Entretien avec David Rieff - Susan Sontag devant la mort
David Rieff, le fils unique de Susan Sontag.
Quatre ans après la mort de cette intellectuelle de feu qu'était Susan Sontag, son fils unique, David Rieff, donne à lire Mort d'une inconsolée. Dans ce récit des derniers jours de Susan Sontag, l'intellectuelle américaine apparaît comme le pivot d'une remarquable réflexion sur le rapport contemporain à la mort. «Je n'ai pas simplement écrit sur ma mère, j'ai aussi parlé de mes doutes, de ma culpabilité, de ma propre conduite devant la perspective de la mort», explique Rieff dans un excellent français avec une élégance toute new-yorkaise.
Pourquoi ne pas avoir écrit aussi sur son père, le sociologue Philip Rieff, éminent spécialiste de Freud, décédé en 2006, soit deux ans avant sa mère? «Mon père est mort de façon assez difficile lui aussi. Je me suis beaucoup occupé de lui, en même temps d'ailleurs que ma mère était malade. Mais l'unique problématique de sa mort était la souffrance. En somme, mon père est mort et ça me rend triste. Qui s'intéresserait à ça? Il souffrait, mais il ne rejetait pas la mort. Pour ma mère, c'est tout autre chose... »
Les hasards de la génétique avaient donné à Susan Sontag une prédisposition naturelle au cancer. Toute sa vie, elle crut néanmoins qu'elle pourrait déjouer cette maladie. Au moment où elle apprit qu'elle souffrait pour la troisième fois d'un cancer — une leucémie très agressive —, elle avait déjà triomphé deux fois de la mort, contre toute attente. Elle s'appuyait d'ailleurs sur cette expérience personnelle de la souffrance pour se livrer, dans La Maladie comme métaphore (1978) et dans Le Sida et ses métamorphoses (1988), à une observation du rapport que nous entretenons tous avec les déroutes du corps.
«Pour elle, l'engagement dans la maladie ne pouvait être que du même ordre qu'en politique: radical. C'était une question de tempérament. Elle était viscéralement insurgée contre la maladie, comme en politique.» Susan Sontag est en ce sens un symbole du triomphe de l'espoir sur l'expérience. Il n'y a pourtant pas l'ombre d'une adhésion à une forme de pensée magique chez elle. Elle détestait d'ailleurs ceux de ses amis qui, à la fin de ses jours, avançaient des théories nouvel âge pour soutenir à son sujet des prétentions à la guérison.
Comme en toute chose, le savoir était pour elle fondamental. Elle cherchait, lisait, trouvait à comprendre au mieux des situations qui lui échappaient a priori. «Il ne faisait aucun doute dans son esprit que de grandes avancées étaient faites tout à la fois dans la compréhension du cancer et dans son traitement.»
Pour elle comme pour son fils, les théories déclinées de la pensée de William Reich, qui affirme qu'on est toujours à l'origine de ses maladies, sont de la foutaise. «Les explications reichiennes sur la répression mentale et sexuelle donnent lieu de nos jours aux théories sur la mauvaise alimentation, et la base inchangée de cette autoflagellation encore fort vivace est que le patient est en un sens profond l'auteur de sa maladie.»
Les malades, croyait Sontag, cèdent trop facilement aux fantasmes reichiens ou nouvel âge sur les causes obscures de la maladie. L'idée de l'adulte autonome, soudain infantilisé dans un système où le malade a forcément tort, est d'ailleurs au coeur de la réflexion que pose ce petit livre touchant.
L'urgence
Devant la mort qui avance, il y avait chez Susan Sontag, comme chez beaucoup d'intellectuels, le sentiment terrible selon lequel beaucoup de choses restaient encore à écrire, malgré tout ce qui avait déjà été publié. «Elle était obsédée par ça, comme beaucoup d'écrivains. Elle en a beaucoup parlé avant que la maladie ne l'écrase vraiment. À l'hôpital, elle disait qu'elle arrêterait d'écrire des essais pour revenir au roman. Elle était accrochée à la vie comme si elle était toujours jeune, même si elle ne l'était plus.»
Cette incapacité à se percevoir autrement que dans son premier âge est un trait typiquement américain, croit David Rieff. «Chez elle, comme l'exprimait Francis Scott Fitzgerald, il n'y avait pas de deuxième acte dans la vie des Américains. Elle avait une relation très ambivalente avec les États-Unis, mais en ce sens, elle était très américaine. Elle le dit d'ailleurs dans un entretien avec Chantal Thomas diffusé à la radio française. La vérité de la mortalité est encore plus difficile avec ça en tête. Là, il y a une grande différence entre ma mère et son vieil ami, l'écrivain John Berger: lui ne se croit pas au début, et ma mère, elle, ne se croyait pas vieille.»
Évidemment, David Rieff n'aborde qu'une part de la vie de sa mère, capable de nourrir son propos. «J'ai occulté certains aspects pour faire un bon livre. Je ne peux pas dire tout de la vérité telle que je la comprends, comme tout écrivain.»
Il ne souhaite pas notamment en dire plus sur les relations qui unissaient sa mère à la célèbre photographe Annie Leibovitz. «J'ai une phrase sur elle, comme j'ai une phrase sur ma relation avec ma mère. Pour le reste, basta! Ma mère savait très bien comment gérer sa vie intellectuelle mais pas très bien sa vie privée. Elle l'a dit, d'ailleurs. Mais je ne vais pas plus loin.»
Annie Leibovitz a créé une petite controverse en publiant et en exposant des clichés de Susan Sontag sur son lit de mort, un peu à la manière de ces vieux photographes qui avaient pour tâche d'immortaliser l'image du défunt. «Moi, je ne peux pas l'envisager ainsi. Cette approche historique de la photographie pour expliquer le geste d'Annie n'a aucun sens objectif pour moi. Je pense que c'était plutôt une décision d'ordre psychologique, une façon de confronter la mort de sa compagne. Elles avaient une relation compliquée, quinze ans de relations très compliquées. Au Guardian de Londres, elle a déclaré qu'elle savait très bien que Susan n'aurait pas voulu de ses photos mais qu'il fallait qu'elle les publie quand même. C'est sa décision. La vie ne fait pas de cadeaux.»
Le propos de ce petit livre, soutenu par une écriture majestueuse et très classique, peut faire songer à l'élégance des ouvrages de Sontag elle-même. On se demande même par moments s'il ne s'agit pas d'un livre construit sur une tangente d'un petit essai de Sontag intitulé Devant la douleur des autres (2003). «Je n'y avais pas pensé, dit David Rieff, songeur. Mais ça ne veut pas dire que c'est faux.»
Chose certaine, le livre est de la trempe de La Cérémonie des adieux de Simone de Beauvoir, que Rieff cite d'ailleurs. «J'aime beaucoup ce livre. À la fin, Beauvoir s'insurge aussi contre la mort de sa mère. C'est assez proche de l'attitude qu'avait ma mère devant sa propre mort.»
Simone de Beauvoir et Susan Sontag se sont croisées, mais sans plus. Elles n'étaient pas amies. Pourtant, estime Rieff, «elles étaient néanmoins très proches l'une de l'autre dans leur façon d'être des intellectuelles. Quand j'ai lu les cahiers de jeunesse de Simone de Beauvoir, cela m'a fait penser à ma mère. Il y a chez elles très tôt une conception de leur place en société, de leur valeur. Ma mère devait faire forte impression dès son enfance, à Tucson [en Arizona]».
À la mort de Susan Sontag, son fils et unique héritier a décidé de la faire inhumer au cimetière Montparnasse, non loin justement de Simone de Beauvoir. Sontag n'avait pas donné d'indications au sujet de sa dépouille.
En février prochain paraîtra le premier de trois tomes d'extraits choisis du journal de Susan Sontag. Dans Mort d'une inconsolée, son fils en cite plusieurs extraits. «Il y a évidemment beaucoup de choses là-dedans que je n'ai pas pu citer pour mon propos. Cela va de ses considérations sexuelles jusqu'à l'organisation de son monde intellectuel. Le premier tome couvre la période 1947-1963.» David Rieff a été pendant plusieurs années l'éditeur de sa mère, comme celui de Carlos Fuentes, Philip Roth, Alberto Moravia et Marguerite Yourcenar.
Le journal, prévient tout de suite son fils, n'est pas le tout de la vie de Susan Sontag. Elle ne s'y exprime pas en totalité. «Son journal servait à des moments de dépression. Alors, je ne dirais pas que ces cahiers représentent toute sa pensée à l'égard de sa propre vie. Il y a des moment d'écriture acharnée, mais d'autres ne le sont pas.»
«Il y avait chez ma mère quelque chose de partagé entre deux mondes. Elle était esthète chez les moralistes et moraliste chez les esthètes», dit-il avec un léger sourire avant de quitter le restaurant, à grandes enjambées de bottes de cow-boy, pour répondre en privé à un coup de fil.
Pourquoi ne pas avoir écrit aussi sur son père, le sociologue Philip Rieff, éminent spécialiste de Freud, décédé en 2006, soit deux ans avant sa mère? «Mon père est mort de façon assez difficile lui aussi. Je me suis beaucoup occupé de lui, en même temps d'ailleurs que ma mère était malade. Mais l'unique problématique de sa mort était la souffrance. En somme, mon père est mort et ça me rend triste. Qui s'intéresserait à ça? Il souffrait, mais il ne rejetait pas la mort. Pour ma mère, c'est tout autre chose... »
Les hasards de la génétique avaient donné à Susan Sontag une prédisposition naturelle au cancer. Toute sa vie, elle crut néanmoins qu'elle pourrait déjouer cette maladie. Au moment où elle apprit qu'elle souffrait pour la troisième fois d'un cancer — une leucémie très agressive —, elle avait déjà triomphé deux fois de la mort, contre toute attente. Elle s'appuyait d'ailleurs sur cette expérience personnelle de la souffrance pour se livrer, dans La Maladie comme métaphore (1978) et dans Le Sida et ses métamorphoses (1988), à une observation du rapport que nous entretenons tous avec les déroutes du corps.
«Pour elle, l'engagement dans la maladie ne pouvait être que du même ordre qu'en politique: radical. C'était une question de tempérament. Elle était viscéralement insurgée contre la maladie, comme en politique.» Susan Sontag est en ce sens un symbole du triomphe de l'espoir sur l'expérience. Il n'y a pourtant pas l'ombre d'une adhésion à une forme de pensée magique chez elle. Elle détestait d'ailleurs ceux de ses amis qui, à la fin de ses jours, avançaient des théories nouvel âge pour soutenir à son sujet des prétentions à la guérison.
Comme en toute chose, le savoir était pour elle fondamental. Elle cherchait, lisait, trouvait à comprendre au mieux des situations qui lui échappaient a priori. «Il ne faisait aucun doute dans son esprit que de grandes avancées étaient faites tout à la fois dans la compréhension du cancer et dans son traitement.»
Pour elle comme pour son fils, les théories déclinées de la pensée de William Reich, qui affirme qu'on est toujours à l'origine de ses maladies, sont de la foutaise. «Les explications reichiennes sur la répression mentale et sexuelle donnent lieu de nos jours aux théories sur la mauvaise alimentation, et la base inchangée de cette autoflagellation encore fort vivace est que le patient est en un sens profond l'auteur de sa maladie.»
Les malades, croyait Sontag, cèdent trop facilement aux fantasmes reichiens ou nouvel âge sur les causes obscures de la maladie. L'idée de l'adulte autonome, soudain infantilisé dans un système où le malade a forcément tort, est d'ailleurs au coeur de la réflexion que pose ce petit livre touchant.
L'urgence
Devant la mort qui avance, il y avait chez Susan Sontag, comme chez beaucoup d'intellectuels, le sentiment terrible selon lequel beaucoup de choses restaient encore à écrire, malgré tout ce qui avait déjà été publié. «Elle était obsédée par ça, comme beaucoup d'écrivains. Elle en a beaucoup parlé avant que la maladie ne l'écrase vraiment. À l'hôpital, elle disait qu'elle arrêterait d'écrire des essais pour revenir au roman. Elle était accrochée à la vie comme si elle était toujours jeune, même si elle ne l'était plus.»
Cette incapacité à se percevoir autrement que dans son premier âge est un trait typiquement américain, croit David Rieff. «Chez elle, comme l'exprimait Francis Scott Fitzgerald, il n'y avait pas de deuxième acte dans la vie des Américains. Elle avait une relation très ambivalente avec les États-Unis, mais en ce sens, elle était très américaine. Elle le dit d'ailleurs dans un entretien avec Chantal Thomas diffusé à la radio française. La vérité de la mortalité est encore plus difficile avec ça en tête. Là, il y a une grande différence entre ma mère et son vieil ami, l'écrivain John Berger: lui ne se croit pas au début, et ma mère, elle, ne se croyait pas vieille.»
Évidemment, David Rieff n'aborde qu'une part de la vie de sa mère, capable de nourrir son propos. «J'ai occulté certains aspects pour faire un bon livre. Je ne peux pas dire tout de la vérité telle que je la comprends, comme tout écrivain.»
Il ne souhaite pas notamment en dire plus sur les relations qui unissaient sa mère à la célèbre photographe Annie Leibovitz. «J'ai une phrase sur elle, comme j'ai une phrase sur ma relation avec ma mère. Pour le reste, basta! Ma mère savait très bien comment gérer sa vie intellectuelle mais pas très bien sa vie privée. Elle l'a dit, d'ailleurs. Mais je ne vais pas plus loin.»
Annie Leibovitz a créé une petite controverse en publiant et en exposant des clichés de Susan Sontag sur son lit de mort, un peu à la manière de ces vieux photographes qui avaient pour tâche d'immortaliser l'image du défunt. «Moi, je ne peux pas l'envisager ainsi. Cette approche historique de la photographie pour expliquer le geste d'Annie n'a aucun sens objectif pour moi. Je pense que c'était plutôt une décision d'ordre psychologique, une façon de confronter la mort de sa compagne. Elles avaient une relation compliquée, quinze ans de relations très compliquées. Au Guardian de Londres, elle a déclaré qu'elle savait très bien que Susan n'aurait pas voulu de ses photos mais qu'il fallait qu'elle les publie quand même. C'est sa décision. La vie ne fait pas de cadeaux.»
Le propos de ce petit livre, soutenu par une écriture majestueuse et très classique, peut faire songer à l'élégance des ouvrages de Sontag elle-même. On se demande même par moments s'il ne s'agit pas d'un livre construit sur une tangente d'un petit essai de Sontag intitulé Devant la douleur des autres (2003). «Je n'y avais pas pensé, dit David Rieff, songeur. Mais ça ne veut pas dire que c'est faux.»
Chose certaine, le livre est de la trempe de La Cérémonie des adieux de Simone de Beauvoir, que Rieff cite d'ailleurs. «J'aime beaucoup ce livre. À la fin, Beauvoir s'insurge aussi contre la mort de sa mère. C'est assez proche de l'attitude qu'avait ma mère devant sa propre mort.»
Simone de Beauvoir et Susan Sontag se sont croisées, mais sans plus. Elles n'étaient pas amies. Pourtant, estime Rieff, «elles étaient néanmoins très proches l'une de l'autre dans leur façon d'être des intellectuelles. Quand j'ai lu les cahiers de jeunesse de Simone de Beauvoir, cela m'a fait penser à ma mère. Il y a chez elles très tôt une conception de leur place en société, de leur valeur. Ma mère devait faire forte impression dès son enfance, à Tucson [en Arizona]».
À la mort de Susan Sontag, son fils et unique héritier a décidé de la faire inhumer au cimetière Montparnasse, non loin justement de Simone de Beauvoir. Sontag n'avait pas donné d'indications au sujet de sa dépouille.
En février prochain paraîtra le premier de trois tomes d'extraits choisis du journal de Susan Sontag. Dans Mort d'une inconsolée, son fils en cite plusieurs extraits. «Il y a évidemment beaucoup de choses là-dedans que je n'ai pas pu citer pour mon propos. Cela va de ses considérations sexuelles jusqu'à l'organisation de son monde intellectuel. Le premier tome couvre la période 1947-1963.» David Rieff a été pendant plusieurs années l'éditeur de sa mère, comme celui de Carlos Fuentes, Philip Roth, Alberto Moravia et Marguerite Yourcenar.
Le journal, prévient tout de suite son fils, n'est pas le tout de la vie de Susan Sontag. Elle ne s'y exprime pas en totalité. «Son journal servait à des moments de dépression. Alors, je ne dirais pas que ces cahiers représentent toute sa pensée à l'égard de sa propre vie. Il y a des moment d'écriture acharnée, mais d'autres ne le sont pas.»
«Il y avait chez ma mère quelque chose de partagé entre deux mondes. Elle était esthète chez les moralistes et moraliste chez les esthètes», dit-il avec un léger sourire avant de quitter le restaurant, à grandes enjambées de bottes de cow-boy, pour répondre en privé à un coup de fil.
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