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On a tiré sur la Lune

Louis Hamelin   27 septembre 2008  Livres
Howard McCord
Howard McCord
Un accident est vite arrivé. Sortie de route, noyade, incendie. S'il est fatal, on se dit que l'heure du pauvre diable était venue. Et on oublie souvent que des hommes, beaucoup plus rarement des femmes, ont ici-bas pour métier d'assassiner les gens, qu'ils sont pour ainsi dire experts dans l'art de maquiller un crime en coup du sort. Ou en suicide. Nous ne connaissons de la réalité que la couche superficielle qui flotte sur toute vraie histoire comme l'épitaphe au-dessus d'une tombe. Il s'agit là d'un bon sujet de méditation pour l'amateur de sujets historiques, à qui il peut arriver de tomber, au cours de ses recherches, sur des manières fort peu usuelles de trépasser: un type tombe de son tracteur, la roue arrière lui écrase le coco pendant que le levier de vitesse regagne sans aide la position neutre. Ou bien un peintre porté sur la bouteille s'asperge des pieds jusqu'à la taille de solvant à peinture, puis s'enflamme comme une torche. Accident? Suicide? Honnêtement, est-ce la méthode que vous choisiriez?

La littérature, policière entre autres, s'est fait une spécialité de démasquer ces homicides déguisés en sanctions du Destin. Elle nous présente plus rarement le revers de la médaille: non pas la victime qui emporte la vérité six pieds sous terre et l'inspecteur moustachu qui en tirant sur sa pipe annonce que quelque chose cloche, mais leur vis-à-vis. Ôter une vie est facile. C'est l'escamotage de la preuve qui fait le véritable artiste. Ce que William Gasper, L'Homme qui marchait sur la Lune, exprime bien mieux que moi. En connaisseur: «La marque de l'assassin professionnel est bien évidemment l'absence de marque: la mort naturelle, l'accident. Ces disparitions ne se remarquent que si l'on mène une étude statistique, ce que l'on fait rarement.» «Vous seriez surpris, ajoute le héros du roman de Howard McCord, du nombre d'assassinats, notamment dans le domaine des affaires.»

Ce serait trop beau si le romancier disait la vérité, et si les joueurs de roulette à qui le gouvernement de W. Bush vient de refiler les 700 milliards capables de sortir l'Afrique du trou et de dépanner tous les démunis des États-Unis recevaient parfois leur dû: une balle entre les deux yeux. Encore mieux: une overdose de mauvaise coco colombienne, fournie par ce diplômé de Harvard rencontré dans une soirée.

Le tueur étatique

William Gasper, lui, se définit comme un «tueur étatique», catégorie professionnelle qu'il partage avec les militaires. «Nous sommes moins nombreux que les guerriers, je pense, parce qu'il est plus facile d'écouter les tambours et de marcher au pas que de rester seul dans le noir, à attendre.»

Et pour qui Gasper travaille-t-il? Presque aussi discret, dans sa confession, que l'est l'existence d'ermite surarmé décrite dans ce livre, le narrateur réussit à ne jamais écrire les trois lettres trop célèbres qui servent à désigner l'agence qui l'emploie, ce qui est presque aussi admirable que George Pérec écrivant tout un roman sans recourir à la lettre e. Et pas besoin d'aimer les énigmes, ni même d'avoir digéré l'histoire de notre grand voisin du sud pour trouver transparentes les allusions codées que décoche le tireur d'élite ici et là. Il suffit de connaître un peu la mythologie: «[Je] pourrais bien avoir été le second tireur, l'homme posté sur le tertre herbeux...» Dealy Plaza, à Dallas, ça vous dit quelque chose? Howard McCord, lui, est né à El Paso au Texas et son personnage travaille, disons, pour une «quelconque fraternité ayant pour nom un sigle». Travaillait, plutôt. Car la «Compagnie», comme l'appellent les lecteurs de Norman Mailer et autres initiés, semble avoir conclu, en ce qui le concerne, à la nécessité d'une abolition de poste pour le moins radicale.

Il y a même du Popov dans l'air, bien balourd et tout, avec AK-47 à la clef. Voici ce qu'en dit Gasper, qui pose volontiers au grand mystagogue de ce monde d'ombres: «Les équipes du KGB n'opèrent pas à l'insu de la Compagnie. Il me semble parfois qu'ils sont liés par un pacte tacite». Nous se saurons jamais ce que le «service des liquidations» du sinistre Mokryye Dela lui reproche exactement. La poutine habituelle, je pense. Et ce n'est même pas important. La vie est ailleurs. Plus précisément: sur la Lune.

Du Chacal de Forsyth à, plus récemment, La Perfection du tir de Mathias Énard, ce n'est pas d'hier que les écrivains se sont intéressés aux tireurs d'élite. Ils se sentent peut-être des affinités avec l'apostolat solitaire et sérieux qui consiste à loger avec régularité une balle à haute vélocité dans une cible située un kilomètre et demi plus loin, et au besoin à faire éclater un melon (une tête humaine) d'un coup de pistolet tiré à 75 mètres. Mais c'est sûrement la première fois qu'un roman nous présente un crack de la gâchette qui est aussi un disciple de H. D. Thoreau, le philosophe de la Nature. On est au croisement de deux belles traditions américaines... William Gasper aime en effet la marche à pied, les sommets glacés, le célibat, les orages et la frugalité encore plus que la poésie. «La langue qui lèche la moustache après une gorgée de thé contient plus de sagesse qu'un distique d'Héraclite.» Ce roman qui fait figure de superbe provocation intellectuelle abonde d'ailleurs en sentences définitives du même tonneau diogénien. «La seule chose que je méprise plus qu'un lecteur est un auteur, qui ferait mieux de se présenter clairement comme un onaniste public et qu'on en finisse.» «Les assassins, observe encore Gasper, lorsqu'ils ne sont pas tout simplement froids [...], apprennent à agir avec la splendide et pieuse détermination des classiques.» Il y en aurait beaucoup d'autres à citer. J'ajoute que, tout comme l'homme de Walden, Gasper pratique un art de vivre au plus près des éléments. Il dort le nez dans les étoiles, additionne sa poudre de soya de lombrics et autres bestioles à riche teneur en protéines, culbute parfois un tétras d'une pierre bien ajustée pour épargner les munitions, et a troqué la cabane du maître pour un container posé comme un OVNI dans la cour d'un boui-boui perdu au milieu du désert américain, et dans lequel il n'habite pas vraiment, étant le plus souvent parti dans la Lune.

La Lune est une montagne. Une forme de nulle part. Et les pages les plus fortes de ce fort roman sont celles où se développe l'intimité du grimpeur et de la roche. Elles m'ont parfois fait penser au mémorable passage de Délivrance dans lequel un des campeurs doit gravir une falaise à pic pour aller affronter, avec son arc, tout au sommet, un bouseux hostile et son fusil de chasse. Ce retour à la plus simple expression du prédateur humain est ce qui intéresse notre honnête assassin de la CIA dans l'expérience de la Lune et il inspire au narrateur des passages dont le lyrisme de glace n'a d'égal que le sublime des poussées d'invention verbale déclenchées par l'évocation de ses chers joujoux: «Le .45-70 émet un bruit profond, comme celui de l'âme d'un rocher qui s'en va, ou l'inspiration d'un brontosaure...» Il en devient intarissable.

Et c'est ce qui à la fin vient presque gâcher notre plaisir: que cette oeuvre troublante, incandescente et cynique, doive s'achever de la manière la plus convenue qui soit, par un petit numéro de pistolero infaillible face à l'atavique ennemi russe. Décevant. Comme si ce justicier qui ne rate jamais son coup, pauvre mythe fondateur, l'Amérique ne pouvait

y échapper...

***

Collaborateur du Devoir

***

L'homme qui marchait sur la Lune

Howard McCord

Traduit de l'américain par Jacques Mailhos

Alto

Québec, 2008, 145 pages






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Vos réactions

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  • Yves Lanthier
    Abonné
    lundi 29 septembre 2008 03h38
    Excellent!
    « Merci à Louis Hamelin d'avoir parlé de ce livre. »

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