Essais étrangers - Urine, cadavres, sang, sperme, déchets
Photo : Agence France-Presse
Michel Serres
L'oeuvre du philosophe Michel Serres, si elle peut apparaître à certains égards éclectique, témoigne d'une grande liberté d'écriture et de pensée. Le dernier livre de l'académicien français et professeur à l'université Stanford ne fait pas exception à cette règle, tout en présentant en l'occurrence un visage franchement pamphlétaire.
Le Mal propre. Polluer pour s'approprier? reprend en écho au Contrat naturel (François Bourin, 1987) quelques-uns des thèmes chers à Serres — le corps, la nature, les signes — dans une thèse à la fois amusante, cruelle, et dont la portée métaphorique est à méditer. Démonstration par analogie, cette thèse peut se résumer ainsi: comme les animaux pissent pour marquer leur territoire, les tribus enterrent leurs morts pour posséder le leur, le sang sacré est versé pour enclore l'espace du temple, les hommes éjaculent pour posséder le vagin des femmes, les décharges publiques indiquent les limites de la métropole. Les humains, ces animaux, polluent pour s'approprier l'espace qui les entoure. «La croissance du volume des ordures ou déjections — urine, sperme, sang, cadavres... — toujours corporelles ou physiologiques, marque une extension de l'espace approprié — niche, ferme, ville, pays —, ainsi que l'augmentation du nombre des sujets de l'appropriation — individu, famille, nation...»
Dans cette lecture pour le moins troublante de l'histoire humaine (cette «hominescence»), le droit de propriété n'est pas une convention contractuelle née des cuisses de la raison humaine quelque part dans le droit romain ou dans le contractualisme européen. Il s'agit bien plutôt d'un droit dont l'origine est naturelle — c'est-à-dire, dans la pensée de Michel Serres, animale. Le geste de polluer est un geste d'appropriation, et c'est ce geste qui fonde ce qui apparaît pourtant dans une forme réifiée à la conscience contemporaine et que le généalogiste des déjections s'emploie ici à dévoiler, à savoir la propriété privée.
Pollution dure, pollution douce
Or ce geste naturel, archaïque, polymorphe de la souillure, s'il est facile d'en saisir la matérialité dure (pisser, tuer, éjaculer... — liste à laquelle il faut ajouter nos «machines à déchets» que sont les techniques énergétiques et thermiques), la douceur de son caractère contemporain nous échappe le plus souvent. La pollution douce: «Les images et les tsunamis d'écriture, signes et logos, dont la publicité inonde désormais l'espace rural et physique, public naturel et paysager.» Pour l'auteur, qui laisse ici parler sa rage de voir les «âmes» colonisées par les pollueurs symboliques que sont les publicistes et leurs patrons, il s'agit toujours, dans la pollution douce (pollution visuelle, sonore, mentale), de cette même pulsion animale d'appropriation. Selon cette interprétation du paysage humain, la mondialisation consisterait en une pollution-appropriation globale de l'espace physique (la terre), doublée d'une pollution-appropriation globale de l'espace symbolique (les âmes).
Première conclusion de l'auteur, puissante, et qui rejoint d'autres écrits contemporains allant en ce sens: on pollue pour s'approprier et s'enrichir, et les riches polluent plus que les pauvres: «La croissance parallèle de la propriété, de l'argent et du déchet montre leur communauté; l'on se rend propriétaire par les deux derniers.» Seconde conclusion, révolutionnaire, qui rejoint d'autres écrits que l'on n'ose plus prendre au sérieux: il faut se défaire de notre manie malpropre de la propriété privée, pour devenir «locataire, libertaire». Troisième conclusion, douteuse, qui rejoint une conception nostalgique et moralisante de la nature (en quoi l'hygiène et la morale sont de très vieilles compagnes): il faut lutter contre toutes les pollutions pour retrouver le sens qui se déploie dans la pureté du contact avec la nature. Finale dégonflée pour un brûlot percutant.
***
Collaboratrice du Devoir
***
LE MAL PROPRE
Polluer pour s'approprier?
Michel Serres
Éditions Le Pommier
Paris, 2008, 91 pages
Le Mal propre. Polluer pour s'approprier? reprend en écho au Contrat naturel (François Bourin, 1987) quelques-uns des thèmes chers à Serres — le corps, la nature, les signes — dans une thèse à la fois amusante, cruelle, et dont la portée métaphorique est à méditer. Démonstration par analogie, cette thèse peut se résumer ainsi: comme les animaux pissent pour marquer leur territoire, les tribus enterrent leurs morts pour posséder le leur, le sang sacré est versé pour enclore l'espace du temple, les hommes éjaculent pour posséder le vagin des femmes, les décharges publiques indiquent les limites de la métropole. Les humains, ces animaux, polluent pour s'approprier l'espace qui les entoure. «La croissance du volume des ordures ou déjections — urine, sperme, sang, cadavres... — toujours corporelles ou physiologiques, marque une extension de l'espace approprié — niche, ferme, ville, pays —, ainsi que l'augmentation du nombre des sujets de l'appropriation — individu, famille, nation...»
Dans cette lecture pour le moins troublante de l'histoire humaine (cette «hominescence»), le droit de propriété n'est pas une convention contractuelle née des cuisses de la raison humaine quelque part dans le droit romain ou dans le contractualisme européen. Il s'agit bien plutôt d'un droit dont l'origine est naturelle — c'est-à-dire, dans la pensée de Michel Serres, animale. Le geste de polluer est un geste d'appropriation, et c'est ce geste qui fonde ce qui apparaît pourtant dans une forme réifiée à la conscience contemporaine et que le généalogiste des déjections s'emploie ici à dévoiler, à savoir la propriété privée.
Pollution dure, pollution douce
Or ce geste naturel, archaïque, polymorphe de la souillure, s'il est facile d'en saisir la matérialité dure (pisser, tuer, éjaculer... — liste à laquelle il faut ajouter nos «machines à déchets» que sont les techniques énergétiques et thermiques), la douceur de son caractère contemporain nous échappe le plus souvent. La pollution douce: «Les images et les tsunamis d'écriture, signes et logos, dont la publicité inonde désormais l'espace rural et physique, public naturel et paysager.» Pour l'auteur, qui laisse ici parler sa rage de voir les «âmes» colonisées par les pollueurs symboliques que sont les publicistes et leurs patrons, il s'agit toujours, dans la pollution douce (pollution visuelle, sonore, mentale), de cette même pulsion animale d'appropriation. Selon cette interprétation du paysage humain, la mondialisation consisterait en une pollution-appropriation globale de l'espace physique (la terre), doublée d'une pollution-appropriation globale de l'espace symbolique (les âmes).
Première conclusion de l'auteur, puissante, et qui rejoint d'autres écrits contemporains allant en ce sens: on pollue pour s'approprier et s'enrichir, et les riches polluent plus que les pauvres: «La croissance parallèle de la propriété, de l'argent et du déchet montre leur communauté; l'on se rend propriétaire par les deux derniers.» Seconde conclusion, révolutionnaire, qui rejoint d'autres écrits que l'on n'ose plus prendre au sérieux: il faut se défaire de notre manie malpropre de la propriété privée, pour devenir «locataire, libertaire». Troisième conclusion, douteuse, qui rejoint une conception nostalgique et moralisante de la nature (en quoi l'hygiène et la morale sont de très vieilles compagnes): il faut lutter contre toutes les pollutions pour retrouver le sens qui se déploie dans la pureté du contact avec la nature. Finale dégonflée pour un brûlot percutant.
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Collaboratrice du Devoir
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LE MAL PROPRE
Polluer pour s'approprier?
Michel Serres
Éditions Le Pommier
Paris, 2008, 91 pages
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