Essais québécois - Nos bras dissidents vous tendent le flambeau
«La critique légitime de la religion, écrit Jacques Grand’Maison, ne saurait déboucher sur le rejet de son rôle de médiation dans l’expérience de plusieurs milliards d’êtres humains d’hier et d’aujourd’hui.»
«Nous avons besoin de l'institution, mais il nous faut apprendre à résister à son autorité», écrit Jean-Claude Guillebaud dans son Comment je suis redevenu chrétien (Albin Michel, 2007). «La longévité du christianisme trouve là son origine, ajoute-t-il. Sans la subversion venue des marges, le message se serait affadi ou même éteint. Mais, sans l'Église, il n'aurait pas été transmis. Dissidence et institution sont comme l'avers et le revers d'une même vérité en mouvement.»
Tous les invités à ces «conversations entre les générations dans l'Église» regroupées dans Transmettre le flambeau, paru sous la direction de Marco Veilleux, partagent ce constat. Issus de générations différentes, mais animés par une foi commune qui se conjugue avec un engagement social progressiste, ils ne ménagent pas leurs critiques envers l'Église institutionnelle, mais ils rejettent l'idée d'en finir avec elle. «La critique légitime de la religion, écrit par exemple Jacques Grand'Maison, ne saurait déboucher sur le rejet de son rôle de médiation dans l'expérience de plusieurs milliards d'êtres humains d'hier et d'aujourd'hui.»
Aussi, pour les aînés, transmettre le flambeau signifie autant appeler les plus jeunes à une «foi rebelle» (Hélène Pelletier-Baillargeon), à une foi dissidente, que les prévenir contre la tentation de la table rase qui les cantonnerait au statut de «consommateurs de spiritualité». «Rêver d'une Église désinstituée, note Grand'Maison, est une grave illusion. [...] D'où l'importance de discerner [...] ce qui mérite la continuité, la rupture ou le dépassement.»
Si elle partage le point de vue du prêtre-sociologue, Caroline Sauriol souligne toutefois que faire institution, pour les jeunes croyants, est un défi qui prend un nouveau visage en une époque où plusieurs affirment que la spiritualité est une affaire privée. À ceux-là, avoue-t-elle, elle aimerait répondre: «À quoi ton Dieu t'invite-t-il? Pour quel type de relations avec les autres ton Créateur t'a-t-il fait? Es-tu porteur d'une espérance de vie particulière?» Par là, rejoignant Grand'Maison, elle redit avec raison que, «sans mise en commun et sans partage, la spiritualité peut demeurer une zone informe de l'être, une présence imprécise qui, au mieux, accompagne les aléas de la vie, mais qui n'appelle pas au dépassement et qui ne s'inscrit pas dans le monde réel environnant».
Nous ne sommes pas catholiques en solitaires, affirment tous les collaborateurs de cet ouvrage, et cette «maison» qu'est l'Église nous est nécessaire. Comment, cela étant, s'y sentir à l'aise quand les valeurs que nous chérissons (démocratie, égale dignité des personnes, justice sociale) et qui nous sont inspirées par notre foi y sont foulées au pied? «La non-reconnaissance, par ceux qui la gouvernent, de l'intégralité humaine et baptismale de la femme compromet l'authenticité du message évangélique», lance la théologienne Élisabeth J. Lacelle. Sans y voir «la solution miracle à tous les maux de l'Église», le jeune théologien Jean-Philippe Perreault lie tout de même la révolution démocratique et féministe à la crédibilité du discours de l'Église. «Il ne s'agit pas, précise-t-il, d'une "concession" à la culture ambiante. C'est une question de cohérence évangélique. L'Église ne peut pas annoncer l'espérance et la libération pour les autres et encourager la discrimination et la sujétion en son sein.»
Un printemps de courte durée
Vatican II avait ouvert les fenêtres et suscité l'espérance en ce sens. Ce printemps de l'Église, tous le notent, fut malheureusement de courte durée. Depuis quelques décennies, ce sont plutôt ses «fossoyeurs inavoués» qui tiennent le haut du pavé à Rome et qui imposent leur mouvement de restauration, ainsi résumé par Pelletier-Baillargeon: «Mise en veilleuse de la collégialité des évêques, tentative de centralisation de plus en plus poussée du pouvoir aux mains des instances romaines, condamnation de la théologie de la libération, méfiance des avancées de la psychanalyse et de celles du féminisme, exclusion réaffirmée de la femme des ministères ordonnés, perpétuation d'une morale sexuelle décrochée du réel et de la compassion face au sida.»
Pourquoi, dans ces conditions, ne pas quitter ce navire à la direction douteuse? Rédacteur en chef adjoint de la revue Relations, organe des catholiques de gauche québécois, Marco Veilleux fait état de cette tension. «Comment dépasser, demande-t-il, ce tiraillement entre l'option de quitter l'Église — et avoir ainsi la conviction de renoncer à mon héritage et à mon identité religieuse — et l'option d'y rester — et avoir ainsi la perception de devoir trahir mon intégrité?» Il évoque alors le concept de «liberté baptismale», qui donne à tous les héritiers de cette tradition «la faculté de vivre, de parler et d'agir en sujets libres et responsables». L'Église, clame-t-il, «c'est chacun de nous» et il est impossible «d'en être expropriés».
Veilleux rappelle d'ailleurs que l'arrivée de ses ancêtres en Nouvelle-France précède de 18 ans la nomination de François de Montmorency-Laval comme évêque de Québec. «Cette préséance est, pour moi, plus que chronologique, explique-t-il. Elle a une signification sur le plan de ma foi. Elle illustre remarquablement le fait que les laïcs "précèdent" l'autorité hiérarchique dans la fondation de l'Église de Dieu en Nouvelle-France, cette Église locale qui a partie liée avec le projet d'une société française en Amérique et dont je suis le fils et l'héritier »
Étrangers à toute complaisance, les six croyants réunis dans cet ouvrage savent bien que la foi qui les anime suscite souvent l'indifférence de leurs contemporains, notamment des jeunes. «On vous livre une Église démunie de bien des façons», constate Grand'Maison. «Au Québec, nous cherchons encore les mots pour dire notre foi contemporaine», ajoute Pelletier-Baillargeon. S'ils restent, malgré tout, «des espérants têtus dans [leurs] engagements», selon les mots du sociologue, c'est qu'ils continuent de croire à la pertinence de «cette tradition ouverte et progressiste du catholicisme d'ici» (Veilleux) qui donne sens à leurs actions en faveur d'un monde meilleur. Le flambeau qu'ils continuent de porter est peut-être «plus modeste, moins triomphal», mais il éclaire encore au ras du sol, là où ça compte, disait Fernand Dumont.
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louisco@sympatico.ca
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Transmettre le flambeau; Conversations entre les générations dans l'Église
Sous la direction de Marco Veilleux, Postface d'Anne Fortin, Fides, Montréal
Tous les invités à ces «conversations entre les générations dans l'Église» regroupées dans Transmettre le flambeau, paru sous la direction de Marco Veilleux, partagent ce constat. Issus de générations différentes, mais animés par une foi commune qui se conjugue avec un engagement social progressiste, ils ne ménagent pas leurs critiques envers l'Église institutionnelle, mais ils rejettent l'idée d'en finir avec elle. «La critique légitime de la religion, écrit par exemple Jacques Grand'Maison, ne saurait déboucher sur le rejet de son rôle de médiation dans l'expérience de plusieurs milliards d'êtres humains d'hier et d'aujourd'hui.»
Aussi, pour les aînés, transmettre le flambeau signifie autant appeler les plus jeunes à une «foi rebelle» (Hélène Pelletier-Baillargeon), à une foi dissidente, que les prévenir contre la tentation de la table rase qui les cantonnerait au statut de «consommateurs de spiritualité». «Rêver d'une Église désinstituée, note Grand'Maison, est une grave illusion. [...] D'où l'importance de discerner [...] ce qui mérite la continuité, la rupture ou le dépassement.»
Si elle partage le point de vue du prêtre-sociologue, Caroline Sauriol souligne toutefois que faire institution, pour les jeunes croyants, est un défi qui prend un nouveau visage en une époque où plusieurs affirment que la spiritualité est une affaire privée. À ceux-là, avoue-t-elle, elle aimerait répondre: «À quoi ton Dieu t'invite-t-il? Pour quel type de relations avec les autres ton Créateur t'a-t-il fait? Es-tu porteur d'une espérance de vie particulière?» Par là, rejoignant Grand'Maison, elle redit avec raison que, «sans mise en commun et sans partage, la spiritualité peut demeurer une zone informe de l'être, une présence imprécise qui, au mieux, accompagne les aléas de la vie, mais qui n'appelle pas au dépassement et qui ne s'inscrit pas dans le monde réel environnant».
Nous ne sommes pas catholiques en solitaires, affirment tous les collaborateurs de cet ouvrage, et cette «maison» qu'est l'Église nous est nécessaire. Comment, cela étant, s'y sentir à l'aise quand les valeurs que nous chérissons (démocratie, égale dignité des personnes, justice sociale) et qui nous sont inspirées par notre foi y sont foulées au pied? «La non-reconnaissance, par ceux qui la gouvernent, de l'intégralité humaine et baptismale de la femme compromet l'authenticité du message évangélique», lance la théologienne Élisabeth J. Lacelle. Sans y voir «la solution miracle à tous les maux de l'Église», le jeune théologien Jean-Philippe Perreault lie tout de même la révolution démocratique et féministe à la crédibilité du discours de l'Église. «Il ne s'agit pas, précise-t-il, d'une "concession" à la culture ambiante. C'est une question de cohérence évangélique. L'Église ne peut pas annoncer l'espérance et la libération pour les autres et encourager la discrimination et la sujétion en son sein.»
Un printemps de courte durée
Vatican II avait ouvert les fenêtres et suscité l'espérance en ce sens. Ce printemps de l'Église, tous le notent, fut malheureusement de courte durée. Depuis quelques décennies, ce sont plutôt ses «fossoyeurs inavoués» qui tiennent le haut du pavé à Rome et qui imposent leur mouvement de restauration, ainsi résumé par Pelletier-Baillargeon: «Mise en veilleuse de la collégialité des évêques, tentative de centralisation de plus en plus poussée du pouvoir aux mains des instances romaines, condamnation de la théologie de la libération, méfiance des avancées de la psychanalyse et de celles du féminisme, exclusion réaffirmée de la femme des ministères ordonnés, perpétuation d'une morale sexuelle décrochée du réel et de la compassion face au sida.»
Pourquoi, dans ces conditions, ne pas quitter ce navire à la direction douteuse? Rédacteur en chef adjoint de la revue Relations, organe des catholiques de gauche québécois, Marco Veilleux fait état de cette tension. «Comment dépasser, demande-t-il, ce tiraillement entre l'option de quitter l'Église — et avoir ainsi la conviction de renoncer à mon héritage et à mon identité religieuse — et l'option d'y rester — et avoir ainsi la perception de devoir trahir mon intégrité?» Il évoque alors le concept de «liberté baptismale», qui donne à tous les héritiers de cette tradition «la faculté de vivre, de parler et d'agir en sujets libres et responsables». L'Église, clame-t-il, «c'est chacun de nous» et il est impossible «d'en être expropriés».
Veilleux rappelle d'ailleurs que l'arrivée de ses ancêtres en Nouvelle-France précède de 18 ans la nomination de François de Montmorency-Laval comme évêque de Québec. «Cette préséance est, pour moi, plus que chronologique, explique-t-il. Elle a une signification sur le plan de ma foi. Elle illustre remarquablement le fait que les laïcs "précèdent" l'autorité hiérarchique dans la fondation de l'Église de Dieu en Nouvelle-France, cette Église locale qui a partie liée avec le projet d'une société française en Amérique et dont je suis le fils et l'héritier »
Étrangers à toute complaisance, les six croyants réunis dans cet ouvrage savent bien que la foi qui les anime suscite souvent l'indifférence de leurs contemporains, notamment des jeunes. «On vous livre une Église démunie de bien des façons», constate Grand'Maison. «Au Québec, nous cherchons encore les mots pour dire notre foi contemporaine», ajoute Pelletier-Baillargeon. S'ils restent, malgré tout, «des espérants têtus dans [leurs] engagements», selon les mots du sociologue, c'est qu'ils continuent de croire à la pertinence de «cette tradition ouverte et progressiste du catholicisme d'ici» (Veilleux) qui donne sens à leurs actions en faveur d'un monde meilleur. Le flambeau qu'ils continuent de porter est peut-être «plus modeste, moins triomphal», mais il éclaire encore au ras du sol, là où ça compte, disait Fernand Dumont.
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louisco@sympatico.ca
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Transmettre le flambeau; Conversations entre les générations dans l'Église
Sous la direction de Marco Veilleux, Postface d'Anne Fortin, Fides, Montréal
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