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Essais québécois - Pierre Falardeau : une job à faire

Louis Cornellier   11 octobre 2008  Livres
Pierre Falardeau dans une ruelle près de chez lui, à Montréal
Pierre Falardeau dans une ruelle près de chez lui, à Montréal
La Job aurait dû être un film de Pierre Falardeau. Faute d'avoir obtenu du financement des institutions canadiennes et québécoises décisionnelles en la matière, ce projet est donc devenu un scénario publié. «Je ne suis pas le plus grand cinéaste québécois, lance un Falardeau amer, mais j'ai quand même fait quelques films qui ne sont pas si mauvais. Je ne me suis jamais cassé la gueule et pourtant on s'acharne à m'empêcher de travailler.»

Inspiré par l'histoire de Marcel Talon, un voleur professionnel qui a tenté, avec des complices, de dévaliser la Bank of Montreal en creusant un tunnel, ce scénario joue sur un terrain déjà exploré dans Le Dernier Tunnel, un film récent d'Érik Canuel, qualifié de «pâle copie de film américain de série B» par Falardeau. Même source d'inspiration, donc, ce qui a nui au financement du projet, mais angle de traitement différent.

Falardeau, en effet, fidèle à lui-même, n'a pas voulu se satisfaire «d'un bon thriller». Selon lui, il y avait «infiniment plus» dans l'histoire de Talon. «Il y avait, explique-t-il, une réflexion sur le crime organisé, le capitalisme d'État. Il y avait place pour un film, disons, plus philosophique sur le travail, l'argent, le crime. Un film sur la passion, l'intelligence, la création.»

La Job, dans cette perspective, aurait pu donner un film méditatif et saisissant. Un des experts de Téléfilm Canada, cité en annexes, y a plutôt vu, pour s'en désoler, un «refus de la dramatisation», alors qu'un autre a conclu que la «réflexion [de Falardeau] demeure davantage portée par le discours que par un désir de mettre en oeuvre des moyens qui sont propres à la fiction».

Il est vrai que Falardeau, à sa manière, ne se contente pas de raconter une histoire et propose une vision du monde. On pourra d'ailleurs trouver cette dernière contestable. Affirmant vouloir «faire de La Job une ode au génie des hommes "en bottes de robbeur" chers à Bernard Gosselin, une célébration de la culture populaire québécoise», Falardeau donne vie à un personnage de délinquant anarchiste qui se croit redresseur de torts en perpétrant ses forfaits. «Crosser les crosseurs, jusse pour le fun, fait-il dire à Talon. Jusse... pour la beauté du geste.»

Or, même s'il affirme qu'«il n'y a ni bons, ni méchants, ni héros, ni salopards, ni winners, ni losers» dans son scénario, le cinéaste présente clairement une image complaisante de ce «petit groupe de voleurs de génie» qui méprise le crime organisé et le système capitaliste et qui se réjouit de voler des «Blokes». L'éditeur Pierre-Luc Bégin décrit même ces personnages comme «des Québécois ambitieux, refusant d'être nés pour un petit pain» parce qu'ils ont la grandeur d'âme de vouloir «être les plus grands voleurs de l'Histoire».

Falardeau, de même, fait dire à Talon que lui et ses hommes se comportent souvent «comme des chiens ensemble», mais il le présente aussi comme un bandit au coeur tendre qui aime sa femme «en tabarnak». Un des experts cités en annexes n'a pas tort, en ce sens, de conclure que, dans ce scénario, «le criminel est vu comme la victime d'un système d'exploitation capitaliste (assisté par le judiciaire et le législatif), mais aussi comme un travailleur et un résistant dont les actes, même condamnables, deviennent justifiés, sinon comme un héros». En élevant la délinquance géniale au rang de révolte politique, voire philosophique, Falardeau propose en effet une vision du monde éminemment contestable, même d'un point de vue de gauche.

Cette réserve idéologique ne doit pourtant pas nous faire conclure à la non-pertinence de ce projet de film. Solide sur le plan narratif, ce scénario — c'est presque une évidence — aurait fort probablement donné un film de qualité aux accents tragiques. On comprend mal, par exemple, le commentaire de cet expert qui déplore le «refus de la dramatisation» privilégié par Falardeau, tout en reconnaissant «que l'auteur semble vouloir aller à contre-courant d'un certain cinéma classique ou hollywoodien». Doit-on comprendre qu'il s'agirait là d'un défaut? C'est pourtant cet esprit qui fait la force des meilleurs films du cinéaste (Octobre, Le Party), c'est-à-dire ce choix éthique et esthétique de faire des fictions documentaires dont la charge tragique tient à un art de l'évocation à la fois sobre et intense, parfois écrasé, il est vrai, par un lourd discours idéologique surajouté.

Falardeau, quoi qu'on en pense, reste l'un des rares cinéastes québécois actuels à inscrire ouvertement son oeuvre dans la grande tradition du cinéma québécois engagé des années 1960 et 1970. Se réclamant, ici, de Gilles Groulx et de Bernard Gosselin, il exprime son parti pris. «Pour moi, écrit-il, La Job est un objet assez curieux. Pas à la mode pour deux sous et même carrément à contre-courant, ce film n'est pas très jet-set, ni très branché. Ce n'est pas un "joli" film, pour parler comme René Homier-Roy, ni un produit d'exportation. On est à mille milles de toute cette culture internationale d'aéroport caractérisée par le chic de Ray Ban, de Louis Vuitton, de Channel [sic] ou du Cirque du Soleil à Las Vegas.»

Falardeau a des tics qui peuvent irriter, mais il a surtout une vision originale, profondément attachée à l'histoire et à la psyché québécoises, dont notre cinéma serait fou de se priver. Pour des raisons qui apparaissent plutôt mauvaises, nous ne verrons pas La Job à l'écran. On pourra au moins lire, selon les termes du cinéaste, «le squelette d'une oeuvre à venir».

***

La Job

Pierre Falardeau

Éditions du Québécois

Québec, 2008, 204 pages






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  • Jean Pierre Bouchard
    Inscrit
    samedi 11 octobre 2008 06h13
    La morale dans toute sa normalité du critique
    « La délinquance est un acte de révolte. Un acte de révolte politique et philosophique. La vie te saute au visage lorsque tu es orphelin ou privé d'amour de tes parents. Où encore la vie te saute au visage si la job que tu fais t'ennui et te donne juste de quoi survivre piégé dans un milieu toxique depuis ta naissance. Et dans l'hypothèse même d'une thèse de droite discutable si elle s'avérait vraie, que vaut ta vie génétiquement lorsqu'elle ne te procure pas les talents nécessaires pour y faire face. Motifs moraux ou rationnels, voilà de la rhétorique bourgeoise ou de jésuite mal intentionné qui ne tient pas la route devant les souffrances vécues et accumulées dans la chair de milliers, de millions d'êtres humains.

    Donner raison partiellement à des juges et censeurs voilà bien quelque chose de désolant d'autant que cinéma et littérature se servent de la réalité pour la transfigurer, lui donner un autre visage à travers la fiction. Depuis quand la fiction incite à l'apologie du crime? Falardeau ne mérite pas ce traitement, tout comme un Stanley Kubrick ou un réalisateur typique de films à la Hollywood, il devrait bénéficier de la même liberté.

    Ayant accès à la souplesse libertaire de la caméra vidéo, un Robert Morin a fait de Pow,pow,pow, Noel, un récit qui traite d'un règlement de compte d'un fils avec son père qui l'a mal aimé, une quasi incitation au meurtre du père. Et pourtant cette immorale production vidéo en dit long sur les tourments qu'un père peut infliger à son fils rien que par le poids de son silence infini. La dramatique doit faire suer, pleurer et grincer des dents afin que sa révélation puisse se faire.

    Ainsi alors, le critique ne tente pas de faire de la morale coincée avec la culture, celle que n'aime pas Harper qui parle du délinquant révolté contre la société qui l'a humilié depuis l'âge scolaire. Heureusement que de nos jours la rectitude politique ne l'emporte pas complètement qu'il y a comme une dissidence qui subsiste. »

  • yves archambault
    Abonné
    samedi 11 octobre 2008 10h05
    chrétien-thé
    « donner raison aux censeurs n'est pas le plus insultant de cornellier, le plus... (euphémisme) c'est la tasse de thé chrétienne que cornellier veut nous servir sous couvert de critique d'un cinéma. en fait cornellier et harper même combat oui la vision du monde de Falardeau est contestable parce qu'elle n'est pas crétine ni chrétienne. »

  • Pierre François Gagnon
    Inscrit
    dimanche 12 octobre 2008 12h29
    Scandalisé, outré!
    « Oui, du fait qu'on subventionne des films commerciaux qui peuvent faire leur frais par eux-mêmes tandis que l'on châtre le grand cinéma d'auteur! »

  • Richard Gauthier
    Inscrit
    lundi 13 octobre 2008 14h29
    Une deuxième levée de fonds, faute de financement des institutions canadiennes et québecoises?
    « Pourquoi pas! Il n'y a pas de prix pour que la mémoire d'un peuple se perpétue. Nous avons besoin de ce cinéma vérité ou fiction d'une réalité. Du senti, du questionnement, de l'interpellation, oui, oui ce peut-être un début de culture. Je suis certain que la série et le film ¨Maurice Richard¨ ont enrichi la culture de Messieurs Chrétien, Scully et Harper. »

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