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La bibliothèque portable

Isabelle Paré   19 avril 2008  Livres
Photo : Annik MH De Carufel
L'arrivée du téléphone de poche annonçait l'hégémonie du règne oral. Or le mobile est en train de réinventer l'univers du monde écrit. À quelques jours de la Journée mondiale du livre (le23 avril), des millions de personnes ouvrent d'abord leur combiné pour plonger dans leur thriller préféré, bien plus que pour appeler maman.

Au Japon, les romans lus sur cellulaire sont le phénomène culturel de l'heure. L'an dernier, trois romans écrits pour cellulaire trônaient en tête du palmarès des livres les plus vendus. Sur les 10 titres les plus populaires en 2007, la moitié étaient des keitai shosetsu (romans mobiles), des romans d'abord «diffusés» sur téléphone cellulaire, avant d'être vendus sous forme imprimée. Depuis 2000, plus d'une soixantaine de keitai shosetsu ont été publiés sous forme de livre, d'autres ont été adaptés en manga.

On télécharge ces néo-romans sur le portable, on les déguste chapitre par chapitre, entre deux trains, sur le quai de la gare ou dans le métro. Et le lecteur peut même commenter sa lecture en envoyant un courriel à l'auteur, qui en tient compte dans la poursuite de son récit. Du roman interactif, quoi.

Si Gutenberg a révolutionné le livre en inventant l'imprimerie, le cellulaire est en passe d'amorcer une seconde révolution dans le rapport de l'humain au livre. De ce côté-ci de l'Amérique, les usagers du cellulaire se contentent encore d'appeler leurs douces, de pitonner des textos ou de consulter leurs courriels. Mais en Asie, la révolution littéraire est bel et bien en branle.

Le pays du cellulaire

Succès après succès, les keitai shosetsu font des millions d'adeptes au pays du Soleil levant, et amorcent leur entrée en Chine et en Corée. L'un des plus populaires d'entre eux, Aimez le ciel, écrit par Mika, nom de plume d'une jeune femme de 35 ans, aurait été lu par plus de 20 millions de Japonais sur des mobiles ou sur ordinateur. Le livre a depuis été publié sous forme de roman, avant d'être adapté au cinéma. Même chose pour Deep Love, écrit par Yoshi, devenu un film, une émission de télé, puis converti en manga, ces bandes dessinées nippones au style éclaté. Publiée sous forme de livre, l'oeuvre s'est vendue ensuite à plus de 2,5 millions d'exemplaires.

Le jeune auteur, inondé de courriels de lecteurs fidèles, s'inspire des commentaires de sa communauté de lecteurs pour modifier ses récits, surtout quand il voit son lectorat diminuer. «C'est comme jouer de la musique "live" dans un club. Vous savez tout de suite si la salle s'ennuie et vous pouvez réagir instantanément», commentait Yoshi dans une entrevue publiée dans la revue Wired.

Au pays de la calligraphie et du haiku, le phénomène suscite les débats dans la blogosphère et ébranle la communauté littéraire, qui craint que ces celluromans dévorés par les jeunes ne signent l'arrêt de mort de la littérature japonaise.

En raison du nombre d'heures astronomiques passées dans les transports en commun, de jour comme de nuit, le Japon est la terre bénie du cellulaire et de tout ce qui peut s'y télécharger. Le roman ne vient que s'ajouter aux jeux vidéo, aux films, aux émissions de télé, au contenu Web et aux cartes à puce commerciales qui ont déjà envahi l'univers du portable japonais, autrement plus performant qu'ici.

Extension de l'ordinateur personnel, le cellulaire s'avère d'autant plus pratique qu'il est mobile et peu coûteux, moins lourd qu'un livre. Et son écran lumineux permet la lecture en soirée entre deux transits, ou dans l'intimité du futon.

La «cellu-lit» a pris une telle ampleur qu'en 2006, le téléchargement de ce type de romans représentait au Japon un chiffre d'affaires de près de 100 millions de dollars pour les maisons d'édition et sites spécialisés en la matière. Un des principaux éditeurs virtuels, Papyless, propose un catalogue de plus de 80 000 titres.

Le roman sur cellulaire est né en 2000, quand un site, qui hébergeait les blogues de plusieurs jeunes auteurs de nouvelles, a pensé offrir la possibilité de télécharger ces nouvelles sur des portables. Flairant la bonne affaire, les compagnies de cellulaires ont fait exploser le marché en offrant des forfaits de téléchargement mensuel à rabais.

Le roman écrit pouce par pouce

Mais le plus inédit dans tout ça, ce n'est pas tellement qu'on dévore ces romans sur cellulaire, mais que ces néo-romans soient souvent écrits avec un cellulaire, à l'aide du seul clavier miniature dont disposent ces cyber-écrivains.

C'est le cas de Rin, une jeune étudiante de 21 ans qui a écrit If You sur le clavier de son cellulaire, sur une période de six mois, dans le train qui la menait de la maison à son travail à temps partiel, rapportait le New York Times en janvier dernier. Envoyé à un site de nouvelles, le texte a connu un tel succès auprès des jeunes lecteurs qu'il a ensuite été vendu à 400 000 exemplaires.

Plusieurs jeunes l'ont imité depuis, tapant à la vitesse de l'éclair des textes entiers avec le pouce sur leur combiné. Carburant à la violence, au sexe et aux relations amoureuses entre filles et garçons, ces romans nouveau genre sont le miroir d'une génération élevée aux mangas et habituée à communiquer en texto. «Ce qui fait le succès des keitai shosetsu, c'est leur absence de décalage avec la réalité telle que la vivent leurs lecteurs», explique Shintaro Nakanashi, professeur et sociologue à l'Université de Yokohama. Bref, il n'y a plus de fossé entre l'auteur et le lecteur, dont les réalités se fondent au fil des pages.

À ceux qui dénoncent cette littérature au ras des pâquerettes, plus bédéesque que romanesque, plusieurs éditeurs rétorquent que les cellu-romans ont amené à la lecture et à l'écriture des gens qui, autrement, n'auraient jamais lu, et encore moins écrit.

Reste qu'en Europe aussi le cellulaire multifonctions commence à servir de muse aux écrivains en herbe. En mai 2007, Robert Bernocco, informaticien de formation, a terminé la rédaction d'un roman de 384 pages, écrit en 17 semaines sur le clavier de son Nokia. L'oeuvre de science-fiction, Compagni di viaggio (Compagnons de voyage) est écrite de façon traditionnelle, sans recours au langage abrégé des SMS. «Il y a quelques années, j'aurais bataillé ferme pour trouver le temps et l'éditeur nécessaires à la publication de ce livre», indiquait l'Italien de 40 ans l'été dernier à l'agence de presse Reuters.

Le livre a été publié sur Lulu.com, un site créé en 2002 qui permet aux auteurs de diffuser et de vendre leurs romans sur le Web tout en en gardant le contrôle éditorial et légal.

Cet élan sonne-t-il le glas du roman-papier et, pis, de la littérature tout court? Là-dessus, personne ne s'entend. Les plus optimistes allèguent qu'on pourra transporter sur soi sa propre bibliothèque, à l'instar du lecteur MP3 qui permet de jouir de sa discothèque entière, partout où l'on va. «Nous allons avoir l'équivalent d'une armoire de livres dans notre veste. Nos enfants n'auront plus mal au dos en se rendant à l'école et [...] on ne trimballera plus des valises de deux tonnes au moment des départs en vacances», soulignait récemment l'auteur et ex-publiciste Frédéric Beigbeder, chroniqueur au magazine français Lire. Seuls les livres d'art et de collection, accessibles aux plus fortunés, seront publiés sur papier, prédit-il.

«Le progrès va peut-être détruire le livre [comme objet], mais le progrès ne détruira pas la lecture, ni l'écriture, ni la littérature!»,

espère-t-il.

Espérons seulement que les livres numérisés ne se limitent pas aux romans de gare, comme c'est souvent le cas au Japon. Chose certaine, le petit combiné aux mille fonctions n'a pas fini d'étonner...






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Vos réactions

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  • Bertrand Leger
    Inscrit
    samedi 19 avril 2008 08h03
    Trop petit !
    « Non ! jamais je ne lirai de romans sur un micro-écran de téléphone !
    TROP PETIT !
    On essaie de me vendre des télé à écrans de 60 pouces et, du même souffle, on m'offre des livres et des films sur un timbre-poste !
    Ça va pas non ? »

  • Pierre François Gagnon
    Inscrit
    samedi 19 avril 2008 13h59
    Vivement le livre de PAPIEL!
    « «Chose certaine, le petit combiné aux mille fonctions n'a pas fini d'étonner...»
    C'est surtout signe que le besoin se fait définitivement sentir d'un vrai livre de PAPIEL grand public! »

  • Marc Lavallée
    Inscrite
    samedi 19 avril 2008 15h25
    Pas que le cellulaire
    « On n'en a que pour le cellulaire. Pourtant, les gizmos infotroniques sur lesquels on peut lire abondent, et l'écran du cellulaire est probablement le pire de tous; pas surprenant que seuls des jeunes soient capables de s'en contenter, le temps que leurs yeux se détériorent à vitesse grand V. Le "livre électronique", puisqu'il faut lui donner un nom, peut se lire plus confortablement sur des appareils mieux conçus pour cet usage. Il y a la fameuse "encre électronique" qui commence timidement à faire son apparition, mais il y a aussi des écrans de meilleure résolution qui consomment peu d'énergie et peuvent se lire autant à la noirceur qu'à la pleine lumière du jour, tel que celui du XO du projet OLPC, mieux connu sous comme "l'ordinateur à $100" du MIT. Ce type d'écran est idéal pour la lecture (je le sais par expérience), et il sera bientôt présents sur d'autres type d'appareils. »

  • Laurent Rabatel
    Inscrit
    samedi 19 avril 2008 16h52
    Robert ne veut pas lire existe !
    « Au Québec depuis deux semaines, une nouvelle maison d'édition est née.
    Robert ne veut pas lire, www.robertneveutpaslire.com, propose ce que vous présentez dans cet article.
    Nous vous invitons à nous contacter »

  • JM
    Abonné
    mercredi 23 avril 2008 07h48
    La bibliothèque portable, une mode qu'on cherche à lancer.
    « La bibliothèque portable ne remplacera jamais un bon livre qu'on tient entre les mains. Juste à penser à toutes les contraintes de vouloir lire sur un portable. Il y a comme une contradiction intrinsèque à la chose. Le gadget du portable est loin de l'intimité nécessaire à la lecture. »

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