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Histoire - Une Révolution tranquille très croyante

Lucia Ferretti   12 avril 2008  Livres
Qu'est-ce qu'un bon livre d'histoire nationale? C'est celui qui permet d'ouvrir tous les avenirs au peuple dont il raconte l'histoire parce qu'il cherche à le réconcilier avec sa mémoire collective. En ce sens, à n'en pas douter, l'ouvrage de Michael Gauvreau est paradoxal.

Depuis vingt ans, le travail rigoureux des historiens et sociologues les plus sérieux d'une nouvelle génération a permis de déconstruire complètement la vision du Québec d'avant 1960 qu'avaient élaborée les intellectuels des années 1950 et 1960, vision qui a façonné notre mémoire collective de manière si durable et si désastreuse. Non, le Québec francophone d'avant la Révolution tranquille ne vivait pas dans la Grande Noirceur. Bien que péniblement entravé dans son développement par la domination économique et politique qui pesait sur lui, le Canada français était une société moderne en phase avec son époque. Et cela non seulement malgré l'Église et la religion catholiques, mais aussi grâce à elles, notamment parce qu'elles lui ont fourni les mécanismes sociaux d'encadrement et un sens de l'identité nationale qui lui ont permis d'affronter son destin avec des institutions qu'il s'est forgées, qu'il contrôlait et qui, à l'époque, travaillaient à son émancipation: les grandes universités francophones, Desjardins, l'UPA, la CSN, Lavalin, Hydro-Québec, Radio-Québec sont nées avant 1960, rappelons-le, avec le soutien énergique de l'Église. L'Église et le catholicisme ont contribué à préparer la Révolution tranquille, il n'est plus possible désormais de s'imaginer le contraire.

Gauvreau reprend cette thèse et la pousse à son extension maximum. Après d'autres mais davantage qu'eux, il veut montrer que l'Action catholique spécialisée a contribué à moderniser les relations personnelles et sociales au Québec dans les années 1930 à 1960. Sous l'influence du personnalisme, les milliers de jeunes laïcs des deux sexes engagés dans la JOC et la JEC auraient développé le sens d'un engagement chrétien exigeant opposé à ce qu'ils percevaient comme le conformisme religieux de leurs parents; ils auraient valorisé un modèle de famille nucléaire fondé sur l'amour des époux, l'épanouissement sexuel mutuel et des relations plus égalitaires entre parents et enfants; enfin, ils auraient promu un modèle de société faisant une place significative aux corps intermédiaires comme rempart contre la dépersonnalisation des rapports directs entre les individus atomisés et l'État tout-puissant. On reconnaît là le projet culturel et social des gouvernements Lesage, qui a créé notamment le ministère de la Famille et celui de l'Éducation tout en laissant une place significative à l'Église. Au moment où le livre a paru en anglais il y a deux ans, les historiens ont pu critiquer l'un ou l'autre aspect de cette démonstration, parfois pour la trouver un peu forcée ou pour distinguer entre culture laïque et positions épiscopales, mais globalement ils l'ont agréée.

Responsabilité des élites catholiques

Alors, comment se fait-il qu'à la fin des années 1960, on puisse déjà observer la crise de la famille, l'individualisme à outrance, l'omnipotence de l'État, la marginalisation de l'Église et la désaffection des Québécois pour la pratique religieuse? Répondre à cette question constitue le deuxième objectif de la thèse de Gauvreau. Pour lui, la responsabilité d'une telle crise culturelle globale revient aux élites catholiques, tant laïques que cléricales, qui n'ont eu de cesse de travailler à couper les Québécois francophones de leur passé, les laissant ainsi désorientés face au présent et à l'avenir.

Les élites des années 1950 d'a-bord. Des hommes comme Gérard Pelletier, formé à la JEC puis pilier de Cité libre, ont mis durablement leur plume au service de leur anticléricalisme, de leur antinationalisme, de leur pessimisme moral et de leur profond conservatisme social, fait d'un mépris écrasant pour les classes populaires accusées de se complaire dans le consumérisme, la culture de masse américaine et une piété sentimentale, grégaire, sans envergure ni exigence spirituelles. Alors que même les évêques du temps les invitaient à regarder de moins haut leurs parents ouvriers, à juger moins sévèrement le monde qui émergeait de l'après-guerre et à faire davantage confiance à la jeunesse moderne, ce sont les «curés» moralisateurs de Cité libre qui, les premiers, ont sapé le rapport des Québécois à leur mémoire. D'autres avant lui l'avaient déjà noté, mais Gauvreau procède ici à une démonstration exemplaire dont il faut lui savoir gré.

Mais l'auteur va plus loin, et s'en prend ensuite aux élites catholiques nationalistes des années 1960. Les orientations données par Vatican II et reprises par une partie du clergé et des élites croyantes, tel Fernand Dumont, auraient fini de déqualifier la famille, la paroisse et tous les corps intermédiaires, en rejetant toute la manière traditionnelle de vivre la foi et en accusant sans cesse l'Église ancienne d'avoir versé dans un cléricalisme omnipotent et rétrograde. En continuant le travail de sape amorcé dix ans plus tôt, en coupant les Québécois des repères et des structures séculaires de leur identité catholique, en jetant par terre les digues qui empêchaient l'extrême individualisme de s'imposer dans la culture contemporaine et ne faisant confiance qu'à l'État, les élites croyantes nationalistes des années 1960 auraient contribué, quoique bien malgré elles, à la déchristianisation de la société québécoise. Sur ce point, la démonstration n'est pas convaincante parce qu'elle ne cible pas le bon groupe d'intellectuels croyants.

Certes, une partie d'entre eux travaillent depuis 1960 et continuent encore aujourd'hui à extirper des institutions, scolaire et juridique notamment, toute référence au catholicisme, qui fondait pourtant une culture commune devenue largement séculière. L'auteur n'en parle pas, mais le premier d'entre eux fut sans doute Claude Ryan, avec sa défense acharnée des libertés individuelles. Ces croyants de tendance plus libérale que nationaliste pensaient et pensent encore oeuvrer à créer une nouvelle culture commune ouverte au pluralisme. Mais c'était sans compter la Cour suprême du Canada et la Charte canadienne des droits et libertés. En effet, la disparition des traces de la culture catholique commune et séculière qui persistaient encore dans les lois et les appareils de l'État québécois a surtout donné à toutes les confessions le signal qu'il y a désormais de la place pour tenter d'y imposer des éléments de leurs propres visions religieuses. Nous sommes ainsi en voie de vivre dans une société où des appartenances confessionnelles quasi sacralisées et en concurrence dans la sphère publique menacent à terme la cohésion sociale.

Mais par ailleurs, c'est beaucoup grâce à une autre partie des intellectuels catholiques que le Québec doit en effet d'être depuis les années 1960 une société parmi les plus ouvertes de la planète à la paix, à la démocratie, à la justice sociale, à l'égalité entre les hommes et les femmes et au pluralisme culturel. Ne pensons qu'aux racines catholiques du mouvement communautaire québécois, au féminisme d'une Simone Monet-Chartrand, au travail de Développement et Paix, aux initiatives de l'ancien ministre de l'Immigration, le jésuite Jacques Couture, à la défense de la langue française promue par le très croyant ministre Camille Laurin.

Le meilleur de l'identité culturelle et du projet social des Québécois à partir des années 1960 a été façonné à la fois par le catholicisme comme culture sécularisée commune (aujourd'hui menacée) et par le nationalisme (aujourd'hui transformé en indépendantisme bloqué). Assumer sa mémoire et s'approprier positivement son histoire ne sont pas pour un peuple les seules conditions d'accès à tous les avenirs, y compris la pleine émancipation politique, mais ce sont des conditions incontournables. Il est dommage que Michael Gauvreau, dont le livre est par ailleurs si riche, semble vouloir une fois de plus couper les Québécois de ce qu'il y a de positif dans leur rapport à leur passé, en s'en prenant cette fois à l'héritage nationaliste et social-démocrate de la Révolution tranquille, incontestablement issu de l'ethos catholique des Québécois francophones.

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Collaboration spéciale

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Les origines catholiques de la Révolution tranquille

Michael Gauvreau. Traduction de Richard Dubois, Fides, Montréal, 2008, 457 pages






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