Essai - L'embryon est-il un être humain ?
Photo : Agence France-Presse
Foetus immergé dans un bocal. La question philosophique, héritée de Platon, est celle de l’âme: à quel moment l’âme est-elle présente? Dès la conception, ou seulement au terme du processus de formation des parties et facultés?
Le débat sur l'avortement ne cesse de refaire surface. Des déclarations politiques de circonstance dans le cadre de campagnes électorales montrent que la recriminalisation demeure à l'agenda conservateur, ici comme ailleurs, pour ne rien dire d'autres déclarations comme celle du cardinal de Montréal, refusant de siéger dans la compagnie du Dr Morgentaler recevant l'Ordre du Canada. Quand on revoit l'histoire de ces débats, tant sur le plan philosophique que religieux, on est étonné par leur caractère récent et moderne: les sociétés anciennes qui voyaient dans les enfants d'abord une progéniture associée à la prospérité, et dans le cas des religions, un signe de la bénédiction divine, n'ont pratiquement jamais posé la question de la moralité de l'avortement. En revanche, ces sociétés ont cherché à savoir comment la vie prenait forme dans l'utérus, et les théories sur la genèse de l'être humain vivant sont nombreuses dès la plus haute Antiquité.
Examiner ces théories et comprendre leur grande diversité, c'est l'objectif d'un ouvrage rédigé collectivement sous la direction de Luc Brisson, Marie-Hélène Congourdeau et Jean-Luc Solère. Chose frappante, ces doctrines sont loin d'être unanimes. Les débats s'ouvrent avec les médecins grecs, Hippocrate et Galien, qui proposent une doctrine du mélange de la semence masculine et de la semence féminine: pour eux, l'embryon se développe graduellement. On retrouve ce gradualisme dans l'embryologie d'Aristote, mais dans un cadre d'explication très différent: pour le philosophe, la semence masculine apporte la forme, et le sang menstruel fournit la matière. La forme est responsable de l'achèvement de l'être vivant, mais la question philosophique, héritée de Platon, est celle de l'âme: à quel moment l'âme est-elle présente? Dès la conception, ou seulement au terme du processus de formation des parties et facultés? Doit-on, comme Platon, en postuler la préexistence? La réponse d'Aristote est complexe, car elle repose sur une métaphysique des principes: tant qu'il est en formation, l'embryon est un être humain en puissance, et il n'est en acte que lorsqu'il est formé et achevé. Dans son exposé remarquable, Pierre-Marie Morel insiste sur l'importance de cette évolution dynamique, de sorte qu'il est très difficile de dire, surtout si nous relisons ces traités dans le cadre général de la psychologie d'Aristote, quand l'âme existe en tant que sujet actif complet.
Matérialisme et destin
À cette doctrine s'opposent les Stoïciens, qui proposent de concevoir l'embryon comme une plante, dont toute la vie est dépendante du corps maternel. L'animation psychique n'intervient donc qu'à la naissance, alors que le souffle pneumatique se condense dans le nouvel environnement de la vie naturelle. On retrouve certes une forme de gradualisme chez les Stoïciens, mais leur approche plus matérialiste les incline à voir dans ce processus d'abord une vie secondaire, et seulement ensuite une autonomie psychique. Le texte le plus important de l'Antiquité grecque est un traité d'abord attribué à Galien, et qu'on croit aujourd'hui être l'oeuvre de Porphyre, philosophe néoplatonicien: il s'agit de l'Ad Gaurum. Ce traité reproduit pour l'essentiel la position stoïcienne, mais il lui ajoute une dimension dualiste importée du platonisme: à la naissance, le corps formé reçoit, venant à sa rencontre, une âme immortelle et transcendante. Nous connaissons bien les contextes de cette doctrine, associée chez plusieurs à l'astrologie, mais surtout aux conceptions du voyage astral de l'âme dans sa descente; Plotin déjà l'évoquait clairement dans les Ennéades.
Ce recueil nous permet de prendre également connaissance des grandes doctrines de l'embryon dans les religions monothéistes: la littérature rabbinique se montre assez indécise sur le verset de la Genèse (2,7), alors que les chrétiens se montrent influencés par la doctrine d'Aristote. Le problème se pose alors pour eux de réconcilier une animation finale avec la doctrine platonicienne d'une âme transcendante et préexistante, un concept rendu nécessaire par la doctrine de la résurrection des corps individuels et le cycle des récompenses et des punitions éternelles. Ils sont les seuls à poser, dans ce contexte, la question de l'avortement, en raison de l'essence spirituelle de l'âme. L'islam n'est pas en reste, car on y rencontre de nombreuses traductions des traités pertinents de la collection hippocratique, bien que l'histoire de la pensée islamique montre un intérêt croissant pour l'embryologie aristotélicienne.
L'embryologie moderne représente à cet égard une grande avancée dans la description de l'épigenèse, mais on ne peut pas dire qu'elle se soit rapidement libérée des présupposés métaphysiques des doctrines antiques, qu'elles soient ou non fondées sur une doctrine de l'âme. Le serment d'Hippocrate contient une clause relative à l'avortement, qu'il proscrit, mais l'étude des doctrines médicales et philosophiques anciennes montre qu'en dépit de recherches scientifiques intéressantes, la réflexion sur le statut de l'embryon a été maintenue presque entièrement coupée de la réflexion sur l'avortement. Platon et Aristote en reconnaissaient la nécessité en certaines circonstances, mais on ne trouvera pas chez eux la réflexion si importante aujourd'hui sur la métaphysique de la vie embryonnaire. La doctrine chrétienne est encore la doctrine la plus sensible à une métaphysique de l'âme, et elle n'accepte aucun gradualisme, ce qui donne à sa position sur l'avortement un caractère radical. Par comparaison, les positions «pro-choix» se tiennent nécessairement sur des bases non-métaphysiques. Le conflit semble donc irréconciliable. Cet ouvrage passionnant aide à revoir l'histoire de ces doctrines et à situer les enjeux philosophiques qui en constituent le coeur depuis l'Antiquité.
***
Collaborateur du Devoir
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HISTOIRE DES DOCTRINES DE L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE, VOL. XXXVIII
L'embryon. Formation et animation. Antiquité grecque et latine. Traditions hébraïque, chrétienne et islamique.
Luc BRISSON, Marie-Hélène CONGOURDEAU et Jean-Luc SOLÈRE (sous la direction de)
Librairie philosophique J. Vrin.
Paris, 2008, 290 pages
Examiner ces théories et comprendre leur grande diversité, c'est l'objectif d'un ouvrage rédigé collectivement sous la direction de Luc Brisson, Marie-Hélène Congourdeau et Jean-Luc Solère. Chose frappante, ces doctrines sont loin d'être unanimes. Les débats s'ouvrent avec les médecins grecs, Hippocrate et Galien, qui proposent une doctrine du mélange de la semence masculine et de la semence féminine: pour eux, l'embryon se développe graduellement. On retrouve ce gradualisme dans l'embryologie d'Aristote, mais dans un cadre d'explication très différent: pour le philosophe, la semence masculine apporte la forme, et le sang menstruel fournit la matière. La forme est responsable de l'achèvement de l'être vivant, mais la question philosophique, héritée de Platon, est celle de l'âme: à quel moment l'âme est-elle présente? Dès la conception, ou seulement au terme du processus de formation des parties et facultés? Doit-on, comme Platon, en postuler la préexistence? La réponse d'Aristote est complexe, car elle repose sur une métaphysique des principes: tant qu'il est en formation, l'embryon est un être humain en puissance, et il n'est en acte que lorsqu'il est formé et achevé. Dans son exposé remarquable, Pierre-Marie Morel insiste sur l'importance de cette évolution dynamique, de sorte qu'il est très difficile de dire, surtout si nous relisons ces traités dans le cadre général de la psychologie d'Aristote, quand l'âme existe en tant que sujet actif complet.
Matérialisme et destin
À cette doctrine s'opposent les Stoïciens, qui proposent de concevoir l'embryon comme une plante, dont toute la vie est dépendante du corps maternel. L'animation psychique n'intervient donc qu'à la naissance, alors que le souffle pneumatique se condense dans le nouvel environnement de la vie naturelle. On retrouve certes une forme de gradualisme chez les Stoïciens, mais leur approche plus matérialiste les incline à voir dans ce processus d'abord une vie secondaire, et seulement ensuite une autonomie psychique. Le texte le plus important de l'Antiquité grecque est un traité d'abord attribué à Galien, et qu'on croit aujourd'hui être l'oeuvre de Porphyre, philosophe néoplatonicien: il s'agit de l'Ad Gaurum. Ce traité reproduit pour l'essentiel la position stoïcienne, mais il lui ajoute une dimension dualiste importée du platonisme: à la naissance, le corps formé reçoit, venant à sa rencontre, une âme immortelle et transcendante. Nous connaissons bien les contextes de cette doctrine, associée chez plusieurs à l'astrologie, mais surtout aux conceptions du voyage astral de l'âme dans sa descente; Plotin déjà l'évoquait clairement dans les Ennéades.
Ce recueil nous permet de prendre également connaissance des grandes doctrines de l'embryon dans les religions monothéistes: la littérature rabbinique se montre assez indécise sur le verset de la Genèse (2,7), alors que les chrétiens se montrent influencés par la doctrine d'Aristote. Le problème se pose alors pour eux de réconcilier une animation finale avec la doctrine platonicienne d'une âme transcendante et préexistante, un concept rendu nécessaire par la doctrine de la résurrection des corps individuels et le cycle des récompenses et des punitions éternelles. Ils sont les seuls à poser, dans ce contexte, la question de l'avortement, en raison de l'essence spirituelle de l'âme. L'islam n'est pas en reste, car on y rencontre de nombreuses traductions des traités pertinents de la collection hippocratique, bien que l'histoire de la pensée islamique montre un intérêt croissant pour l'embryologie aristotélicienne.
L'embryologie moderne représente à cet égard une grande avancée dans la description de l'épigenèse, mais on ne peut pas dire qu'elle se soit rapidement libérée des présupposés métaphysiques des doctrines antiques, qu'elles soient ou non fondées sur une doctrine de l'âme. Le serment d'Hippocrate contient une clause relative à l'avortement, qu'il proscrit, mais l'étude des doctrines médicales et philosophiques anciennes montre qu'en dépit de recherches scientifiques intéressantes, la réflexion sur le statut de l'embryon a été maintenue presque entièrement coupée de la réflexion sur l'avortement. Platon et Aristote en reconnaissaient la nécessité en certaines circonstances, mais on ne trouvera pas chez eux la réflexion si importante aujourd'hui sur la métaphysique de la vie embryonnaire. La doctrine chrétienne est encore la doctrine la plus sensible à une métaphysique de l'âme, et elle n'accepte aucun gradualisme, ce qui donne à sa position sur l'avortement un caractère radical. Par comparaison, les positions «pro-choix» se tiennent nécessairement sur des bases non-métaphysiques. Le conflit semble donc irréconciliable. Cet ouvrage passionnant aide à revoir l'histoire de ces doctrines et à situer les enjeux philosophiques qui en constituent le coeur depuis l'Antiquité.
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Collaborateur du Devoir
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HISTOIRE DES DOCTRINES DE L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE, VOL. XXXVIII
L'embryon. Formation et animation. Antiquité grecque et latine. Traditions hébraïque, chrétienne et islamique.
Luc BRISSON, Marie-Hélène CONGOURDEAU et Jean-Luc SOLÈRE (sous la direction de)
Librairie philosophique J. Vrin.
Paris, 2008, 290 pages
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