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Littérature américaine - Dos Passos, à la lettre

Christian Desmeules   5 juillet 2008  Livres
John Dos Passos a vingt-trois ans le jour où il fait la connaissance de la jeune Germaine Lucas-Championnière à Paris en 1919. Il n'a pas encore écrit Manhattan Transfer (1925), ni sa trilogie USA (1930-1936), ni aucune des oeuvres qui allaient faire de lui cet écrivain majeur de la première moitié du vingtième siècle des lettres américaines.

À la fin de la Première Guerre mondiale, à laquelle, fraîchement diplômé de Harvard, il avait tout fait pour participer — il sera brièvement ambulancier pour la Croix-Rouge américaine en Italie —, Dos Passos se pose à Paris sans avoir jamais vraiment vu la guerre. Comme d'autres écrivains américains dits de la «génération perdue» qui se sont installés dans la capitale française dans l'entre-deux-guerres (F. Scott Fitzgerald, Hemingway, Sherwood Anderson), il est attiré par l'espace de liberté et le faible coût de la vie qu'offre Paris.

Une passion commune pour la musique — moderne, de préférence — lui permet de nouer une amitié, un rien ambiguë au cours des premières années, avec la soeur d'un soldat français rencontré près de Verdun. «La musique de Stravinsky était dans notre sang», souligne-t-il dans La Belle Vie, son autobiographie. Ils se sont écrits jusqu'en 1968, mais surtout de 1920 à 1929. De ses lettres à elle, il ne demeure aujourd'hui plus rien.

Une grande partie du charme de cette correspondance, avec son français direct, inventif et maladroit (que l'on a pris heureusement soin de laisser intact), réside dans son style. Un style qui prend parti pour le français de Rabelais contre celui de Gide. «S'il vous plaît, lui écrit-il dans sa première lettre, qui est Darius Milhaud?» Effronté autant que naïf, habile provocateur, Dos Passos écrira en tout cent soixante lettres à la jeune femme, qui lui servira d'interlocutrice privilégiée au cours de ses premières années d'écrivain.

Éloge de la folie

Pleines d'observations lentes, de regards en biais, d'intuitions audacieuses, les lettres de Dos Passos, portées par l'énergie brute de la jeunesse («La pensée c'est la dégénération de l'action»), sont celles d'un écrivain doublé d'un voyageur qui s'étonne de tout. Tantôt il assiste à une corrida en Espagne, tantôt il lit l'intégrale des lettres de Flaubert ou raconte à sa correspondante la réception de ses premiers livres aux États-Unis.

En 1919, de Paris, il lui livre un vibrant éloge de la folie: «Être fou, c'est être de la grande compagnie des poètes, des jongleurs, des Socrates et des Nérons, des architectes de l'esprit humain; c'est être prophète et menteur, Empereur des Indes indécouvertes et roi des nuages. Les fous ne meurent jamais. Ils deviennent sages et vieux.»

Puis en janvier 1926, de Fez, au Maroc: «Je suis en train de lire le journal d'Isabelle Eberhardt dans une petite chambre blanche et ensoleillée [...]. Il y a un nid de cigognes sur un minaret que je vois de mon lit. Un grand marabout échevellé (sic) y passe la journée a faire lentement la toilette de ses plumes. Il me regarde de temps en temps d'un air désenchanté a travers la petite fenêtre.»

Insatiable observateur, Dos Passos sait poser chaque fois dans ses lettres la petite touche qui en fait, tout au long, un véritable bonheur de lecture.

***

Collaborateur du Devoir

***

LETTRES À GERMAINE LUCAS-CHAMPIONNIÈRE

John Dos Passos

Gallimard, coll. «Arcades»

Paris, 2008, 280 pages






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