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Roman québécois: Riez. C'est mieux que de pleurer.

Nando Michaud est de ces auteurs qui font feu de tout bois

Robert Chartrand   15 février 2003  Livres
«Au pied de la fente rousse», «Un homme et son PC», «La fenêtre et le néant»... Ces titres de nouvelles de Nando Michaud sont-ils révélateurs? Roger Lemelin, Claude-Henri Grignon, le père Sartre, convoqués ici, n'auraient sans doute pas été fâchés d'être de la fête dans ce recueil de nouvelles où les calembours — ou ce qu'on appelait autrefois l'à-peu-près — sont des façades, plaisantes certes, qui dissimulent, en prime, bien d'autres plaisirs.

Il y en a treize à la douzaine, de ces nouvelles, parues dans des revues sous des formes différentes, selon ce que nous en dit l'auteur. Des histoires, bien sûr, dont certaines sont à dormir debout. Et agrémentées d'une culture dans tous ses états, populaire ou savante, convoquée puis renvoyée aussitôt à grands coups de pied dans le derrière.

Nando Michaud est de ces auteurs qui font feu de tout bois. Le lecteur, s'il en a l'envie, pourra s'amuser à départager, parmi les citations en épigraphe de ses nouvelles, celles qui sont authentiques et les apocryphes. Parions que Teilhard de Chardin n'a jamais écrit: «Donnez-leur un pied, elles en oublieront la verge», ou que Paul Valéry n'ait même jamais songé à écrire: «Le vacarme intermittent du petit coin me rassure» en écho à la phrase célèbre de Pascal sur le silence éternel des espaces infinis.

On trouvera donc dans Virages dangereux et autres mauvais tournants ce registre, où il est fait référence à Kafka, à Claude Lévi-Strauss, à Marcel Proust, des clins d'oeil à des écrivains que l'auteur a fréquentés, aimés ou haïs, pêle-mêle. Au lecteur de s'y retrouver, s'il le peut.

Mais ces nouvelles sont avant tout des histoires, à lire pour les plaisirs qu'elles offrent. Ce sont des aventures prometteuses pour la plupart, dont les personnages centraux sont des quidams: Roland Rouleau, Herménégilde Fleurbleue, Benoît Pigeon, Arthur Roy. D'autres sont moins bien baptisés: Réal Factys ou Lus Rhatif, lestés de références qui les encombrent. Dans tous les cas, leurs noms sont autant d'affiches, trop voyantes parfois, qui illustrent à gros traits leur tempérament, le plus souvent une faiblesse.

Ce qui fait le sel de ces nouvelles, c'est cette façon, le plus souvent inattendue, de confronter les personnages à quelques-uns de nos maux actuels: les bouchons de circulation automobile, la dépendance à la sacro-sainte bagnole, la réalité virtuelle, la hantise de la bonne forme physique ou le refuge des philosophies orientales.

Les personnages de Virages dangereux... , victimes ou observateurs de tout cela, s'en tirent tant bien que mal. Plutôt mal, on l'aura deviné. Reste leur regard narquois ou naïf sur les statistiques, sur les lois de la moyenne ou sur l'argent, cette fiction par excellence qui tient toute sa force de son mouvement perpétuel.

Il y a matière à lire et à rêver dans ces nouvelles, où la physique se fait volontiers pataphysicienne — Michaud a lu Alfred Jarry, cela se voit, mais il ne s'appesantit pas là-dessus.

On trouvera de tout dans ces nouvelles. Des sommets, si on peut dire, des bijoux d'esprit caustique, comme dans Le Très-Haut n'avait pas de capote anglaise, petit chef-d'oeuvre de délire raisonné où sont confrontés la guerre planétaire et un professeur à qui ses élèves lancent des avions de papier. Ou encore des séances inénarrables d'«egolifting» ou de pré-arrangements funéraires qui nous disent, si besoin était, que la folie du présent dépasse déjà les niaiseries du futur.

Michaud est un moraliste, de tendance cynico-rigolarde, qui a de la culture. Il n'en abuse pas, sauf peut-être dans L'Influence d'un livre — est-ce un hasard si le titre du roman de Philippe Aubert de Gaspé fils, qu'on tient pour le premier roman paru ici, est repris tel quel? Dans cette nouvelle, Michaud cède à la facilité, comme en témoignent les noms des personnages: Amédée Branchey, André Naline, Tanagra Nola.

Mais ailleurs, c'est-à-dire dans l'ensemble de ce recueil, on lira une critique festive des modes actuelles, de ces «phénomènes de société» — personnes et modes de vie confondus — revus et fustigés joyeusement pour le plus grand bien de notre rate, qui se dilate à qui mieux mieux.

La fantaisie, ici, est chercheuse, inquisitrice, qui se demande ce qu'il adviendrait si d'aventure on bousculait la réalité un peu. Si on la secouait, cette vieille paresseuse, pour voir si elle ne déboucherait pas sur des absurdités, des horreurs à peine nommables, ou peut-être bien des félicités.

Nando Michaud le déclare d'entrée de jeu: il se réclame «le beauf spirituel» de Frédéric Dard, le prolifique géniteur de San-Antonio. On lui reconnaîtra, en effet, comme à l'autre, un machisme sans complexes, un appétit de vivre, un irrespect envers les monuments — écrivains, modes, institutions — et, par-dessus tout, un goût quasi viscéral des mots.

Michaud, lui, modeste, en invente peu. Il se sert allègrement de ceux qui existent, avec presque toujours une grande sûreté, qui lui permettent de fustiger ceux qui ne savent pas quoi en faire.

Il n'y a rien de nouveau ici. Mais il y a beaucoup de bon, et du jouissif, dans ces nouvelles qui s'amorcent le plus souvent à l'ancienne, si on peut dire, avec un personnage saisi à un moment de sa vie auquel il ne s'attendait pas, et qui autorise tous les développements.

On se bat, dans ces nouvelles, contre les statistiques, les sacro-saintes lois de la moyenne qui devraient prévaloir, contre l'argent dont il est dit à juste titre qu'il n'est qu'un flux, qui ne vaut que par son mouvement incessant.

Virages dangereux... se révèle donc une critique acerbe de notre monde, servie par des connaissances sûres, chamboulées pour notre plus grand plaisir. La réalité est prise à bras-le-corps. On se coltine avec elle, on la boxe — le noble art! —, on s'en moque, ce qui est peut-être le plus bel hommage qu'on puisse lui rendre.

Il y a parfois des facilités dans ces nouvelles. Comment ne pas y céder quand on se lance avec autant de témérité? Et puis une faiblesse constante: les chutes, ou les dénouements, qui sont expédiés. Michaud sait lancer de très bonnes histoires et nous tenir en haleine. Mais il ne sait pas comment — ou pourquoi? — finir. Négligence ou sentimentalisme? Toute bonne chose doit pourtant avoir une fin.

Virages dangereux et autres mauvais tournants
Nando Michaud
Triptyque, 2003, 183 pages
 
 
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