La guerre des langues
« Parce que le chiac, c'est la ligne de front »
Le chauffeur de taxi, entre Moncton et Sackville, n'a pas l'air de porter Gilles Duceppe dans son coeur. C'est l'alliance du Bloc et des médias québécois, à en croire mon homme, qui a fait que les politiques de Harper ont été interprétées tout de travers. Simple problème de communication, donc. Manifestement, il ne pense pas, comme ses compatriotes qui émargent au Globe and Mail et au National Post, que le Bloc québécois, cet inutile appendice outre-outaouais du mouvement souverainiste, est en train de réaliser l'indépendance objective du Québec. À sa défense, il faut dire que les Québécois ne semblent pas s'en être aperçus non plus. Nous nous étudions prudemment, lui dans son rétroviseur, moi de la banquette arrière qui me donne droit à une fraction de son profil. Encore trente kilomètres de Transcanadienne avant Sackville. Préférable de changer de sujet. Avant la fin de la run, il aura eu le temps de m'apprendre le terme d'argot qui désigne un distributeur de billets automatique: un mot que j'ai oublié, suivi de no-tits (pas de totons, en bon québécois). Je suis incapable de lui trouver un équivalent dans la langue de chez nous.
Je me pointe à mon hôtel, même si ce n'est pas le mot qui convient exactement. Magnifique Marshlands Inn. On dirait la maison d'Anne aux pignons verts passée entre les mains d'une équipe de décorateurs disnéens. Le modeste livre d'or de la maison affiche les signatures de Dizzie Gillespie, Pierre Trudeau, Alex Colville, Élizabeth II, et de quelques écrivains (Mowatt, Ralston-Saul, Peter C. Newman...). Et dans le grand salon aux meubles tendus de velours mauve ou vert, et dans les chambres, partout, côtoyant les petits bonbons au sirop semés par poignées ici et là, une étonnante collection de poupées en costumes d'époque surveille le moindre de vos gestes, sommeil y compris. Si Farley Mowatt avait été Stephen King, un rayon vert aurait jailli de sous les longs cils de ces jouets d'adultes à trois heures du matin et quel beau roman d'horreur ç'aurait donné!
La jeune fille au type scandinave qui m'accueille à la réception est elle aussi faite en porcelaine. Elle vient de la salle à manger, à la rescousse, et elle ne sait que dalle, pas même vérifier ma réservation. En attendant, elle m'offre une boisson on the house. Elle formule cette proposition d'une voix très douce, avec un rien de rauque. Je ne lui dis pas que, dans la vie, je ne suis jamais pressé même quand je suis pressé, et que pour un five o'clock tea servi par elle, je suis prêt à passer au grand salon et à y rester les cent prochaines années, soit l'âge approximatif du Marshlands. Elle s'appelle Janis et je crois rêver, car c'est le nom de la jeune fille avec laquelle j'avais engagé une brève liaison sentimentale, connu, pour tout dire, l'amourette estivale au cours des six semaines d'immersion anglaise de mes dix-sept ans, ici, à Sackville. Soudain, je la revois, l'autre Janis, comme si c'était hier. O tempora fugit. En compagnie de sa réincarnation, je me sens capable de tout réapprendre.
J'ai la chambre numéro un. C'était peut-être celle de Bébette la Seconde, on ne sait jamais. Lorsque je me glisserai entre les draps, cette nuit, ça ne me fera pas un pli.
Sackville, c'est, en gros, un feu rouge et un campus. Autour du feu, il y a la banque, le Town Office, le Council Chambers et la très haute flèche de la superbe église de l'United Church. Le campus, lui, un des plus anciens au pays, a été rénové. Les augustes pierres rouges de mon souvenir ont été rénovées avec goût et, marchant parmi elles, j'éprouve un peu la même impression que dans le centre-ville de Varsovie, nivelé par les nazis en fuite puis reconstruit pierre par pierre selon les plans d'origine: une curieuse impression, trompeuse, puisque seuls mes souvenirs sont ici en cause et que la guerre ne s'est jamais rendue à Sackville. L'étang des cygnes, lui, est toujours là, mais il est exclu que les volatiles qui s'y prélassent puissent conserver le moindre souvenir de leur glorieux aïeul qui avait attaqué une tondeuse à gazon et, à moitié étêté, avait survécu.
Ce soir-là, je participe, avec France Daigle et Herménégilde Chiasson, à une lecture publique organisée dans le cadre d'un colloque ayant pour thèmes l'identité, la littérature et la représentation picturale (j'espère ne rien oublier). J'étais de ceux qui, à l'époque, autour d'une bière à Trois-Rivières, avaient exprimé certaines réserves quant à la nomination de Chiasson au rang de lieutenant-gouverneur. Je couche peut-être dans le lit de la reine d'Angleterre, mais je ne suis pas obligé pour autant de m'agenouiller devant ses représentants. Mais Herménégilde est resté Hermé, et il suffit de parler avec cet homme deux minutes ou, mieux, de lire trois pages de ses dernières oeuvres pour constater que la politique ne rend pas toujours idiot. En tout cas, pas en Acadie. Daigle, elle, assaisonne désormais sa prose d'une bonne dose de parler acadien, à la Antonine Maillet, dont le théâtre a brûlé pendant mon séjour là-bas. Mais Daigle et Chiasson, même à 40 kilomètres de Moncton, aux portes de la Chiaquie, on s'entend: ce n'est pas encore le chiac.
Apprendre l'anglais, à 17 ans, est un euphémisme pour dire: boire de la bière. J'avais même, rien de neuf sous le décalage horaire, participé à un concours de calage. Au moins une tradition de conservée: ce soir-là, dans un des deux pubs locaux, nous avons fait un sort à pas mal de pichets. Le lendemain, je suis étonnamment frais pour un gars qui a dormi quatre heures. La somptueuse cuisine du Inn m'attend: pain de ménage cuit sur place, confiture de bleuets locale («locale» ici veut dire: dans la cour). Janis, where are you? Je me console avec les «comics» du Daily-Jounal. Du genre à vendre mon âme, il m'arrive de faire les poubelles du métro à Montréal pour les bandes dessinées de la Gazette: Peanuts, For better or worse, Herman, Bizarro, le bon vieux Andy Capp et sa Flo à rouleau à pâte et bigoudis. De grandes signatures ont disparu, les Doonesberry et autres Bloom County, d'autres apparaissent, tel ce Overboard, par un certain Chip Dunham (ce nom...).
Si jamais un mur de Berlin est érigé autour du Québec, ce sera mon seul vrai regret: les «comics» des journaux anglos.
À Shippagan, plus tard cette semaine-là, j'ai découvert Acadieman, le superhéros du pays chiac. À lire absolument. Auparavant, j'avais quitté le grand salon du Marshlands et ma chère Janis. J'étais passé devant le petit parc municipal, son monument aux morts de trois guerres (contre les empires centraux, les dictatures fascistes et les Rouges) et son véhicule militaire exposé là, telle une sculpture, un mémorial à la défense de l'empire, l'ancêtre de ces fringantes boîtes métalliques que les talibans s'amusent aujourd'hui à faire sauter avec des bombes fabriquées avec des bouts de tuyau. Au rayon non-fiction du Tidal Books, j'ai noté les titres des livres que les Canadiens lisent en ce moment: Master of Battle, Shock Troops, Brave Battalion, Unlikely Soldiers, The Fighting Canadians, etc. Le moral guerrier de la nation ROC se porte plutôt bien, on dirait. À l'aéroport de Moncton, je commande un café en français. La serveuse me répond en anglais. Je continue en français. Elle, en anglais. Elle comprend le français. Moi, son anglais. Ça devient un jeu. Le Canada est un pays pacifique. La guerre est ailleurs.
Je me pointe à mon hôtel, même si ce n'est pas le mot qui convient exactement. Magnifique Marshlands Inn. On dirait la maison d'Anne aux pignons verts passée entre les mains d'une équipe de décorateurs disnéens. Le modeste livre d'or de la maison affiche les signatures de Dizzie Gillespie, Pierre Trudeau, Alex Colville, Élizabeth II, et de quelques écrivains (Mowatt, Ralston-Saul, Peter C. Newman...). Et dans le grand salon aux meubles tendus de velours mauve ou vert, et dans les chambres, partout, côtoyant les petits bonbons au sirop semés par poignées ici et là, une étonnante collection de poupées en costumes d'époque surveille le moindre de vos gestes, sommeil y compris. Si Farley Mowatt avait été Stephen King, un rayon vert aurait jailli de sous les longs cils de ces jouets d'adultes à trois heures du matin et quel beau roman d'horreur ç'aurait donné!
La jeune fille au type scandinave qui m'accueille à la réception est elle aussi faite en porcelaine. Elle vient de la salle à manger, à la rescousse, et elle ne sait que dalle, pas même vérifier ma réservation. En attendant, elle m'offre une boisson on the house. Elle formule cette proposition d'une voix très douce, avec un rien de rauque. Je ne lui dis pas que, dans la vie, je ne suis jamais pressé même quand je suis pressé, et que pour un five o'clock tea servi par elle, je suis prêt à passer au grand salon et à y rester les cent prochaines années, soit l'âge approximatif du Marshlands. Elle s'appelle Janis et je crois rêver, car c'est le nom de la jeune fille avec laquelle j'avais engagé une brève liaison sentimentale, connu, pour tout dire, l'amourette estivale au cours des six semaines d'immersion anglaise de mes dix-sept ans, ici, à Sackville. Soudain, je la revois, l'autre Janis, comme si c'était hier. O tempora fugit. En compagnie de sa réincarnation, je me sens capable de tout réapprendre.
J'ai la chambre numéro un. C'était peut-être celle de Bébette la Seconde, on ne sait jamais. Lorsque je me glisserai entre les draps, cette nuit, ça ne me fera pas un pli.
Sackville, c'est, en gros, un feu rouge et un campus. Autour du feu, il y a la banque, le Town Office, le Council Chambers et la très haute flèche de la superbe église de l'United Church. Le campus, lui, un des plus anciens au pays, a été rénové. Les augustes pierres rouges de mon souvenir ont été rénovées avec goût et, marchant parmi elles, j'éprouve un peu la même impression que dans le centre-ville de Varsovie, nivelé par les nazis en fuite puis reconstruit pierre par pierre selon les plans d'origine: une curieuse impression, trompeuse, puisque seuls mes souvenirs sont ici en cause et que la guerre ne s'est jamais rendue à Sackville. L'étang des cygnes, lui, est toujours là, mais il est exclu que les volatiles qui s'y prélassent puissent conserver le moindre souvenir de leur glorieux aïeul qui avait attaqué une tondeuse à gazon et, à moitié étêté, avait survécu.
Ce soir-là, je participe, avec France Daigle et Herménégilde Chiasson, à une lecture publique organisée dans le cadre d'un colloque ayant pour thèmes l'identité, la littérature et la représentation picturale (j'espère ne rien oublier). J'étais de ceux qui, à l'époque, autour d'une bière à Trois-Rivières, avaient exprimé certaines réserves quant à la nomination de Chiasson au rang de lieutenant-gouverneur. Je couche peut-être dans le lit de la reine d'Angleterre, mais je ne suis pas obligé pour autant de m'agenouiller devant ses représentants. Mais Herménégilde est resté Hermé, et il suffit de parler avec cet homme deux minutes ou, mieux, de lire trois pages de ses dernières oeuvres pour constater que la politique ne rend pas toujours idiot. En tout cas, pas en Acadie. Daigle, elle, assaisonne désormais sa prose d'une bonne dose de parler acadien, à la Antonine Maillet, dont le théâtre a brûlé pendant mon séjour là-bas. Mais Daigle et Chiasson, même à 40 kilomètres de Moncton, aux portes de la Chiaquie, on s'entend: ce n'est pas encore le chiac.
Apprendre l'anglais, à 17 ans, est un euphémisme pour dire: boire de la bière. J'avais même, rien de neuf sous le décalage horaire, participé à un concours de calage. Au moins une tradition de conservée: ce soir-là, dans un des deux pubs locaux, nous avons fait un sort à pas mal de pichets. Le lendemain, je suis étonnamment frais pour un gars qui a dormi quatre heures. La somptueuse cuisine du Inn m'attend: pain de ménage cuit sur place, confiture de bleuets locale («locale» ici veut dire: dans la cour). Janis, where are you? Je me console avec les «comics» du Daily-Jounal. Du genre à vendre mon âme, il m'arrive de faire les poubelles du métro à Montréal pour les bandes dessinées de la Gazette: Peanuts, For better or worse, Herman, Bizarro, le bon vieux Andy Capp et sa Flo à rouleau à pâte et bigoudis. De grandes signatures ont disparu, les Doonesberry et autres Bloom County, d'autres apparaissent, tel ce Overboard, par un certain Chip Dunham (ce nom...).
Si jamais un mur de Berlin est érigé autour du Québec, ce sera mon seul vrai regret: les «comics» des journaux anglos.
À Shippagan, plus tard cette semaine-là, j'ai découvert Acadieman, le superhéros du pays chiac. À lire absolument. Auparavant, j'avais quitté le grand salon du Marshlands et ma chère Janis. J'étais passé devant le petit parc municipal, son monument aux morts de trois guerres (contre les empires centraux, les dictatures fascistes et les Rouges) et son véhicule militaire exposé là, telle une sculpture, un mémorial à la défense de l'empire, l'ancêtre de ces fringantes boîtes métalliques que les talibans s'amusent aujourd'hui à faire sauter avec des bombes fabriquées avec des bouts de tuyau. Au rayon non-fiction du Tidal Books, j'ai noté les titres des livres que les Canadiens lisent en ce moment: Master of Battle, Shock Troops, Brave Battalion, Unlikely Soldiers, The Fighting Canadians, etc. Le moral guerrier de la nation ROC se porte plutôt bien, on dirait. À l'aéroport de Moncton, je commande un café en français. La serveuse me répond en anglais. Je continue en français. Elle, en anglais. Elle comprend le français. Moi, son anglais. Ça devient un jeu. Le Canada est un pays pacifique. La guerre est ailleurs.
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