Le Clézio, au-delà de la civilisation régnante
Le nouveau Prix Nobel de littérature sera au Québec la semaine prochaine
Jean-Marie Gustave Le Clézio
L'écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio, 68 ans, avait prévu de longue date débarquer à Québec en début de semaine prochaine. Mais voilà que l'Académie de Suède lui a annoncé hier qu'il est cette année le lauréat du prix Nobel de littérature pour son oeuvre dominée par les thèmes du voyage, de l'exil, des malheureux et de la nostalgie de mondes désormais perdus.
L'Académie suédoise a expliqué dans ses attendus avoir récompensé un «écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante». Au moment où il a appris la nouvelle, Le Clézio a expliqué qu'il était tout bonnement à lire La Dictature du chagrin, un recueil des écrits politiques de Stig Dagerman.
Aucunes autres raisons n'ont été données pour justifier le choix de cet écrivain franco-mauricien, mais il est évident que l'auteur de Désert, qui vient tout juste de faire paraître un nouveau roman intitulé Ritournelle de la faim, avait de nombreux appuis parmi des académiciens sensibles à son idéalisme et à ses critiques de la civilisation matérialiste. Le magazine littéraire Lire avait déjà affirmé, il y a quelques années, que Le Clézio était le plus grand écrivain vivant de langue française.
Homme tout entier voué à la littérature, Le Clézio évite autant que possible d'être soumis aux roulis d'une visibilité publique soutenue à laquelle carbure désormais beaucoup d'écrivains. Il fait en cela quelque peu songer à son ami québécois Réjean Ducharme.
«Je suis très ému et très touché», a-t-il dit dans une interview en français accordée à la radio publique suédoise. «C'est un grand honneur pour moi», a-t-il ajouté. Aux journalistes rassemblés en meute autour de lui à Paris, l'écrivain a simplement voulu dire qu'il était important de continuer de lire des romans puisqu'il s'agit là «d'un très bon moyen d'interroger le monde actuel». Un romancier, a-t-il ajouté, «n'est pas un philosophe, ni un technicien du langage parlé, mais c'est quelqu'un qui écrit et qui, au moyen du roman, pose des questions».
En couronnant d'un Nobel ce grand styliste, l'Académie de Suède a confirmé sa prédilection pour la littérature européenne. Au cours des vingt dernières années, les écrivains européens dominent en effet largement le tableau d'honneur du prix Nobel de littérature. Il y a quelques jours à peine, le secrétaire perpétuel de l'Académie de Suède, responsable de la remise du prix, a d'ailleurs soulevé un tollé en affirmant que les auteurs nord-américains sont trop «isolés», «ignorants» et «sensibles aux tendances de leur culture de masse» pour se mériter un Nobel. Le Clézio recevra en décembre un chèque de 10 millions de couronnes suédoises, soit l'équivalent de 1,6 million de dollars canadiens.
Jean-Marie Gustave Le Clézio est né le 13 avril 1940, dans une famille émigrée à l'Île Maurice au XVIIIe siècle. «Je n'appartiens pas au sud de la France, expliquait-il au Devoir en 1998, même si je suis né par hasard à Nice.»
Le romancier a beaucoup séjourné à l'étranger depuis sa jeunesse: États-Unis, Thaïlande, Mexique, Panama, Nigéria, Île Maurice, Angleterre, Maroc. Parmi une oeuvre qui compte une quarantaine de titres, on lui doit quelques livres sur le Mexique, dont une biographie de Diego Rivera et de Frida Kahlo. Il a prévu séjourné prochainement en Afrique pour rédiger un livre à la mémoire de Léopold Senghor, le poète et homme politique sénégalais.
En 1963, à l'âge de 23 ans, Le Clézio remporte le prix Renaudot pour Le procès-verbal. Influencé à ses débuts par l'univers d'une certaine avant-garde littéraire, Le Clézio va évoluer d'un statut d'écrivain novateur et quelque peu révolté vers celui d'un tenant d'une littérature aux accents plus spirituels, montrant entre autres une attirance marquée pour les thèmes du paradis perdu et du mariage des cultures. À partir des années 1970, «le point central de l'oeuvre de l'écrivain se déplace de plus en plus en direction d'une exploration du monde de l'enfance et de sa propre histoire familiale», note l'Académie suédoise dans son communiqué. Le Clézio évoque notamment la figure de son père, un médecin de brousse anglais, dans L'Africain (2004). Révolution, publié l'année précédente, abordait de grands thèmes propres à l'ensemble de son oeuvre: l'exil, le conflit des cultures et les ruptures de la jeunesse. Son écriture demeure classique, simple et raffinée.
J.M.G Le Clézio a notamment écrit La Fièvre, L'Extase matérielle, Terra amata, Le Livre des fuites, La Guerre, Désert, Le Chercheur d'or, Onitsha, Étoile errante, Le Poisson d'or, Ourania. Son oeuvre a été peu adaptée au cinéma, mais Tony Gatlif a trouvé dans son Mondo, une remarquable fable sur l'enfance, matière à poésie par l'image.
Marié, père de deux filles, Le Clézio partage sa vie entre Albuquerque, au Nouveau-Mexique, et sa maison du nord de la France, sise dans la baie de Douarnenez, en Bretagne. Sa femme, Jémia, avec qui il a déjà publié, veille depuis longtemps à préserver le calme autour de lui. Timide, élégant, cérébral, Le Clézio est un homme qui vit volontiers en retrait. Il écrit toujours à la plume, évite la radio, les journaux, bref le monde des médias. En entrevue hier, il a répondu volontiers aux questions en français, en anglais et en espagnol. À 19 ans, il voulait écrire en anglais, apprenait de nouveaux mots dans le dictionnaire, pour finalement s'apercevoir que le génie d'une langue et, qui plus est, celui de la littérature, ne réside pas dans ce dortoir des mots. Le français est devenu depuis son continent littéraire.
En route pour Québec
En entrevue, il a laissé entendre hier qu'il souhaite parler dans son discours de réception du sort des jeunes écrivains et des marges de la littérature dans la francophonie, en accord avec cette fascination qu'exercent sur lui «les autres centres». «On constate un véritable renouveau de la culture française dans tous les pays francophones», a-t-il déclaré.
L'écrivain a accepté en juin dernier le prix littéraire suédois Stig-Dagerman, qui lui sera remis officiellement le 25 octobre à Stockholm. Il refera le voyage vers la capitale suédoise le 10 décembre pour y chercher cette fois le Nobel.
Le Clézio est notamment membre du jury d'un des prix littéraires les plus célèbres en France, le Renaudot. Il est aussi membre permanent du jury du prix littéraire des Cinq continents de la francophonie, auquel il est «extrêmement fidèle depuis plusieurs années», observe Lise Bissonnette, présidente du jury cette année.
Le nouveau prix Nobel est justement attendu lundi à Québec dans le cadre du Sommet de la francophonie. À titre de membre du jury du Prix des cinq continents de la francophonie, il y sera pour décerner le prix en compagnie d'Abou Diouf, secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie. Mercredi, Le Clézio doit participer à une rencontre à l'Université de Montréal. On l'attend le lendemain, en fin de journée, à la librairie Olivieri, où il doit donner une causerie. Enfin, vendredi, il doit inaugurer l'ouverture du colloque annuel des écrivains, organisé cette année conjointement par l'Académie des lettres et par Bibliothèque et archives nationales du Québec. Entre temps, Le Clézio doit aussi rencontrer quelques écrivains québécois en privé.
Jointe hier, la présidente de l'Académie des lettres du Québec, Lise Gauvin, soulignait avoir reçu un mot de Le Clézio lui confirmant sa venue au pays et lui offrant à l'avance un texte. «Il m'assurait qu'il allait être là.» L'épouse de l'écrivain a renouvelé hier cette assurance auprès du cabinet de Lise Bissonnette, principale responsable de l'organisation de cette visite. «Évidemment, il n'est pas dit qu'il va pouvoir tenir tous ses engagements au cours de la semaine. Il sera très sollicité. Cela reste donc à voir», a précisé Lise Bissonnette, tout en soulignant que Le Clézio continue d'incarner pour elle «le véritable écrivain, l'homme fasciné par la langue et par les autres, voué tout entier à la littérature et qui sait par-delà les contraintes se tenir dans la distance, hors du tumulte, pour réaliser une oeuvre véritable.»
***
Avec l'AFP
L'Académie suédoise a expliqué dans ses attendus avoir récompensé un «écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante». Au moment où il a appris la nouvelle, Le Clézio a expliqué qu'il était tout bonnement à lire La Dictature du chagrin, un recueil des écrits politiques de Stig Dagerman.
Aucunes autres raisons n'ont été données pour justifier le choix de cet écrivain franco-mauricien, mais il est évident que l'auteur de Désert, qui vient tout juste de faire paraître un nouveau roman intitulé Ritournelle de la faim, avait de nombreux appuis parmi des académiciens sensibles à son idéalisme et à ses critiques de la civilisation matérialiste. Le magazine littéraire Lire avait déjà affirmé, il y a quelques années, que Le Clézio était le plus grand écrivain vivant de langue française.
Homme tout entier voué à la littérature, Le Clézio évite autant que possible d'être soumis aux roulis d'une visibilité publique soutenue à laquelle carbure désormais beaucoup d'écrivains. Il fait en cela quelque peu songer à son ami québécois Réjean Ducharme.
«Je suis très ému et très touché», a-t-il dit dans une interview en français accordée à la radio publique suédoise. «C'est un grand honneur pour moi», a-t-il ajouté. Aux journalistes rassemblés en meute autour de lui à Paris, l'écrivain a simplement voulu dire qu'il était important de continuer de lire des romans puisqu'il s'agit là «d'un très bon moyen d'interroger le monde actuel». Un romancier, a-t-il ajouté, «n'est pas un philosophe, ni un technicien du langage parlé, mais c'est quelqu'un qui écrit et qui, au moyen du roman, pose des questions».
En couronnant d'un Nobel ce grand styliste, l'Académie de Suède a confirmé sa prédilection pour la littérature européenne. Au cours des vingt dernières années, les écrivains européens dominent en effet largement le tableau d'honneur du prix Nobel de littérature. Il y a quelques jours à peine, le secrétaire perpétuel de l'Académie de Suède, responsable de la remise du prix, a d'ailleurs soulevé un tollé en affirmant que les auteurs nord-américains sont trop «isolés», «ignorants» et «sensibles aux tendances de leur culture de masse» pour se mériter un Nobel. Le Clézio recevra en décembre un chèque de 10 millions de couronnes suédoises, soit l'équivalent de 1,6 million de dollars canadiens.
Jean-Marie Gustave Le Clézio est né le 13 avril 1940, dans une famille émigrée à l'Île Maurice au XVIIIe siècle. «Je n'appartiens pas au sud de la France, expliquait-il au Devoir en 1998, même si je suis né par hasard à Nice.»
Le romancier a beaucoup séjourné à l'étranger depuis sa jeunesse: États-Unis, Thaïlande, Mexique, Panama, Nigéria, Île Maurice, Angleterre, Maroc. Parmi une oeuvre qui compte une quarantaine de titres, on lui doit quelques livres sur le Mexique, dont une biographie de Diego Rivera et de Frida Kahlo. Il a prévu séjourné prochainement en Afrique pour rédiger un livre à la mémoire de Léopold Senghor, le poète et homme politique sénégalais.
En 1963, à l'âge de 23 ans, Le Clézio remporte le prix Renaudot pour Le procès-verbal. Influencé à ses débuts par l'univers d'une certaine avant-garde littéraire, Le Clézio va évoluer d'un statut d'écrivain novateur et quelque peu révolté vers celui d'un tenant d'une littérature aux accents plus spirituels, montrant entre autres une attirance marquée pour les thèmes du paradis perdu et du mariage des cultures. À partir des années 1970, «le point central de l'oeuvre de l'écrivain se déplace de plus en plus en direction d'une exploration du monde de l'enfance et de sa propre histoire familiale», note l'Académie suédoise dans son communiqué. Le Clézio évoque notamment la figure de son père, un médecin de brousse anglais, dans L'Africain (2004). Révolution, publié l'année précédente, abordait de grands thèmes propres à l'ensemble de son oeuvre: l'exil, le conflit des cultures et les ruptures de la jeunesse. Son écriture demeure classique, simple et raffinée.
J.M.G Le Clézio a notamment écrit La Fièvre, L'Extase matérielle, Terra amata, Le Livre des fuites, La Guerre, Désert, Le Chercheur d'or, Onitsha, Étoile errante, Le Poisson d'or, Ourania. Son oeuvre a été peu adaptée au cinéma, mais Tony Gatlif a trouvé dans son Mondo, une remarquable fable sur l'enfance, matière à poésie par l'image.
Marié, père de deux filles, Le Clézio partage sa vie entre Albuquerque, au Nouveau-Mexique, et sa maison du nord de la France, sise dans la baie de Douarnenez, en Bretagne. Sa femme, Jémia, avec qui il a déjà publié, veille depuis longtemps à préserver le calme autour de lui. Timide, élégant, cérébral, Le Clézio est un homme qui vit volontiers en retrait. Il écrit toujours à la plume, évite la radio, les journaux, bref le monde des médias. En entrevue hier, il a répondu volontiers aux questions en français, en anglais et en espagnol. À 19 ans, il voulait écrire en anglais, apprenait de nouveaux mots dans le dictionnaire, pour finalement s'apercevoir que le génie d'une langue et, qui plus est, celui de la littérature, ne réside pas dans ce dortoir des mots. Le français est devenu depuis son continent littéraire.
En route pour Québec
En entrevue, il a laissé entendre hier qu'il souhaite parler dans son discours de réception du sort des jeunes écrivains et des marges de la littérature dans la francophonie, en accord avec cette fascination qu'exercent sur lui «les autres centres». «On constate un véritable renouveau de la culture française dans tous les pays francophones», a-t-il déclaré.
L'écrivain a accepté en juin dernier le prix littéraire suédois Stig-Dagerman, qui lui sera remis officiellement le 25 octobre à Stockholm. Il refera le voyage vers la capitale suédoise le 10 décembre pour y chercher cette fois le Nobel.
Le Clézio est notamment membre du jury d'un des prix littéraires les plus célèbres en France, le Renaudot. Il est aussi membre permanent du jury du prix littéraire des Cinq continents de la francophonie, auquel il est «extrêmement fidèle depuis plusieurs années», observe Lise Bissonnette, présidente du jury cette année.
Le nouveau prix Nobel est justement attendu lundi à Québec dans le cadre du Sommet de la francophonie. À titre de membre du jury du Prix des cinq continents de la francophonie, il y sera pour décerner le prix en compagnie d'Abou Diouf, secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie. Mercredi, Le Clézio doit participer à une rencontre à l'Université de Montréal. On l'attend le lendemain, en fin de journée, à la librairie Olivieri, où il doit donner une causerie. Enfin, vendredi, il doit inaugurer l'ouverture du colloque annuel des écrivains, organisé cette année conjointement par l'Académie des lettres et par Bibliothèque et archives nationales du Québec. Entre temps, Le Clézio doit aussi rencontrer quelques écrivains québécois en privé.
Jointe hier, la présidente de l'Académie des lettres du Québec, Lise Gauvin, soulignait avoir reçu un mot de Le Clézio lui confirmant sa venue au pays et lui offrant à l'avance un texte. «Il m'assurait qu'il allait être là.» L'épouse de l'écrivain a renouvelé hier cette assurance auprès du cabinet de Lise Bissonnette, principale responsable de l'organisation de cette visite. «Évidemment, il n'est pas dit qu'il va pouvoir tenir tous ses engagements au cours de la semaine. Il sera très sollicité. Cela reste donc à voir», a précisé Lise Bissonnette, tout en soulignant que Le Clézio continue d'incarner pour elle «le véritable écrivain, l'homme fasciné par la langue et par les autres, voué tout entier à la littérature et qui sait par-delà les contraintes se tenir dans la distance, hors du tumulte, pour réaliser une oeuvre véritable.»
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Avec l'AFP
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