Littérature française - La course au succès
Ils n'ont que quelques mois pour se faire connaître. La loi cruelle du marché fait valser la marchandise. Le lecteur, dans le silence, n'imagine guère qu'un succès cache parfois des empoignades. Pourtant, on en parle de plus en plus.
Finie, la morosité parisienne. Une violente polémique, attisée par Petit déjeuner chez Tyrannie, suivi de Le Crétinisme alpin, met aux prises l'éditeur Éric Naulleau, directeur de la petite maison d'édition L'Esprit des péninsules (sans distributeur québécois), et l'universitaire Pierre Jourde avec la direction du Monde des livres et ses journalistes. Le Monde assignera-t-il les troublions sur le banc? La poursuite est signifiée. À suivre...
La querelle intestine, très virulente, a ses raisons: comment, parmi des centaines, distinguer un ouvrage de qualité aujourd'hui? Force est de constater ceci: une série de mains obscures manipulent les ouvrages, et peu de lecteurs prendront le temps de refaire le paysage culturel qu'on leur sert. Pourtant, la librairie n'est pas un commerce si tranquille, et les prix littéraires ne garantissent pas de rejoindre vos goûts.
Oserons-nous commander sur mesure? Serait-ce un beau rêve, réinventer le temps? En attendant, simplifions le travail d'Hercule, un frein sur la curiosité. Place aux romans qui nous arrivent ici, bousculant, il est vrai, les invendus.
Gallimard
Goncourt décrié en 1998, Paule Constant y attirera l'oeil sur Sucre et secret. Son histoire de meurtre et de peine de mort aux États-Unis penche vers une allégorie de l'écriture.
Préférences? Jean-Marie Le Clézio, après une série de nouvelles, ces dernières années, présente Révolutions, une fiction qu'on dit très proche de sa jeunesse niçoise; pourtant, fidèle à ses paradoxes, il déclare: «Le roman est la forme adolescente par excellence, parce qu'il n'a aucune règle de vraisemblance ni de rationalité.» Insolente liberté du romancier. Puis, l'élégante plume de Philippe Le Guillou revient avec Les Marées du Faou. Ne surtout pas manquer l'excellent Richard Millet, avec Le Renard dans le nom; ni Ormerod, de l'Antillais Édouard Glissant.
Plus légers? Détente avec Catherine Cusset qui, dans Confessions d'une radine, trace un portrait sous le mode de l'autodérision, tandis qu'au printemps, Maurice G. Dantec livrera un polar, Villa vortex.
Lectures d'hiver? C'est dans la collection «Blanche», pour ceux qui les aiment déjà: Andrée Chedid (Rythmes), Jean d'Ormesson (C'était bien), Florence Delaporte (Les enfants qui tombent dans la mer), Roger Grenier (Une nouvelle pour vous), Dominique Rolin (Lettre à Lise), Caroline Lamarche (Lettres du pays froid), Jean-Pierre Ostende (Voie express), Jean-Noël Schiffano (Everybody is a Star), Grégoire Hetzel (Le Vert Paradis), Pierre Berge (Les jours s'en vont, je demeure), Dominique Sigaud (De chape et de plomb), Constance Delaunay (Autour d'un plat), Françoise Henry (La Lampe).
Mérites à confirmer? Voyez, de Jacques Drillon, Face à face, dans la collection «L'un et l'autre», L'Infante, de Françoise Benassis, dans «Haute Enfance», et de Rachid O, Ce qui reste, dans «L'Infini» de Sollers. Et aussi une première, une sorte de polar, disait-il il y a deux ans, par l'universitaire Patrick Wald Lasowski, érudit du roman libertin, Le Traité des mouches secrètes, dans «Le Cabinet des lettrés».
Publicité inutile? Le reporter et rédacteur en chef de la NRF, Michel Braudeau (Dix excentriques), le Maghrébin remarqué Boualem Sansal (Dis-moi le paradis) et le président de l'académie Goncourt, François Nourissier (Prince des Berlingots), poseront leur prose sur nos tablettes à partir de mars.
Classiques? Ils se nomment Tocqueville (correspondance dans «Quarto»), Camille Claudel, Aragon (entretiens aux Cahiers de la NRF). André Pieyre de Mandiargues revient dans «L'Imaginaire». On réédite Jean Genet (en Pléiade), Gide et Léon Bloy. Et tout cela se jugera mieux, avec l'aide de La Pensée du roman par Thomas Pavel.
Albin Michel, Champ Vallon, Minuit
Éric-Emmanuel Schmitt est le phare du premier éditeur. Il donne Oscar et la dame rose, lettres d'un enfant hospitalisé à Dieu. Yasmina Reza brosse toujours ses féroces portraits masculins, encore un homme fêlé, Adam Haberberg. Histoire du christianisme selon Jean-Yves Leloup, c'est le roman de Marie-Madeleine, intitulé Une femme innombrable. Pascale Roze se rétablit dans Parle-moi, entre deux soeurs, puis cédera la pas à Christine Orban (Le Silence des hommes).
Chez Champ Vallon, on pourra lire des nouvelles, un genre propice aux expériences littéraires de Jude Stéfan. Elles ont pour titre Oraisons funestes, chroniques noires, désespérées et savantes (à déposer près de Quignard). Aux antipodes, il y aura Fées, diables et salamandres de Christian Garcin, qui frappe en même temps chez Gallimard et Verdier, avec L'Embarquement (roman) et Labyrinthes et Cie (essais).
Jean Echenoz aime la musique et sa discipline; c'est le sujet sévère de Au piano, aux Éditions de Minuit. La fiction est sise à Paris, dans la langue impeccable et un peu dépressive qu'on lui connaît. Répit. C'est un titre — Le Répit, une fiction d'Hélène Lenoir, qui contrevient à la saison.
Mercure de France, Serpent à Plumes
Andréi Makine achève sa trilogie franco-russe au Mercure de France; au début, il y a Le Testament français, et maintenant, La Terre et le Ciel, de Jacques Dorme, une histoire de guerre, de convictions, d'aviation et d'amour. Dans un autre registre de l'éblouissement volontaire, le souffle court de la nouvelle, chez Philippe Claudel, scénariste amateur d'humeurs et de tons variés, donne Les Petites Mécaniques. La maison proposera aussi Mentir vrai, une histoire sentimentale de Gisèle Fournier, venue de Suisse, et, dans la même veine, Une vie sentimentale, du metteur en scène Bruno Bayen.
Ce sont des voix peu perçantes, mais elles honorent l'ailleurs au Serpent à Plumes: le Sénégalais Ken Bugul (De l'autre côté du regard), le Malien Yambo Ouologuem (Le Devoir de violence) et l'Algérien, au talent remarqué, Amin Zaoui (Les Gens du parfum). Que diront en écho les Français Pierre Ahnne (Libérez-moi du paradis) et François Laut (Tête plongeante)? Sans doute la cohabitation les transforme.
Le Seuil, P.O.L.
De janvier à avril, la moisson Seuil sera profuse. On pourra faire des stocks d'été. Elie Wiesel publie son onzième roman, histoire d'un Juif hongrois émigré en Amérique, au titre suivant: Le Temps des déracinés. Hubert Migarelli, à la plume légère, donne Quatre soldats, histoire de soldats saisis dans l'Armée rouge. Jean-Marc Roberts raconte sa vie — on ne savait donc pas tout — dans Toilette de chat. Ils seront fidèles à eux-mêmes, en février ou en mars: Michèle Gazier piste ses souvenirs (Les Garçons d'en face), Denis Guedj, une fantaisie qui fait recette, au temps où, à Alexandrie, on mesurait la circonférence de la Terre (Les Cheveux de Bérénice).
Et le Marocain Tahar Ben Jelloun sera de retour aussi, avec d'autres nouvelles (Amours sorcières). Mais certaines plumes nous aurons promenés au loin: le voyageur Alain Fleisher, avec Les Ambitions désavouées, s'écarte de Paris, en passant par la Bohème, jusqu'au Pérou. Le metteur en scène Peter Brook, dans Oublier le temps, signe l'autobiographie de ses débuts à Londres. La saison du Seuil finira, nous dit-on, avec Vincent Ravalec et Michel Del Castillo.
Chez P.O.L., Judith Elbaz, née à Montréal, donne un premier roman, Colourful. À côté d'elle, trois habitués: Emmanuel Hocquart (L'Invention du verre), Charles Juliet (L'Autre Faim, journal) et Leslie Kaplan (Les Outils). Que les livres soient donc des outils pour penser.
Actes Sud
Acteur de cette profusion, Actes Sud met sur le marché Simples mortels, de Philippe de la Genardière, un roman aux identités défaites par la mondialisation. La fine plume de Claude Pujade-Renaud, dans Le Jardin forteresse, s'en prend à la tyrannie des pères qui entachent l'innocence des victimes de l'inceste. Denis Lachaud, qui écrit aussi pour le théâtre, met au centre de Comme personne, au titre ambivalent, une femme de trente-cinq ans aujourd'hui.
À les voir, on croirait la machine emballée. On n'ose justifier une telle abondance. On songe pourtant qu'un grain de sable dans l'engrenage n'arrêtera pas le temps. Le rêve a-t-il jamais pris autant de place? Voyez Le Moine, le Vizir et la Femme du grand argentier (Vénus Koury-Ghata); Le Chant des limules (Frédéric Jacques Temple), un récit botaniste à Long Island; Retour à Bruxelles (Vincent Delecroix), l'éternelle rencontre amoureuse; Le Tribunal de Miranges (Élisabeth Motsch), si vous croyez à la sorcellerie; ou À demain! (Élisabeth Joanès), si vous vous intéressez au jeu.
Autres éditeurs
Chez Fayard, Irène Frain s'intéresse à la guerre des sexes (Les Hommes, etc.). On y lira la suite de la biographie de Beaumarchais par Maurice Lever (L'Irrésistible Ascension, t. 2). Du côté de Grasset, Dominique Fernandez publie une histoire romaine et baroque, La Course à l'abîme, celle du peintre Caravage. L'affreux Paul M. Marchand continue dans sa veine, la rage, inceste consentant cette fois. Cela s'appelle pompeusement J'abandonne au chien l'exploit de nous juger.
Chez Stock, signalons une rencontre originale, Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, qui donne des entretiens, L'Écriture comme un couteau. Originale? Hallucinée? Voyez Dragons (L'Olivier) de Marie Despleschin. De l'École de Brive, Michel Peyramaure romance la vie exceptionnelle de la républicaine Louise Michel, égérie de la Commune de Paris, dans Fille de la colère, chez Laffont, et Gilbert Bordes, Lumières à Cornemule, une variante de Clochemerle en Corrèze.
La terre est toujours paternelle: vivez ses ombres et fantômes chez Verdier, Un des malheurs d'Emmanuel Darley. J'irai voir comment se termine Longue marche (Phébus, tome 3) d'Émile Ollivier, à pieds sur la route de la soie. Enfin, parmi d'autres, la Franco-Algérienne Leïla Sebbar se fait entendre dignement, dans Je ne parle pas la langue de mon père (Julliard).
Quel écrivain songe, au moment de se lancer dans l'aventure de publier, que sa vocation devra soutenir les terribles pressions de la concurrence et de la fabrication d'une renommée? Que de romans français, plus de 800 c'est affolant — 362 cet hiver, après 442 à l'automne (284 à l'hiver 2002)... , bien faits, souvent attirants et bien écrits! Où se noie le génie?
Finie, la morosité parisienne. Une violente polémique, attisée par Petit déjeuner chez Tyrannie, suivi de Le Crétinisme alpin, met aux prises l'éditeur Éric Naulleau, directeur de la petite maison d'édition L'Esprit des péninsules (sans distributeur québécois), et l'universitaire Pierre Jourde avec la direction du Monde des livres et ses journalistes. Le Monde assignera-t-il les troublions sur le banc? La poursuite est signifiée. À suivre...
La querelle intestine, très virulente, a ses raisons: comment, parmi des centaines, distinguer un ouvrage de qualité aujourd'hui? Force est de constater ceci: une série de mains obscures manipulent les ouvrages, et peu de lecteurs prendront le temps de refaire le paysage culturel qu'on leur sert. Pourtant, la librairie n'est pas un commerce si tranquille, et les prix littéraires ne garantissent pas de rejoindre vos goûts.
Oserons-nous commander sur mesure? Serait-ce un beau rêve, réinventer le temps? En attendant, simplifions le travail d'Hercule, un frein sur la curiosité. Place aux romans qui nous arrivent ici, bousculant, il est vrai, les invendus.
Gallimard
Goncourt décrié en 1998, Paule Constant y attirera l'oeil sur Sucre et secret. Son histoire de meurtre et de peine de mort aux États-Unis penche vers une allégorie de l'écriture.
Préférences? Jean-Marie Le Clézio, après une série de nouvelles, ces dernières années, présente Révolutions, une fiction qu'on dit très proche de sa jeunesse niçoise; pourtant, fidèle à ses paradoxes, il déclare: «Le roman est la forme adolescente par excellence, parce qu'il n'a aucune règle de vraisemblance ni de rationalité.» Insolente liberté du romancier. Puis, l'élégante plume de Philippe Le Guillou revient avec Les Marées du Faou. Ne surtout pas manquer l'excellent Richard Millet, avec Le Renard dans le nom; ni Ormerod, de l'Antillais Édouard Glissant.
Plus légers? Détente avec Catherine Cusset qui, dans Confessions d'une radine, trace un portrait sous le mode de l'autodérision, tandis qu'au printemps, Maurice G. Dantec livrera un polar, Villa vortex.
Lectures d'hiver? C'est dans la collection «Blanche», pour ceux qui les aiment déjà: Andrée Chedid (Rythmes), Jean d'Ormesson (C'était bien), Florence Delaporte (Les enfants qui tombent dans la mer), Roger Grenier (Une nouvelle pour vous), Dominique Rolin (Lettre à Lise), Caroline Lamarche (Lettres du pays froid), Jean-Pierre Ostende (Voie express), Jean-Noël Schiffano (Everybody is a Star), Grégoire Hetzel (Le Vert Paradis), Pierre Berge (Les jours s'en vont, je demeure), Dominique Sigaud (De chape et de plomb), Constance Delaunay (Autour d'un plat), Françoise Henry (La Lampe).
Mérites à confirmer? Voyez, de Jacques Drillon, Face à face, dans la collection «L'un et l'autre», L'Infante, de Françoise Benassis, dans «Haute Enfance», et de Rachid O, Ce qui reste, dans «L'Infini» de Sollers. Et aussi une première, une sorte de polar, disait-il il y a deux ans, par l'universitaire Patrick Wald Lasowski, érudit du roman libertin, Le Traité des mouches secrètes, dans «Le Cabinet des lettrés».
Publicité inutile? Le reporter et rédacteur en chef de la NRF, Michel Braudeau (Dix excentriques), le Maghrébin remarqué Boualem Sansal (Dis-moi le paradis) et le président de l'académie Goncourt, François Nourissier (Prince des Berlingots), poseront leur prose sur nos tablettes à partir de mars.
Classiques? Ils se nomment Tocqueville (correspondance dans «Quarto»), Camille Claudel, Aragon (entretiens aux Cahiers de la NRF). André Pieyre de Mandiargues revient dans «L'Imaginaire». On réédite Jean Genet (en Pléiade), Gide et Léon Bloy. Et tout cela se jugera mieux, avec l'aide de La Pensée du roman par Thomas Pavel.
Albin Michel, Champ Vallon, Minuit
Éric-Emmanuel Schmitt est le phare du premier éditeur. Il donne Oscar et la dame rose, lettres d'un enfant hospitalisé à Dieu. Yasmina Reza brosse toujours ses féroces portraits masculins, encore un homme fêlé, Adam Haberberg. Histoire du christianisme selon Jean-Yves Leloup, c'est le roman de Marie-Madeleine, intitulé Une femme innombrable. Pascale Roze se rétablit dans Parle-moi, entre deux soeurs, puis cédera la pas à Christine Orban (Le Silence des hommes).
Chez Champ Vallon, on pourra lire des nouvelles, un genre propice aux expériences littéraires de Jude Stéfan. Elles ont pour titre Oraisons funestes, chroniques noires, désespérées et savantes (à déposer près de Quignard). Aux antipodes, il y aura Fées, diables et salamandres de Christian Garcin, qui frappe en même temps chez Gallimard et Verdier, avec L'Embarquement (roman) et Labyrinthes et Cie (essais).
Jean Echenoz aime la musique et sa discipline; c'est le sujet sévère de Au piano, aux Éditions de Minuit. La fiction est sise à Paris, dans la langue impeccable et un peu dépressive qu'on lui connaît. Répit. C'est un titre — Le Répit, une fiction d'Hélène Lenoir, qui contrevient à la saison.
Mercure de France, Serpent à Plumes
Andréi Makine achève sa trilogie franco-russe au Mercure de France; au début, il y a Le Testament français, et maintenant, La Terre et le Ciel, de Jacques Dorme, une histoire de guerre, de convictions, d'aviation et d'amour. Dans un autre registre de l'éblouissement volontaire, le souffle court de la nouvelle, chez Philippe Claudel, scénariste amateur d'humeurs et de tons variés, donne Les Petites Mécaniques. La maison proposera aussi Mentir vrai, une histoire sentimentale de Gisèle Fournier, venue de Suisse, et, dans la même veine, Une vie sentimentale, du metteur en scène Bruno Bayen.
Ce sont des voix peu perçantes, mais elles honorent l'ailleurs au Serpent à Plumes: le Sénégalais Ken Bugul (De l'autre côté du regard), le Malien Yambo Ouologuem (Le Devoir de violence) et l'Algérien, au talent remarqué, Amin Zaoui (Les Gens du parfum). Que diront en écho les Français Pierre Ahnne (Libérez-moi du paradis) et François Laut (Tête plongeante)? Sans doute la cohabitation les transforme.
Le Seuil, P.O.L.
De janvier à avril, la moisson Seuil sera profuse. On pourra faire des stocks d'été. Elie Wiesel publie son onzième roman, histoire d'un Juif hongrois émigré en Amérique, au titre suivant: Le Temps des déracinés. Hubert Migarelli, à la plume légère, donne Quatre soldats, histoire de soldats saisis dans l'Armée rouge. Jean-Marc Roberts raconte sa vie — on ne savait donc pas tout — dans Toilette de chat. Ils seront fidèles à eux-mêmes, en février ou en mars: Michèle Gazier piste ses souvenirs (Les Garçons d'en face), Denis Guedj, une fantaisie qui fait recette, au temps où, à Alexandrie, on mesurait la circonférence de la Terre (Les Cheveux de Bérénice).
Et le Marocain Tahar Ben Jelloun sera de retour aussi, avec d'autres nouvelles (Amours sorcières). Mais certaines plumes nous aurons promenés au loin: le voyageur Alain Fleisher, avec Les Ambitions désavouées, s'écarte de Paris, en passant par la Bohème, jusqu'au Pérou. Le metteur en scène Peter Brook, dans Oublier le temps, signe l'autobiographie de ses débuts à Londres. La saison du Seuil finira, nous dit-on, avec Vincent Ravalec et Michel Del Castillo.
Chez P.O.L., Judith Elbaz, née à Montréal, donne un premier roman, Colourful. À côté d'elle, trois habitués: Emmanuel Hocquart (L'Invention du verre), Charles Juliet (L'Autre Faim, journal) et Leslie Kaplan (Les Outils). Que les livres soient donc des outils pour penser.
Actes Sud
Acteur de cette profusion, Actes Sud met sur le marché Simples mortels, de Philippe de la Genardière, un roman aux identités défaites par la mondialisation. La fine plume de Claude Pujade-Renaud, dans Le Jardin forteresse, s'en prend à la tyrannie des pères qui entachent l'innocence des victimes de l'inceste. Denis Lachaud, qui écrit aussi pour le théâtre, met au centre de Comme personne, au titre ambivalent, une femme de trente-cinq ans aujourd'hui.
À les voir, on croirait la machine emballée. On n'ose justifier une telle abondance. On songe pourtant qu'un grain de sable dans l'engrenage n'arrêtera pas le temps. Le rêve a-t-il jamais pris autant de place? Voyez Le Moine, le Vizir et la Femme du grand argentier (Vénus Koury-Ghata); Le Chant des limules (Frédéric Jacques Temple), un récit botaniste à Long Island; Retour à Bruxelles (Vincent Delecroix), l'éternelle rencontre amoureuse; Le Tribunal de Miranges (Élisabeth Motsch), si vous croyez à la sorcellerie; ou À demain! (Élisabeth Joanès), si vous vous intéressez au jeu.
Autres éditeurs
Chez Fayard, Irène Frain s'intéresse à la guerre des sexes (Les Hommes, etc.). On y lira la suite de la biographie de Beaumarchais par Maurice Lever (L'Irrésistible Ascension, t. 2). Du côté de Grasset, Dominique Fernandez publie une histoire romaine et baroque, La Course à l'abîme, celle du peintre Caravage. L'affreux Paul M. Marchand continue dans sa veine, la rage, inceste consentant cette fois. Cela s'appelle pompeusement J'abandonne au chien l'exploit de nous juger.
Chez Stock, signalons une rencontre originale, Annie Ernaux et Frédéric-Yves Jeannet, qui donne des entretiens, L'Écriture comme un couteau. Originale? Hallucinée? Voyez Dragons (L'Olivier) de Marie Despleschin. De l'École de Brive, Michel Peyramaure romance la vie exceptionnelle de la républicaine Louise Michel, égérie de la Commune de Paris, dans Fille de la colère, chez Laffont, et Gilbert Bordes, Lumières à Cornemule, une variante de Clochemerle en Corrèze.
La terre est toujours paternelle: vivez ses ombres et fantômes chez Verdier, Un des malheurs d'Emmanuel Darley. J'irai voir comment se termine Longue marche (Phébus, tome 3) d'Émile Ollivier, à pieds sur la route de la soie. Enfin, parmi d'autres, la Franco-Algérienne Leïla Sebbar se fait entendre dignement, dans Je ne parle pas la langue de mon père (Julliard).
Quel écrivain songe, au moment de se lancer dans l'aventure de publier, que sa vocation devra soutenir les terribles pressions de la concurrence et de la fabrication d'une renommée? Que de romans français, plus de 800 c'est affolant — 362 cet hiver, après 442 à l'automne (284 à l'hiver 2002)... , bien faits, souvent attirants et bien écrits! Où se noie le génie?
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