L'aventure sans retour
Photo : Jacques Nadeau
Jean-Marie Gustave Le Clézio
L'homme étonne. Volontiers silencieux, d'un naturel porté à l'écoute et au rêve, ce Prix Nobel est d'un abord simple et direct. Dans sa parole lente et pondérée, mais prompte à répondre, la profondeur arrive vite. Là règnent son aisance et sa liberté. Il les partage sans fard ni retenue, car c'est son domaine. Là il vous devance. Jean-Marie Gustave Le Clézio vous surprend par la modestie sincère sous laquelle perce l'étendue de ses connaissances et de sa mémoire.
Cet écrivain exceptionnel, né en 1940 à Nice de parents mauriciens, Bretons d'origine au passeport britannique, vient de recevoir le prix d'excellence entre tous, le Nobel de littérature. Venu au Québec décerner le Prix des cinq continents de la Francophonie, J.M.G. Le Clézio, auteur d'une trentaine d'ouvrages dont le dernier opus, Ritournelle de la faim, nous parvient ces jours-ci, se confie à coeur ouvert au Devoir.
Après les Lessing, Pamuk, Pinter, Jelinek, Coetzee, Kertesz, Naipaul et Xinjiang, nobélisés en ce XXIe siècle, il s'avoue surpris de la distinction: «Je pense que certains écrivains des Antilles, comme le poète Aimé Césaire, ont fait davantage que moi pour la littérature. Je ne pense pas mériter cet honneur plus que d'autres, mais je l'accepte comme la reconnaissance de mes romans. Romans que je me suis d'ailleurs vu en train d'écrire, sans avoir décidé de devenir romancier.»
À l'entendre, il se tient aussi loin des honneurs liés à la notoriété que de la responsabilité qui échoit à un prix Nobel en public. Sans doute sa mémoire porte-t-elle la trace d'une soif que l'espace vierge du roman réussit à étancher: «Je vais continuer d'écrire. Je suis né pendant la guerre; j'ai connu des privations, des situations difficiles. J'ai des souvenirs très précis de cette époque, des détails qui ne sont écrits dans aucun livre d'histoire.»
Entre beauté et désespoir
Le Clézio a construit une oeuvre qui oscille entre son sens de la beauté et le désespoir qu'engendrent les souffrances humaines. Sa sensibilité compatissante n'est pas celle d'un Sartre, qui écartait poliment le Nobel en 1964. Mais il demeure insoumis, ayant vécu au coeur des événements qui ont déchiré l'Europe, puis l'Afrique, sur leur terrain même: «Le prix Nobel ne fait pas de moi une institution ni un écrivain idéaliste. J'écris sur ce qui fait souffrir le plus, par exemple la souffrance des enfants. En temps de guerre, ce sont eux qui sont le plus durement touchés. Un enfant qui voit un autre mourir ou tel autre, qui s'y trouve engagé malgré lui, est marqué d'une tragédie indélébile.»
Aussi chacun de ses romans est-il dépositaire d'un secret, cette étonnante faculté qu'ont certains d'entre les plus fragiles à survivre aux grandes épreuves, qui tisse un fil invisible entre ses livres et qui, plus largement, le relie à ses prédécesseurs nobélisés.
Il n'est ni théoricien, ni auteur de formules percutantes. Son style est accessible à tous: «La littérature est un moyen d'interroger le réel. Quelles sont nos grandes questions? L'identité, l'amour, la souffrance... Je suis né dans une famille très unie; j'y ai été heureux, choyé. Mes parents, qui étaient cousins germains, s'adoraient. Comme nous étions en quelque sorte exilés — quoique ce terme très grave ne convienne pas tout à fait dans notre cas —, nous vivions dans l'attente de quitter la France, repliés sur notre famille. De même que mon frère, j'ai fini par m'en aller vivre ailleurs.»
L'élégance du récit n'est pas étrangère à l'histoire de cette famille, issue d'un Leclézio armateur, établi au XVIIIe siècle à l'île Maurice, française au temps des corsaires. Du trisaïeul de l'écrivain, et fils dudit navigateur, demeure la grande propriété familiale aujourd'hui musée, qui donne son ambiance, odeurs et sensualité, à La Quarantaine.
Mais grâce à tout ce qui construit sa grande imagination — légendes familiales, impressions de nature, de bêtes, de danse et de corps —, la fiction l'emporte pour dire le réel. Dans Onitsha, puis Révolution et L'Africain, il raconte non pas son père, médecin, mais un homme en échec qui comble ce vide par le rêve.
Le questionnement d'un rêveur
Ce vide crée un appel dans chacun de ses livres, une faim qui sonne comme errance, exil, perte essentielle. Mais si ses personnages sont souvent déçus, Le Clézio, lui, voit dans l'Afrique l'origine de ce qui l'a décentré de l'Europe, du monde rationnel. La liberté totale, immédiate, violente, liée aux forces naturelles du divin africain, reliera dès lors Asie, Océanie, Sahara, Mexique, Nouveau Mexique dont, devenu historien, il s'est fait porte-parole et témoin: «Nous ne sommes pas les possédants de la vérité. J'ai fréquenté des peuples autochtones, comme vous en avez ici au Québec, porteurs de savoirs très profonds et négligés. J'ai eu des expériences si déterminantes que j'ai failli rester parmi eux.»
Le passage obligé par les livres était né. Outre ses traductions La Relation du Michoacán et Les Prophéties du Chilam Balam, depuis son essai Le Rêve mexicain aux narrations La Fête chantée, Angoli Mala et Ourania, il a monté une critique étayée des méfaits du capitalisme sur les peuples premiers.
Tôt initié aux erreurs coloniales, des désastres du Biafra à la modernisation du Nigeria, il raconte inlassablement ce que la civilisation détruit et ce que les gens vivent. On comprend alors comment il se détourne du temps: «Je suis marqué par la lecture; je pense à Don Quichotte, dont enfant je ne pensais pas qu'il eût un auteur, tellement j'y croyais; à Charles Nodier, écrivain de l'étrange. J'ai cessé de lire avec frénésie pour écrire. Puis j'ai repris la lecture, beaucoup de romans en anglais notamment.» Ainsi venait de passer le don du merveilleux.
«Je suis insomniaque; la nuit soit j'écris, soit je lis, soit je rêve. Je raconte facilement ce que j'ai entendu quelqu'un me raconter. Mes livres s'écrivent, malgré moi, dans ce qu'ils ont de personnel et d'inventé. Je suis incapable d'autobiographie. Tout est vu dans le temps immobile du songe. Comme chez Joyce. Je déteste l'action. Mes personnages se développent, indifférents au temps.»
Cet écrivain exceptionnel, né en 1940 à Nice de parents mauriciens, Bretons d'origine au passeport britannique, vient de recevoir le prix d'excellence entre tous, le Nobel de littérature. Venu au Québec décerner le Prix des cinq continents de la Francophonie, J.M.G. Le Clézio, auteur d'une trentaine d'ouvrages dont le dernier opus, Ritournelle de la faim, nous parvient ces jours-ci, se confie à coeur ouvert au Devoir.
Après les Lessing, Pamuk, Pinter, Jelinek, Coetzee, Kertesz, Naipaul et Xinjiang, nobélisés en ce XXIe siècle, il s'avoue surpris de la distinction: «Je pense que certains écrivains des Antilles, comme le poète Aimé Césaire, ont fait davantage que moi pour la littérature. Je ne pense pas mériter cet honneur plus que d'autres, mais je l'accepte comme la reconnaissance de mes romans. Romans que je me suis d'ailleurs vu en train d'écrire, sans avoir décidé de devenir romancier.»
À l'entendre, il se tient aussi loin des honneurs liés à la notoriété que de la responsabilité qui échoit à un prix Nobel en public. Sans doute sa mémoire porte-t-elle la trace d'une soif que l'espace vierge du roman réussit à étancher: «Je vais continuer d'écrire. Je suis né pendant la guerre; j'ai connu des privations, des situations difficiles. J'ai des souvenirs très précis de cette époque, des détails qui ne sont écrits dans aucun livre d'histoire.»
Entre beauté et désespoir
Le Clézio a construit une oeuvre qui oscille entre son sens de la beauté et le désespoir qu'engendrent les souffrances humaines. Sa sensibilité compatissante n'est pas celle d'un Sartre, qui écartait poliment le Nobel en 1964. Mais il demeure insoumis, ayant vécu au coeur des événements qui ont déchiré l'Europe, puis l'Afrique, sur leur terrain même: «Le prix Nobel ne fait pas de moi une institution ni un écrivain idéaliste. J'écris sur ce qui fait souffrir le plus, par exemple la souffrance des enfants. En temps de guerre, ce sont eux qui sont le plus durement touchés. Un enfant qui voit un autre mourir ou tel autre, qui s'y trouve engagé malgré lui, est marqué d'une tragédie indélébile.»
Aussi chacun de ses romans est-il dépositaire d'un secret, cette étonnante faculté qu'ont certains d'entre les plus fragiles à survivre aux grandes épreuves, qui tisse un fil invisible entre ses livres et qui, plus largement, le relie à ses prédécesseurs nobélisés.
Il n'est ni théoricien, ni auteur de formules percutantes. Son style est accessible à tous: «La littérature est un moyen d'interroger le réel. Quelles sont nos grandes questions? L'identité, l'amour, la souffrance... Je suis né dans une famille très unie; j'y ai été heureux, choyé. Mes parents, qui étaient cousins germains, s'adoraient. Comme nous étions en quelque sorte exilés — quoique ce terme très grave ne convienne pas tout à fait dans notre cas —, nous vivions dans l'attente de quitter la France, repliés sur notre famille. De même que mon frère, j'ai fini par m'en aller vivre ailleurs.»
L'élégance du récit n'est pas étrangère à l'histoire de cette famille, issue d'un Leclézio armateur, établi au XVIIIe siècle à l'île Maurice, française au temps des corsaires. Du trisaïeul de l'écrivain, et fils dudit navigateur, demeure la grande propriété familiale aujourd'hui musée, qui donne son ambiance, odeurs et sensualité, à La Quarantaine.
Mais grâce à tout ce qui construit sa grande imagination — légendes familiales, impressions de nature, de bêtes, de danse et de corps —, la fiction l'emporte pour dire le réel. Dans Onitsha, puis Révolution et L'Africain, il raconte non pas son père, médecin, mais un homme en échec qui comble ce vide par le rêve.
Le questionnement d'un rêveur
Ce vide crée un appel dans chacun de ses livres, une faim qui sonne comme errance, exil, perte essentielle. Mais si ses personnages sont souvent déçus, Le Clézio, lui, voit dans l'Afrique l'origine de ce qui l'a décentré de l'Europe, du monde rationnel. La liberté totale, immédiate, violente, liée aux forces naturelles du divin africain, reliera dès lors Asie, Océanie, Sahara, Mexique, Nouveau Mexique dont, devenu historien, il s'est fait porte-parole et témoin: «Nous ne sommes pas les possédants de la vérité. J'ai fréquenté des peuples autochtones, comme vous en avez ici au Québec, porteurs de savoirs très profonds et négligés. J'ai eu des expériences si déterminantes que j'ai failli rester parmi eux.»
Le passage obligé par les livres était né. Outre ses traductions La Relation du Michoacán et Les Prophéties du Chilam Balam, depuis son essai Le Rêve mexicain aux narrations La Fête chantée, Angoli Mala et Ourania, il a monté une critique étayée des méfaits du capitalisme sur les peuples premiers.
Tôt initié aux erreurs coloniales, des désastres du Biafra à la modernisation du Nigeria, il raconte inlassablement ce que la civilisation détruit et ce que les gens vivent. On comprend alors comment il se détourne du temps: «Je suis marqué par la lecture; je pense à Don Quichotte, dont enfant je ne pensais pas qu'il eût un auteur, tellement j'y croyais; à Charles Nodier, écrivain de l'étrange. J'ai cessé de lire avec frénésie pour écrire. Puis j'ai repris la lecture, beaucoup de romans en anglais notamment.» Ainsi venait de passer le don du merveilleux.
«Je suis insomniaque; la nuit soit j'écris, soit je lis, soit je rêve. Je raconte facilement ce que j'ai entendu quelqu'un me raconter. Mes livres s'écrivent, malgré moi, dans ce qu'ils ont de personnel et d'inventé. Je suis incapable d'autobiographie. Tout est vu dans le temps immobile du songe. Comme chez Joyce. Je déteste l'action. Mes personnages se développent, indifférents au temps.»
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