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Littérature étrangère - L'autre bout de soi-même

Suzanne Giguère   30 août 2008  Livres
Le jour se lève, une bande jaune apparaît de l'autre côté du fjord: ce sont les premiers rayons timides d'un soleil printanier. Voici un roman venu de la Norvège qui laisse pantois, bouleversé, ému. Liv, trente-cinq ans, est pasteure. Depuis un an, elle exerce son ministère dans une ville côtière, dans le nord de la Norvège, l'ancestrale terre des Sâmes (peuple autochtone de la Laponie) et théâtre d'un soulèvement déclenché en 1852 après la parution de la première bible en langue lapone. C'est vers les lieux de cette insurrection, sujet de sa thèse de théologie, que Liv a choisi de fuir l'Allemagne après le suicide de son amie Kristina. Or voici qu'un an après son arrivée, elle doit préparer les obsèques d'une adolescente qui s'est ôté la vie. Tout recommence: la mort brutale, la douleur, le sentiment de culpabilité. Souvenirs et questions se bousculent. Cela coûte cher, l'amour, cela coûte le tout petit peu, le trop peu que l'on possède.

Quête de Liv

«J'avais la sensation d'avoir dégringolé, d'avoir chuté beaucoup trop en profondeur, d'être tombée de quelque chose [...] j'évoluais dans un flou, une obscurité, une indolence [...] je n'avais aucune prise sur rien, rien à quoi me raccrocher, je n'étais personne.»

C'est dans un paysage immense, labouré par le temps et l'eau noire de la mer, que Liv cherche à atteindre l'autre bout d'elle-même, à donner un sens à sa vie. Pas la peine qu'elle se console elle-même, elle ne le peut pas. Pas la peine de tenter un sauvetage d'elle-même, elle ne le peut pas non plus. «C'était en moi, ce contre quoi j'avais à me battre, c'était dans le noir mais un noir en moi, c'était un noeud, une arête, je me trouvais dans un puits de mine et j'avais perdu la torche [...] voilà la sensation que j'avais tellement il faisait noir dedans.» Comment ne pas penser aux vers résonnants de Dante: «Nel mezzo del cammin di nostra vita / mi retrovai per une selva oscura / chè la divitta via era smarrita.» («Au milieu du chemin de notre vie / je me retrouvai dans une forêt obscure / car j'avais perdu la voie droite.»

Liv n'a que les mots auxquels se raccrocher. «Employer les mots comme des pioches, des piolets.» Mais la langue résiste. Liv a beau s'évertuer à la creuser, elle n'arrive pas à s'en emparer. Pour exercer son métier et se réconcilier avec son passé, Liv écoute les doléances de ses paroissiens, tente de déchiffrer leurs silences et leurs cris de détresse. L'entremêlement des voix tisse une intimité. Hanne Orstavik serre ses personnages de près, restitue, au mot près, les dialogues intérieurs de chacun. L'écriture fouille le sens caché de leurs mots enfouis sous la résignation passive du quotidien qui use jusqu'au langage.

Pendant que la quête de Liv se poursuit, qu'elle cherche à trouver comment supporter le présent, la romancière qui excelle à créer des collusions intègre à son récit une dimension historique. Elle nous catapulte en 1852.

Brageprisen

À cette époque, l'Église et l'État légitiment l'infériorité du peuple indigène. Avec la traduction de la Bible dans leur langue, les Sâmes peuvent dès lors employer les mêmes mots que le pouvoir. Ils en appellent à l'équité, à l'égalité de traitement que prône le texte sacré. Ils veulent être libres. On leur rit au nez. Les mots de la Bible leur renvoyant leur impuissance à la figure, les Sâmes se soulèvent. Ces correspondances entre la révolte du peuple lapon, les questions existentielles de Liv et la littérature scandent le récit, le structurent. «J'avais l'impression qu'il se passait exactement la même chose en moi. Ce qui ne trouvait pas le moyen de s'évacuer et qui, pour eux, s'était transmué en courroux et en déchaînements [...] les mots eux-mêmes étaient fermés à double tour, si bien qu'il ne restait plus rien à dire. Parce que les mots, dans leur totalité, étaient tout autant remplis que vides, il n'y avait plus ni sens ni signification à y trouver, ça n'ouvrait aucune connexion.» À quoi bon avoir des mots quand ils ne sont d'aucun secours? La littérature ne devrait-elle pas ouvrir des portes?

Roman sur l'amour, d'abord, mais aussi sur le fait d'écrire, sur le geste et le rapport entre la vie et le reste, entre soi et les mots, La Pasteure a remporté le Brageprisen (la plus haute distinction littéraire en Norvège). L'écriture de Hanne Orstavik est singulière. D'une grande précision, décapée à l'extrême, et cependant elle installe un climat très éthéré. L'articulation entre l'Histoire, la littérature et la quête existentielle d'une femme que l'amour a désertée impressionne.

Auteure de neuf romans, Hanne Orstavik, âgée de trente-neuf ans, est l'une des voix les plus intéressantes de la littérature norvégienne contemporaine, nous dit son éditrice. La vérité, en somme.

***

Collaboratrice du Devoir

***

La Pasteure

Hanne Orstavik

Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud

Les Allusifs

Montréal, 2008, 266 pages






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