que le Nord ne pouvait être compris par les sciences, sans voir l'Indien, et sans voir l'Inuit», se souvient-il.
«Théoriquement, j'étais savant, dit-il. Mais (en tant que membre de cette assemblée) on me demandait quoi faire de l'adoption, des prisons, de la culture. J'étais complètement débordé, je ne connaissais rien là-dedans! J'étais enragé contre moi-même, et je me disais "depuis quinze ans, je ne marche pas dans le bon sentier"».
Encore aujourd'hui, la majorité des chercheurs qui s'intéressent au Nord n'ont pas développé d'approche globale, et ne savent pas, par exemple, comment envisager son développement politique, économique et culturel, dit-il.
Pourtant, le chemin parcouru est remarquable, depuis que le jeune chercheur se lançait à l'assaut de son sujet. Le lendemain de la signature de la Convention de la Baie-James, en 1975, Hamelin avait écrit qu'il s'agissait de l'«acte moral le plus important qui ait été fait au Québec». Il vient d'ailleurs de signer un texte dans un collectif intitulé Regard sur la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, paru chez Québec-Amérique. Aujourd'hui, au sujet du projet d'entente avec les Innus, Louis-Edmond Hamelin dit que le gouvernement Landry «va beaucoup plus loin», en reconnaissant les droits ancestraux, et «fait ce qu'aucun gouvernement n'a fait auparavant». Le 6 mars prochain, le chercheur présentera donc en commission parlementaire un mémoire favorable au projet d'entente du gouvernement du Québec avec les Innus. Pour lui, c'est le début d'une coexistence, après la domination et la distance.
Car traditionnellement, le Sud a tenté de conquérir le Nord, souligne Hamelin. À titre d'exemple, il mentionne comment, dans les années 60, le gouvernement a essayé de convertir en masse les noms de lieux autochtones en noms de lieux français. Ainsi, le village de Quartak, dans le détroit d'Hudson, a-t-il été brièvement rebaptisé Notre-Dame, bien qu'il n'ait abrité que des autochtones.
«Les Inuits se sont révoltés, et les ministres les plus féroces ont dû abandonner», se souvient Hamelin. Aujourd'hui, constate-t-il, «la coexistence» ne fait que commencer. Et on aura peut-être un jour «une centrale hydro-électrique vraiment partagée», dit-il.
En attendant, l'économiste, le linguiste, le géographe s'attarde à nommer cet hiver, ce Nord qu'il a parcouru et aimé toute sa vie. Et aux hivernophones qui souffrent du cafard de l'hiver, il a cette réflexion pour vaincre l'hivernitude.
Ces gens, constate-t-il, «vivent deux hivers en même temps». Un hiver dur, réel, tel qu'on le retrouve dans la vallée du Saint-Laurent, mais aussi un hiver inventé, rendu plus pénible qu'il ne l'est vraiment, un hiver vécu comme un boulet au pied.
L'hiver, dit Louis-Edmond Hamelin, est un appel à se bâtir soi-même. Puisqu'il est là pour rester, mieux vaut l'entendre et l'écouter.
Le Québec par des mots
L'hiver et le nord
Louis Edmond Hamelin
Édition Cajolet-Laganière
725 pages
Regard sur la convention de la Baie-James
Alain G. Gagnon et Guy Rocher
Québec-Amérique, Montréal, 2002
303 pages
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

