La petite chronique - Égarements et accommodements
11 octobre 2008
Livres
Je connais peu de romanciers actuels qui aient le pouvoir d'envoûtement de Jean-Paul Dubois. Ses livres, je les ai tous lus. Si Une vie française, prix Femina 2004, me semble le plus attachant de ses romans, le plus abouti, aucun ne m'a laissé indifférent.
Dubois possède l'art de séduire. Pour commencer, il y a le ton, inimitable. On se sent d'entrée dans un monde qui nous retient. Il y a très peu de «littérature» chez lui. Il use des mots avec intelligence, cherche rarement l'effet. Mais l'aurais-je pratiqué avec tellement d'assiduité s'il n'y avait que la petite musique? Pas sûr.
J'avancerais que chez Dubois on trouve, et c'est ce qui compte, une blessure. Pour ma part, j'ai toujours cru avec Canetti «qu'un écrivain qui n'a pas une plaie béante n'en est pas un».
Les Accommodements raisonnables, titre à mon sens discutable, raconte les aventures hollywoodiennes de Paul Stern. Engagé à titre de script doctor, il laisse à Toulouse sa femme en pleine dépression. L'indifférence s'est installée dans le couple. Le travail qu'on lui demande n'a rien de stimulant, le scénario à peine esquissé d'un film de second ordre pourrait même le rebuter. Entre dans sa vie Selma, femme dont on peut dire qu'elle est «libérée» à condition qu'on fasse l'impasse sur sa dépendance aux drogues dures. Curieusement, Selma lui apparaît comme une réincarnation d'Anna, l'épouse abandonnée dans la ville rose. Histoire d'amour? De fascination plutôt, tamisée d'échanges torrides. «Un jour je t'aimerai», lui dit l'Américaine.
L'histoire se déroule parfois à Toulouse parfois à Hollywood. Comme souvent chez Dubois, il y est question de tondeuses, mais aussi d'un père qui se découvre sur le tard une vocation de viveur. Un personnage au langage vert et qui a pour l'époux de madame Bruni des qualificatifs virulents.
La connaissance qu'a Dubois de la vie américaine lui permet de recréer un Hollywood caricatural mais plausible. Walter Whitman, le producteur du film, a les excentricités que l'on imagine, Hollywood est décrite comme la nef de fous qu'elle est selon toute évidence.
Peut-être souhaiterions-nous que ce quartier de Los Angeles ne prenne pas pendant tant de pages toute la place dans l'esprit et surtout le corps du héros. Qu'il ait été chaviré par l'apparition dans sa vie d'une femme comme Selma, on le conçoit aisément. Mais la description des parties de jambes en l'air nuit à une intrigue amorcée avec fraîcheur. On finit par être las des descriptions convenues. Heureusement, Dubois n'oublie jamais très longtemps qu'il est un romancier au ton unique.
D'ailleurs, les dernières pages du roman, tout empreintes de douceur et si belles, laissent à supposer que la courte liaison du personnage n'a été qu'un intervalle dans un destin où tout est joué irrémédiablement.
Paul Stern croit-il vraiment qu'Anna redeviendra la compagne qu'elle a été naguère? Ne se doute-t-il pas qu'il retrouvera à courte échéance la femme dolente et absente qu'il a laissée, façon pour elle de vivre la déception d'un amour enfui?
Reste la présence à peine évoquée des petits-fils de Paul Stern. Le roman se termine par ces deux phrases: «Nous pouvions écouter le bruit de nos coeurs. J'entourai ces enfants de mon bras, et tous les trois nous avons fermé les yeux.»
Comme quoi la magie, le charme font intrinsèquement partie de l'écriture de Jean-Paul Dubois.
***
Collaborateur du Devoir
***
Les Accommodements raisonnables
Jean-Paul Dubois
Éditions de l'Olivier
Paris, 2008, 261 pages
Dubois possède l'art de séduire. Pour commencer, il y a le ton, inimitable. On se sent d'entrée dans un monde qui nous retient. Il y a très peu de «littérature» chez lui. Il use des mots avec intelligence, cherche rarement l'effet. Mais l'aurais-je pratiqué avec tellement d'assiduité s'il n'y avait que la petite musique? Pas sûr.
J'avancerais que chez Dubois on trouve, et c'est ce qui compte, une blessure. Pour ma part, j'ai toujours cru avec Canetti «qu'un écrivain qui n'a pas une plaie béante n'en est pas un».
Les Accommodements raisonnables, titre à mon sens discutable, raconte les aventures hollywoodiennes de Paul Stern. Engagé à titre de script doctor, il laisse à Toulouse sa femme en pleine dépression. L'indifférence s'est installée dans le couple. Le travail qu'on lui demande n'a rien de stimulant, le scénario à peine esquissé d'un film de second ordre pourrait même le rebuter. Entre dans sa vie Selma, femme dont on peut dire qu'elle est «libérée» à condition qu'on fasse l'impasse sur sa dépendance aux drogues dures. Curieusement, Selma lui apparaît comme une réincarnation d'Anna, l'épouse abandonnée dans la ville rose. Histoire d'amour? De fascination plutôt, tamisée d'échanges torrides. «Un jour je t'aimerai», lui dit l'Américaine.
L'histoire se déroule parfois à Toulouse parfois à Hollywood. Comme souvent chez Dubois, il y est question de tondeuses, mais aussi d'un père qui se découvre sur le tard une vocation de viveur. Un personnage au langage vert et qui a pour l'époux de madame Bruni des qualificatifs virulents.
La connaissance qu'a Dubois de la vie américaine lui permet de recréer un Hollywood caricatural mais plausible. Walter Whitman, le producteur du film, a les excentricités que l'on imagine, Hollywood est décrite comme la nef de fous qu'elle est selon toute évidence.
Peut-être souhaiterions-nous que ce quartier de Los Angeles ne prenne pas pendant tant de pages toute la place dans l'esprit et surtout le corps du héros. Qu'il ait été chaviré par l'apparition dans sa vie d'une femme comme Selma, on le conçoit aisément. Mais la description des parties de jambes en l'air nuit à une intrigue amorcée avec fraîcheur. On finit par être las des descriptions convenues. Heureusement, Dubois n'oublie jamais très longtemps qu'il est un romancier au ton unique.
D'ailleurs, les dernières pages du roman, tout empreintes de douceur et si belles, laissent à supposer que la courte liaison du personnage n'a été qu'un intervalle dans un destin où tout est joué irrémédiablement.
Paul Stern croit-il vraiment qu'Anna redeviendra la compagne qu'elle a été naguère? Ne se doute-t-il pas qu'il retrouvera à courte échéance la femme dolente et absente qu'il a laissée, façon pour elle de vivre la déception d'un amour enfui?
Reste la présence à peine évoquée des petits-fils de Paul Stern. Le roman se termine par ces deux phrases: «Nous pouvions écouter le bruit de nos coeurs. J'entourai ces enfants de mon bras, et tous les trois nous avons fermé les yeux.»
Comme quoi la magie, le charme font intrinsèquement partie de l'écriture de Jean-Paul Dubois.
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Collaborateur du Devoir
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Les Accommodements raisonnables
Jean-Paul Dubois
Éditions de l'Olivier
Paris, 2008, 261 pages
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