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Essais québécois - Le monde que laisse Bush

Le président qui sera élu mardi ne pourra renier tout l'héritage de Bush

Louis Cornellier   1 novembre 2008  Livres
Le président américain George W. Bush est accueilli à son arrivée à la base aérienne d’al-Assad, en Irak, lors d’une visite-surprise en septembre 2007.
Photo : Agence Reuters
Le président américain George W. Bush est accueilli à son arrivée à la base aérienne d’al-Assad, en Irak, lors d’une visite-surprise en septembre 2007.
Va-t-il enfin partir, ce président que plusieurs qualifient de pire de l'histoire des États-Unis? Ce n'est plus, maintenant, qu'une question de jours. Il laissera toutefois un triste héritage à son pays et au monde. Pour l'analyser, qui de mieux choisi que le politologue québécois Charles-Philippe David, diplômé de l'Université de Princeton et grand spécialiste de la politique étrangère des États-Unis et des enjeux stratégiques qu'il enseigne à l'UQAM?

Dans Les États-Unis et le monde après Bush, un éclairant petit livre d'entretiens menés par le journaliste Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, le professeur David trace un portrait très sévère de Bush fils. Il rejette la thèse de sa stupidité, mais il le décrit comme «un homme peu curieux», «qui lit très peu», qui n'a pas évolué au cours de sa présidence et qui a régné dans une malsaine ambiance d'unanimisme. Peu au fait des enjeux internationaux, suprêmement incompétent dans la gestion des ravages de l'ouragan Katrina en août 2005, «vraiment, en tous points, conclut donc David, Bush a fait montre d'une fermeture extraordinaire qui a tristement nui aux États-Unis et au monde».

Cette ineptie n'annonce toutefois pas le déclin inéluctable des États-Unis. «La puissance américaine surclassera les autres pour un bon bout de temps encore», prévoit Charles-Philippe David. Sa suprématie militaire reste écrasante, son économie occupe une place centrale dans le monde, ses universités demeurent parmi les plus prestigieuses et sa démographie, parmi les plus dynamiques. Cette domination, cependant, est ébranlée «par l'émergence du reste du monde» et, sur le plan intérieur, par un sectarisme idéologique qui nuit au «consensus politique national sur les grandes orientations de la politique étrangère américaine».

Bush, selon David, laisse les États-Unis aux prises avec «une véritable crise identitaire et morale», mais aussi avec un réel désir de changer de cap. Après le 11 septembre 2001, son administration «avait entre les mains un gigantesque capital politique qu'elle a pitoyablement dilapidé». Qu'on pense, ici, à l'erreur irakienne, à Guantánamo, au Patriot Act, à la torture, etc. La doctrine Clinton souhaitait «répandre la démocratie dans le monde par l'élargissement d'institutions et de traités internationaux». Bush a aussi renié cet héritage politique.

Charles-Philippe David ne désespère pourtant pas de la capacité de ressort des États-Unis. Les courants d'idées américains, insiste-t-il, sont nombreux, plus influents qu'ailleurs, et «chaque changement de gouvernement à Washington annonce le remplacement de milliers de conseillers politiques et de fonctionnaires». Aussi, la «politique quasi impériale» de Bush et de ses néoconservateurs, plus partisans de la force que les militaires eux-mêmes, aura un terme puisqu'une majorité d'Américains la désapprouve. Le pays, bien sûr, voudra conserver sa puissance, mais il optera probablement, pour ce faire, qu'Obama ou McCain l'emporte, pour une stratégie multilatéraliste, afin de remplacer l'unilatéralisme grossier des années Bush.

Le terrorisme, oui mais...

La lutte contre le terrorisme ne disparaîtra pas des écrans radars américains. Le terrorisme, selon le politologue, reste une menace, mais ce n'est pas la plus grave. «À vrai dire, lance-t-il, si vous êtes Américain, vous avez plus de chances de vous noyer dans votre bain que d'être victime d'un attentat terroriste international.» David relativise aussi les dangers d'une attaque terroriste nucléaire. «Acquérir la technologie nécessaire, développer l'engin, le transporter à l'insu de toutes les autorités et le faire exploser en plein coeur d'une ville américaine, explique-t-il, cela relève d'une prouesse technologique et logistique difficile à imaginer.» La prolifération nucléaire étatique l'inquiète plus et devrait faire l'objet d'une attention accrue.

Les solutions militaires à ces dangers, souvent valorisées aux États-Unis, sont très limitées. Une intervention de ce type en Iran, par exemple, selon David, «serait inappropriée, injustifiée et très préjudiciable aux États-Unis». Le prochain président serait mieux avisé, s'il veut combattre efficacement le terrorisme et redorer le blason américain, d'offrir de meilleures conditions de vie aux populations arabo-musulmanes, de contribuer à la résolution du conflit israélo-palestinien et à la stabilisation du Liban. Le recours au renseignement, de même, serait plus efficace que les armes, mais il faudrait redonner du lustre aux services qui s'en occupent et qui souffrent, actuellement, d'un manque de compétences adaptées («très peu d'arabophones et de persanophones») et d'une fascination abusive pour les solutions technologiques plutôt qu'humaines.

Cette même fascination nuit aussi aux efforts militaires. La doctrine de la RAM (révolution dans les affaires militaires), «axée sur la technologie, la puissance de feu et l'intégration de toutes les forces — air, terre, mer — sur le champ de bataille», multiplie les victimes civiles et échoue à «gagner les coeurs et les esprits» sur le terrain. En Afghanistan comme en Irak, la réussite des opérations tient au nation building, c'est-à-dire qu'«il faut aller sur le terrain, aider les populations locales, reconstruire les infrastructures de base et assurer l'ordre et la stabilité par une quelconque force policière», tâches dans lesquelles les militaires et les grandes puissances ne brillent pas. Dans ce domaine, souligne David, le Canada, «s'il s'en donnait les moyens, serait donc bien placé».

Le président qui sera élu mardi ne pourra renier tout l'héritage de Bush. «On doit s'attendre à une certaine continuité», avertit David. Il aura toutefois le devoir moral de rétablir les ponts avec le reste du monde, de renouer avec le respect du droit international (fermer Guantánamo, par exemple) et d'en finir avec le mépris des questions environnementales. «Les Américains et le reste du monde souhaitent un changement de cap», conclut avec raison le savant analyste, qui n'est pas chiche de ses lumières.

***

Les États-Unis et le monde après Bush

Charles-Philippe David et Jean-Frédéric Légaré-Tremblay

Nota bene

Québec, 2008, 110 pages
 
 
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