samedi 28 novembre 2009 Dernière mise à jour 23h41


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Histoire - Les résistants de l'intérieur au nazisme

Georges Leroux   25 octobre 2008  Livres
Le groupe de La Rose blanche était composé de quelques résistants allemands: Hans et Sophie Scholl, étudiants à Munich — lui en médecine, elle en éducation —, qui étaient frère et soeur; Alexander Schmorell, Willi Graf, Christoph Probst, également étudiants en médecine, et enfin le professeur de philosophie Kurt Huber. Leur histoire n'était connue jusqu'à présent que de manière indirecte, surtout par le témoignage d'Inge Scholl, publié dès 1953 par Jérôme Lindon. Nous pouvons lire maintenant les lettres et des extraits des carnets de Hans et Sophie, pour la période allant du printemps 1937 à leur exécution le 22 février 1943. Leur crime est d'avoir rédigé et diffusé six tracts dénonçant le nazisme et les crimes de l'extermination: Hitler y est qualifié d'«assassin de masse».

L'énigme profonde de leur action est à la fois la rareté de gestes semblables dans l'Allemagne nazie et le fondement philosophique et théologique de leurs convictions. On peut certes rappeler l'exemple admirable de Dietrich Bonhöffer, un pasteur luthérien engagé dès les années trente dans la critique du fascisme. Privé de son ministère, il fut exécuté le 9 avril 1945. Mais les exemples d'un courage comme celui des jeunes Scholl ne sont pas nombreux. Élevés dans une famille dont le père avait été emprisonné pour avoir critiqué le régime, ils avaient hérité d'un sens profond de la liberté: c'est la valeur à laquelle ils ne cessent de faire référence, autant dans leurs tracts que dans leur correspondance. Passionnés de philosophie, ces étudiants de médecine s'étaient regroupés autour de Kurt Huber avec qui ils discutaient de résistance et partageaient les informations qui filtraient concernant les massacres et les exécutions des juifs dans les camps.

Itinéraire spirituel

Quand on lit ces lettres, sans doute en raison du danger de la censure, on trouve surtout le témoignage de jeunes engagés dans l'effort militaire: Hans est dans l'armée qui envahit la Belgique, puis il est déplacé comme infirmier sur le front russe; Sophie accomplit un service national auprès de groupes d'enfants. Leurs correspondants sont leurs parents ou leurs amis, à qui ils parlent de leurs lectures (Schiller, Thomas Mann, Bernanos), de leur amour de la musique de Bach, et ils citent Goethe: «Contre vents et marées, savoir se maintenir.» Ils discutent aussi la pensée du philosophe chrétien Theodor Haecker, que Pierre-Emmanuel Dauzat présente ici comme leur «maître en résistance». Au fur et à mesure, et malgré le travail inévitable de l'ellipse et du sous-entendu, nous voyons se développer les principes de leur révolte: un refus de l'autorité contraignant à se conformer, une passion de la liberté. Leur critique de la morale de Kant ne manque pas de rigueur. Le juriste nazi Hans Frank n'avait-il pas écrit: «Agis de telle manière que le Führer, s'il avait connaissance de ton action, l'approuverait.»

À la servitude de la majorité, ils opposent un devoir spirituel, dont ils trouvent les fondements dans leur interprétation de la Passion chrétienne. C'est en effet une méditation sur la mort qui les conduit, chacun de leur côté car ils vivent ces années dans la séparation, jusqu'au moment de leur action, au courage d'un affrontement avec le tyran. Cet itinéraire spirituel est marqué par une forme de candeur juvénile, où on ne sent aucune angoisse tragique, seulement une calme assurance. Présent alors que Hitler passe les troupes en revue lors d'un passage à Stuttgart, Hans se contente de noter son «visage spectral». Il approfondit son choix de la médecine et revient souvent sur son amour de la nature. Dès l'automne 1941, ses convictions sont claires et sereines: la guerre exigera de lui un combat spirituel et, citant l'Évangile, il demande à boire le calice jusqu'à la lie.

Évoquant le Parménide de Goethe, il a la certitude que le mal retournera à l'abîme: ce poème, nous le retrouvons dans le premier tract, de juin 1942. Cet itinéraire s'accomplit dans une relecture de saint Augustin. Dans une lettre à sa mère de mai 1942, Hans écrit: «[...] on doit se débarrasser sans crainte du ballast pour se diriger, résolument et libre, vers l'Un.» Dans son journal de Russie d'août 1942, il rêve d'aller comme un mendiant en Asie, et sa dernière lettre, datée du 16 février 1943, deux jours avant son arrestation, cite Claudel.

Les lettres de Sophie montrent une évolution semblable; on la voit passer d'une légèreté amicale à une prise de conscience douloureuse. Le courage est rare, doit-elle constater, et la frénésie du Volk, la source de toutes les illusions. Elle aussi lit Claudel et évoque le rachat du mal par la mort. Dans une entrée de son journal, le 9 août 1942, elle relate un rêve où son frère Hans expire en faisant fuir le mal. Sa dernière lettre est datée du 17 février 1943, la veille de son arrestation: elle écoute l'andantino du quintette La Truite de Schubert, elle en décrit la merveille.

Dans son témoignage sur l'action de Hans et Sophie, leur soeur Inge prend le soin de relater leurs derniers entretiens dans la prison. Hans déclara qu'il était sans haine, et son père en l'étreignant lui dit que leur mémoire serait vénérée. Quelque temps plus tard, ce fut au tour des autres membres du groupe d'être con-duits à la guillotine. Avant de mourir, le professeur Huber avait rédigé une sorte de testament. On peut y lire ceci, reprenant la pensée de Fichte: «Et tu dois te conduire comme si de toi et de ton acte seul dépendait le destin de ton peuple, et que toute responsabilité te soit impartie.» À cette éthique sublime, les jeunes de La Rose blanche avaient déjà répondu par le sacrifice de leur vie. À l'endroit où ils avaient jeté le dernier tract, dans la cour de l'Université de Münich, on a dressé un monument commémoratif qui leur rend hommage.

***

Collaborateur du Devoir

***

Lettres et carnets

Hans et Sophie Scholl

Édition établie par les soins d'Inge Jens

Traduit de l'allemand, préfacé et annoté par Pierre-Emmanuel Dauzat

Tallandier

Paris, 2008, 367 pages

***

La rose blanche

Six Allemands contre le nazisme

Inge Scholl

Traduit de l'allemand par Jacques Delpeyrou

Les Éditions de Minuit

Paris, 2008 (première édition, 1953)

Contient le texte des tracts et un dossier photographique

***

Le film de Marc Rothemund (Sophie Scholl. Les derniers jours, 2005) relate les six dernières journées de la vie de Sophie.






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Hélène Bourgeois
    Abonnée
    samedi 25 octobre 2008 13h27
    Le film Sophie Scholl
    « Vous pouvez visionner le "trailer" du film sur le site : http://www.sophiescholl-derfilm.de/

    Également dans la même veine de témoignage de résistance contre le nazisme (mais aussi de la puissance du pardon), l'histoire de Maïti Girtanner est impressionnante. À lire absolument "Même les bourreaux ont une âme", Maïti Girtanner, CLD Éditions, Tours, 2006.

    « "Je suis à Paris, je voudrais vous voir." L'homme parlait en allemand. Je reconnus sa voix aussitôt. Nous étions en 1984 et je l'avais pourtant entendue pour la dernière fois quarante ans plus tôt, en février 1944. Mais il n'y avait aucun doute, c'était lui: Léo, un médecin allemand de la Gestapo qui m'avait retenue enfermée durant plusieurs mois, pendant la seconde guerre mondiale. Ses traitements sévères m'avaient presque laissée pour morte, enfermant mon corps dans une résille de douleur dont, aujourd'hui encore, je reste prisonnière.
    Léo à Paris. Mon bourreau à ma porte. Que me voulait-il ? Le choc de sa voix réveilla en une fraction de seconde un passé dont je pensais avoir tourné la page. J'eus l'impression que la maison s'écroulait sur ma tête. Je me revis jeune fille de dix-huit ans poussée par les circonstances à entrer en Résistance. »

    Également l'histoire d'Edith Stein, jeune femme juive convertie au catholicisme et entrée chez les Carmélites est bouleversante. La lucidité dont font preuve certaines personnes en des temps où les masses suivent par haine ou par peur est impressionnante. Il faut lire son histoire. Cette femme était d'une force et d'une intelligence remarquable. Une grande dame, philosophe et femme de foi.

    Les héros (ou plutôt martyrs) de guerre inconnus et anonymes qui ont résisté jusqu'à donner leur vie se découvrent peu à peu. Ces témoignages sont importants pour ne pas oublier les horreurs et ce qui est possible de faire en des temps ténébreux... quitte à y laisser sa peau. L'histoire de Maximilien Kolbe est aussi très percutante.

    Cordialement,
    Hélène Bourgeois
    www.ephata.actifforum.com »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
1 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres

Articles les plus commentés

Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009