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Voyage à Jonquière avec Charles Bukowski

Louis Hamelin   3 mai 2008  Livres
Quand Charles Bukowski était gamin, son père l'obligea à utiliser, pour tondre le carré de pelouse qui se trouvait devant le bungalow de Longwood Avenue à L. A., un sécateur à main. Il vint ensuite inspecter le travail, remarqua un brin qui dépassait, puis entraîna son fils dans la salle de bains et lui flanqua une raclée à coups de cuir à rasoir. Sa mère ne leva pas le petit doigt pour le défendre. Ce serait désormais de cette manière que le jeune Hank, au lieu de jouer au football dans le parc avec les copains, passerait ses samedis après-midi. Il aurait pu, un jour, écrire un livre intitulé La Revanche de la pelouse à la place de Richard Brautigan, mais il devint plutôt Charles Bukowski.

À seize ans, dans l'album de fin d'année de son école secondaire, ses petits camarades lui prédisent un avenir de vendeur de beignes, ajoutant qu'il ferait du profit en agrandissant le trou. Métaphore prédestinée, puisque Hank, le vendeur de prose et de poèmes, ne cesserait jamais de travailler alentour du trou. Chômeur depuis la Grande Dépression, son père est un ingénieur fictif qui joue la comédie et part tous les matins dans son auto pour tourner en rond d'une autoroute à l'autre et rentrer à cinq heures. Il se croit tellement qu'il envoie son fils défiguré par l'acné côtoyer la progéniture sportive, lisse, dorée et bien sapée de la Cité des anges dans un lycée d'élite. Hank se réfugie à la bibliothèque municipale. Et aussi, dans les bars...

Un soir, rentré complètement ivre, il vomit sur le tapis du salon. Son père l'attrape par la nuque et essaie de lui mettre le nez dedans. Comme un chien. Buk se dégage, se retourne et lui balance un coup de poing. Et il devint Charles Bukowski.

Dont la vie, en passant, se lit comme un roman. «Une histoire formidable, parfois triste, souvent hilarante», dixit son biographe, Howard Sounes, dont l'ouvrage est maintenant disponible en français. Les Éditions du Rocher en ont profité pour éditer (ou rééditer? ce n'est pas toujours clair quand les éditeurs français font dans l'états-unien...) le recueil qui est généralement considéré comme le sommet de son oeuvre poétique, voire de son oeuvre tout court. Le titre, en tout cas, laisse rêveur, tant il semble s'éloigner à première vue de la mythologie personnelle de ce gibier de bas-fonds au gentil surnom: Vieux Dégueulasse. Un titre (Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines) qui est en soi un poème, dans lequel je vois Patrice Desbiens debout très loin de la folie ordinaire de la rue Saint-Denis, au bord d'une prairie matinale traversée par un destrier qui galope en hennissant à sa rencontre. Et c'est ce livre de poèmes que j'emportais dans mes bagages sur la route du Saguenay, et non la bio dévorée en l'espace de quelques heures depuis déjà un bon moment. Dans les champs couverts d'eau, les oies blanches font d'immenses parterres de lis et la chaussée est jonchée de rats musqués aplatis qui, allez savoir pourquoi, semblent s'être pris pour des lemmings. Si Bukowski avait été assis avec nous dans la voiture ce jour-là, avec son six-pack glissé dans un sac en papier brun, je sais que c'est ce qu'il aurait vu en premier: toutes ces bêtes crevées le long de la route.

À la Nuitte de la poésie de Jonquière, au Côté-Cour, un peu avant minuit, je suis monté, mon tour venu, sur la scène pour proposer un défi au public: j'allais leur lire un poème et payer une grosse bière à la personne qui devinerait le nom de l'auteur. Ce disant, je tenais le livre devant moi, première de couverture tournée vers la salle et bien visible, et dans les premières rangées, ça s'est mis à crier: Charles Bukowski! Vous savez maintenant pourquoi je n'étais pas finaliste dans la catégorie «animateurs de jeux télévisés» contre Julie Chose et Charles Machin au Gala Artis.

Je ne suis pas, non plus, poète. Même si le mot était écrit sur le badge que je refusais de toute manière d'arborer, enfilé à une cordelette passée autour de mon cou. C'est une identité qu'il m'arrive d'usurper à l'occasion. Je ne l'ai jamais mieux compris que quand, après ma prestation, un jeunot est venu me trouver pour me demander si j'étais vraiment envoyé par l'armée canadienne avec mission de réchauffer les ardeurs patriotiques des disciples de Calliope locaux. Ça m'apprendra à faire de l'ironie.

Et puis, cette Claudine (pas la Claudine, une autre!) qui me tombe dessus: ce que j'avais lu juste avant de me planter avec mon concours «Trouvez Charles» n'était pas de la poésie. Et qu'est-ce que je faisais alors dans une Nuitte de la poésie? Je suis venu chercher Charles Bukowski, que j'ai répondu, mais pas tout de suite: le lendemain, tandis que, devant un hôtel, j'attendais un taxi avec une bouteille de pinard entamée dépassant de la poche de ma veste. Venu chercher le fantôme de Bukowski, donc, et cru le voir passer ici et là, étendant son ombre sur Danny Plourde et ses acrobaties hors scène. Mais avant de passer pour un épigone, avec toutes les conséquences que ça pourrait avoir sur ma santé, je me dépêche de proposer le florilège suivant, tiré de Charles Bukowski, une vie de fou:

«Sa vie entière était un lent suicide» (une correspondante). «C'était quelqu'un de tendre — pas nécessairement avec les gens, mais avec les poissons rouges... » «Sa corbeille à papier était pleine de tubes de préparation H contre les hémorroïdes.» «Les sentiments positifs l'embarrassaient.» Le premier mot que sa fille Marina apprit à lire: «spiritueux». Après une balade en voiture mémorable (certains assurent qu'il fit dans son froc) avec Neil Cassidy au volant, «Hank dit à Neil que Kerouac avait écrit les principaux chapitres de sa vie, mais qu'il se chargerait peut-être du dernier». Deux semaines plus tard, Cassidy était retrouvé mort au Mexique. «Je croyais que la vie d'écrivain serait formidable, mais c'est tout bonnement l'enfer. Je ne suis qu'un esclave payé des clopinettes pour gazouiller.» À la veuve d'un ami décédé: «Bill est mort. Il ne peut plus te brouter le minou, mais moi je peux.» Impôts: «Il [son comptable] essaya même de lui obtenir une déduction fiscale en faisant passer ses notes chez le marchand de spiritueux pour des frais professionnels.» «Le musicien Tom Waits passa à San Pedro boire des verres.» (Moi: je les imagine tous les deux, avec leurs gueules d'acteurs dans un film cro-magnon, de crooners préhistoriques.) «We came to fuck him!» (Deux Hollandaises de 18 ans rencontrées devant la maison du poète tardivement éclos et mondialement célèbre à 50 ans.) «Il estimait que la condition humaine était pitoyable, que les gens se montraient fréquemment cruels les uns envers les autres mais aussi que la vie pouvait être belle, drôle et excitante.» Et que se passa-t-il le jour de ses funérailles? «Une moufette était passée par là, ça empestait. Je me rappelle m'être dit que c'était approprié» (un ami... ).

«Sa vie entière était un lent suicide» (une correspondante). «C'était quelqu'un de tendre — pas nécessairement avec les gens, mais avec les poissons rouges... » «Sa corbeille à papier était pleine de tubes de préparation H contre les hémorroïdes.» «Les sentiments positifs l'embarrassaient.» Le premier mot que sa fille Marina apprit à lire: «spiritueux». Après une balade en voiture mémorable (certains assurent qu'il fit dans son froc) avec Neil Cassidy au volant, «Hank dit à Neil que Kerouac avait écrit les principaux chapitres de sa vie, mais qu'il se chargerait peut-être du dernier». Deux semaines plus tard, Cassidy était retrouvé mort au Mexique. «Je croyais que la vie d'écrivain serait formidable, mais c'est tout bonnement l'enfer. Je ne suis qu'un esclave payé des clopinettes pour gazouiller.» À la veuve d'un ami décédé: «Bill est mort. Il ne peut plus te brouter le minou, mais moi je peux.» Impôts: «Il [son comptable] essaya même de lui obtenir une déduction fiscale en faisant passer ses notes chez le marchand de spiritueux pour des frais professionnels.» «Le musicien Tom Waits passa à San Pedro boire des verres.» (Moi: je les imagine tous les deux, avec leurs gueules d'acteurs dans un film cro-magnon, de crooners préhistoriques.) «We came to fuck him!» (Deux Hollandaises de 18 ans rencontrées devant la maison du poète tardivement éclos et mondialement célèbre à 50 ans.) «Il estimait que la condition humaine était pitoyable, que les gens se montraient fréquemment cruels les uns envers les autres mais aussi que la vie pouvait être belle, drôle et excitante.» Et que se passa-t-il le jour de ses funérailles? «Une moufette était passée par là, ça empestait. Je me rappelle m'être dit que c'était approprié» (un ami... ).

J'ai toujours bien fini par écrire un poème cette nuit-là: un poème de peur, celle de ne jamais être réinvité, intitulé La Nuitte et dédié à Pierre Demers et à Claude Bouchard: «Vint la nuit / sans drapeau / sans dragon / sans draps / Bras sarabande / ouverts grand.»

Et vous, finalistes du prix Nelligan, dormez sur vos deux oreilles: j'ai passé l'âge.

Collaborateur du Devoir

Charles Bukowski, une vie de fou

Howard Sounes

Traduit de l'anglais par Thierry Beauchamp

Éditions du Rocher

Monaco, 2008, 387 pages

Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines

Charles Bukowski

Traduit de l'anglais par Thierry Beauchamp

Éditions du Rocher
 
 
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  • Rémi Tremblay - Abonné
    3 mai 2008 07 h 43
    Comme le bon vin
    Selon moi, Bukowski reste sous-estimé. Redoutable conteur, maître du dialogue, il occupe une palette plus large que l'on veut laisser croire. Malgré les constats et observations épouvantables qu'il offre au lecteur par son style unique, l'humour et l'auto-dérision ne sont jamais loin derrière. Comme le bon vin, son oeuvre s'imposera avec les années.
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  • André Loiseau - Abonné
    3 mai 2008 20 h 01
    Le vieux Buk en remet
    Incantatoire,le huitième paragraphe de cette jolie prose, fut deux fois répété.
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