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Le christianisme selon Péguy, Bernanos, Claudel et Jacques Juliard

1 novembre 2008  Livres
En quoi l'adhésion au catholicisme modifie-t-elle le regard que le croyant porte sur le monde? Dans quelle mesure ses engagements et ses refus sont-ils commandés ou infléchis par sa foi? Enfin, le conservatisme et l'acceptation empressée de l'ordre établi sont-ils, pour lui, des fatalités? C'est à ces questions que Jacques Julliard tente de répondre à propos des trois grands écrivains catholiques du XXe siècle: Charles Péguy, Georges Bernanos et Paul Claudel, qui ont, chacun différemment, imprimé très fortement leur marque dans le siècle — dans ses premières années pour Péguy (mort en 1914), dans l'entre-deux-guerres puis au moment du second conflit mondial pour Bernanos et Claudel (morts respectivement en 1948 et en 1955).

Laissons de côté l'hypothèse de l'auteur selon laquelle le christianisme des trois «est plutôt la conséquence que la cause de leur marginalité par rapport à la société de leur temps». Elle est invérifiable. C'est la nature et les conséquences (les enseignements) de cette «marginalité» qu'il importe de comprendre. Le mot «marginalité» peut faire sourire à propos de Claudel, ambassadeur de France, académicien et notable.

On peut le trouver inadéquat pour Bernanos, héritier de la vieille tradition contre-révolutionnaire, fils de la droite maurassienne et antisémite. En revanche, il est difficile à contester pour Péguy, combattant perpétuellement armé, homme de conviction et de circonstances — au sens le plus noble du terme. Jacques Julliard cite à son propos ce mot d'Emmanuel Mounier qui s'applique si bien à l'auteur de Notre jeunesse: «L'événement sera notre maître intérieur.»

Aux événements — de l'affaire Dreyfus à la Shoah —, les trois hommes ont donc réagi, avec leur style et leur tempérament, pas toujours infailliblement, mais avec une fidélité radicale à leurs idéaux. À propos de Péguy, le converti, ou le reconverti, de 1907, Julliard reprend l'expression de Maurice Clavel: «journaliste transcendantal». De fait, le journalisme, avant la littérature — Péguy ne pose pas à l'écrivain —, est bien le lieu du combat permanent du gérant des Cahiers de la quinzaine. «Il n'écrit pas de livre, souligne Julliard, à la façon d'un journaliste; il rédige des articles à la façon d'un écrivain.» Cette vocation, on s'en souvient, il la définit dès 1900 dans Lettre du provincial. Le refrain est connu, fameux, n'a pas vieilli: «Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste.» À la fin de sa courte vie, Charles Péguy aura des mots plus étranges et interrogatifs sur le journalisme...

Mais le parallèle le plus intéressant, c'est à propos de l'argent que Jacques Julliard l'établit. La question peut sembler périphérique, elle ne l'est pas puisqu'elle révèle un certain rapport au monde réel. Elle oppose Péguy et Claudel. À gauche, le premier, dénonciateur de l'«immense prostitution du monde moderne» qui «ne vient pas de la luxure. Elle n'en est pas digne. Elle vient de l'argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité». À droite, le second, étranger à l'idée de décadence, qui pensa le triomphe du capitalisme, affirme Julliard, comme «un événement intellectuel de première grandeur, un immense tournant dans les rapports que l'individu entretient avec sa culture». Alors que Péguy dénonce une mortelle substitution — «L'instrument est devenu la matière, et l'objet et le monde» —, Claudel, lui, considère «l'interchangeabilité des choses» comme «facteur de liberté» et parle de «cette monnaie sublime de la charité». Deux manières d'entrer dans le monde moderne. Ce monde qui, comme le pense Julliard, continue à susciter les plus vives inquiétudes.

***

L'Argent, Dieu et le diable

Jacques Julliard

Flammarion

Paris, 2008, 234 pages
 
 
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