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Littérature francophone - L'homme flambé

Suzanne Giguère   5 juillet 2008  Livres
Au début de L'Apéritif des faibles, on entend Afro Blue de John Coltrane. On voudrait ne jamais entrevoir la fin, tant cette musique aux parfums africain, indien et latino s'ancre dans le bouillonnement de la vie même. Une musique pas simplement pleine d'une vie formidable: elle nous fait entrer dans le vertige de l'infini. Et quand Elvin Jones, imposant, puissant, stimule Coltrane par d'incessantes relances, les pulsations fusionnelles entre le saxophone soprano et la batterie nous renvoient à la complicité fraternelle décrite dans L'Apéritif des faibles.

Du Sud au Nord, de la lumière éclatante de Marseille aux Flandres obscures, telle est la trajectoire de ce roman. Cette traversée de la France emmène le narrateur sur les traces de son ami Dino, qui s'est donné la mort à 29 ans dans une abbaye. À la demande de sa mère, il accepte de mettre en ordre le carton de papiers, de carnets et de photos de son ami défunt. Il se confronte bientôt au souvenir de cet homme dont l'ivresse de vivre ne parvint pas à endiguer les blessures inguérissables de l'enfance. Un roman aux lueurs proustiennes, empreint de douceur, de sensualité et d'une légère tristesse.

Le monde flottant des plaisirs

Marseillais d'adoption, le narrateur retrouve dès son arrivée à Bailleul la Flandre française de son enfance, épouvantable et oppressante. À l'image des ciels bas et gris de cette région du Nord. Jouant de la provocation, il témoigne de façon directe, brutale, sans équivoque, de son aversion pour ses habitants «abrutis par des décennies de conservatisme catholique et de superstitions». Dino lui avait un jour avoué qu'il souffrait de sa jeunesse flamande comme d'un vieux mal de dos permanent. Il lui avait raconté que les jours d'été interminables, «quand il avait les couilles trop pleines entre les haies trop vertes», il roulait comme un damné à vélo dans la campagne pour noyer son ennui et son angoisse dans la sueur. «Langeweile» — un moment qui n'en finit pas — était le mot qui lui venait systématiquement à l'esprit lorsqu'il revoyait cette enfance et cette adolescence.»

Au fil des carnets qu'il lit dans le café où Dino a passé des nuits entières à boire avant de céder à l'envie de mourir, le narrateur tente de fixer l'élégance et la vitalité furieuse de son ami. Les souvenirs flamboyants dans les heureuses années 1990 affluent. Des années marquées par «une vraie liberté sexuelle et morale» où «l'insouciance roulait libre». Toujours partants pour de nouvelles frasques, les deux amis s'adonnaient au monde flottant des plaisirs, flambaient leur vie, la consumaient. «A-mours, voyages, nuits complices et émues, il avait tout mangé avec appétit et hardiesse, vécu des bouleversements joyeux et des déceptions également fortes.» Une déception amoureuse et la fêlure d'angoisse qui l'accompagne provoqueront finalement sa chute.

Poursuivant la lecture de ce «coeur mis à nu» (Baudelaire), le narrateur pénètre dans le drame intime du viveur fatigué et revit les derniers moments tragiques qui le conduisent à la mort. «Il était peu à peu entré dans un état où il n'est pas facile de distinguer de l'extérieur ce qui doit au relâchement et ce qui tient de la léthargie déprimée.» À ce moment du récit, la tristesse du narrateur resurgit de manière très aiguë avant de se fondre et de disparaître dans la beauté des paysages de Bailleur. «Il suffit de coucher son vélo dans l'herbe et de regarder droit devant soi pour se sentir debout et bien vivant dans un grand lit vert. On aimerait que le temps s'emmêle et s'immobilise dans les rangées de peupliers dispersées dans la campagne et que la vie, d'une seule brassée, nous ramène tout l'amour qu'elle a emporté, qui était le nôtre.»

Les averses de mots, les longues phrases qui s'enroulent sur elles-mêmes, l'évocation incessante de souvenirs rappelle À la recherche du temps perdu de Proust. Il ne nous en faut pas plus pour nous laisser aller, en légère descente, jusqu'à ce petit point de fascination et de rêve qu'exerce sur nous l'histoire de cette amitié poignante que nous propose David Descamps.

Né en 1971 dans les Flandres françaises, le romancier vit actuellement à Marseille. L'Apéritif des faibles est son premier roman.

***

Collaboratrice du Devoir

***

L'apéritif des faibles

David Descamps

Les Allusifs

Montréal, 2008, 106 pages






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