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Roman québécois: Femme étrange en pays étranger

Robert Chartrand   8 février 2003  Livres
On essaierait de vous faire croire que l'Amsterdam d'aujourd'hui, tous les Pays-Bas et, à vrai dire, toute la Terre sont peuplés d'amazones et de centaures que vous auriez des doutes. C'est pourtant écrit en toutes lettres dans le roman de Yolande Villemaire, et j'en suis désormais convaincu.

Tel est le pouvoir de persuasion des mots lorsqu'ils deviennent de la littérature. La Déferlante d'Amsterdam est un tout petit livre qui se donne pourtant, au départ, des allures de simple carte postale. Une femme, artiste-peintre, séjourne à Amsterdam, dans la maison que lui a prêtée une collègue. Miliana Tremblay — on remarquera le prénom improbable — prépare une exposition dont le thème — ou le titre — sera Amazones des cités: des portraits de femmes de tous âges dont elle ne précise pas la manière ni le style. Les hommes, eux, feront peut-être l'objet d'une autre exposition, intitulée Centaures et poètes.

C'est ainsi que seront le plus souvent désignés par Miliana les femmes et les hommes bien «réels» qu'elle va croiser ou fréquenter lors de son séjour aux Pays-Bas. Ils ont cependant bien peu des attributs des amazones et des centaures, ces gens de tous les âges et de toutes les conditions, apparemment ordinaires pour la plupart, enfants, adultes, vieillards, aperçus seuls, en couple ou en famille. Elle les observe à la dérobée, note une silhouette ou tente de deviner leurs rapports avec une minutie discrète. Elle a le regard d'une artiste qui se garde d'inventer une existence à des gens qui en sont déjà tout pleins. Elle les voit parfois «comme des taches de couleur». Aperçus ainsi, «un petit garçon qui s'appelle Lucas [qui] joue du tambourin tandis que sa soeur, les cheveux brillants de lumière, les joues rouges, essuie ses mains collantes sur son anorak rubis».

Miliana fait provision de ces «tableaux vivants», brefs, très réussis, de personnes ou de ces intérieurs néerlandais quasi transparents, où circule la lumière comme pour prouver qu'on n'a rien à cacher. Les Pays-Bas décrits par la narratrice de Villemaire sont à la fois proches de leur stéréotype et étrangement envoûtants. Le pays, villes et campagnes comprises, est souvent idéalisé: les paysages sont magnifiques, la lumière dans ses tonalités chatoyantes ne manque pas de consoler. Miliana, d'un jour à l'autre, s'émerveille à la vue d'Amsterdam, «de l'intelligence collective de cette ville pétillante de vie et de soleil où chaque enfant blond niché à l'arrière d'une bicyclette exulte de santé, où les gens se rassemblent à la tombée du jour pour prendre l'apéro dans les cafés bruns ou dans les cafés blancs, le long des canaux miroitant de lumières, heureux de vivre, jamais pressés».

Mais pourquoi cette image idyllique d'une ville, d'un pays, de la part d'une femme qui, manifestement, en a vu bien d'autres? Qu'a-t-elle à s'extasier pour une langue dont elle dit dès le début que son étrangeté «l'amuse infiniment», à s'émouvoir à l'écoute de poèmes qu'elle a peine à comprendre?

Cette fascination pour un ailleurs à portée de regard dissimule-t-elle un «ici», une identité qu'elle a tenté de fuir? On le saura, mais en partie seulement. Car ce personnage de femme, par pudeur sans doute, répugne à se confier. Elle est Québécoise d'origine, Montagnaise par sa mère qu'elle n'a pas connue. Lors d'une des nombreuses soirées auxquelles elle assiste, elle dira simplement que son identité est... «shifting».

Quoi d'autre sur cette femme sans passé précis, indifférente à ses attaches identitaires? L'essentiel, peut-être, auquel elle fait allusion de loin en loin, avec réticence: le souvenir d'un homme, Dragan — centaure et dragon? —, qu'elle semble fuir par peur de trop s'attacher à lui, et cet enfant dont elle est enceinte, et qui est de lui.

Artiste de métier, femme libre, voyageuse avertie, voici que Miliana révèle, à mi-mots, ce qu'on pourrait appeler son être intime, où se déroule une lutte sourde, celle d'une femme qui répugne à la soumission dans les rapports amoureux et qui a peine à consentir à la maternité.

On devinera par ailleurs qu'elle a voulu se suicider quand l'amie qui lui prête sa maison l'implorera au téléphone, depuis New York, de ne pas «recommencer». Et, pudeur oblige, elle ne dévoilera pas la teneur d'une injure que lui a faite un artiste de sa connaissance.

Il faut lire ce personnage de femme — y compris entre les lignes —, et c'est ce qui fait la qualité de ce petit roman de Villemaire. Miliana se pose à quelques reprises cette question, qui prête à toutes les interprétations: «Qu'est-ce qui me retient?» Et à qui ou à quoi, a-t-on envie d'ajouter: à la vie, à cette ville d'Amsterdam? Allez savoir.

L'étrangeté, l'exotisme portent la narratrice à enjoliver des détails par ailleurs banals. Mais les cartes postales — fort belles, par ailleurs — ont ici leur fonction: elles révèlent un besoin de distance, d'éloignement qui réconforte la narratrice et qui est, disons-le, profondément touchant. Cette femme apparemment toute tournée vers l'extérieur, qui aurait pu n'être qu'une touriste ébahie, est un très beau personnage. Il lui arrivera de céder à ce que j'appellerais les manies de Villemaire: elle croit en des vies antérieures et s'adonne à une séance de purification de l'esprit des lieux, hindouisante peut-être. Mais tout cela est très bref.

Quant à la déferlante du titre, on comprendra peu à peu qu'il s'agit de la houle du désir, lente à se manifester, dans une superbe scène finale. Le dragon — Dragan, l'amant fui puis retrouvé? — n'est-il pas le symbole de la pluie qui féconde la terre?

Yolande Villemaire est un écrivain chevronné, bonne romancière et poétesse accomplie. La voici, avec ce huitième roman, au sommet de son art, qui nous offre un personnage étonnant, celui d'une femme-regard dont l'intimité est ici mise en abyme comme dans ces toiles d'intérieurs néerlandais.

La Déferlante d'Amsterdam
Yolande Villemaire
Éditions XYZ
Montréal, 2003, 96 pages
 
 
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