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Littérature française - L'oeuvre parallèle de Proust

Michel Lapierre   12 avril 2008  Livres
En associant trop À la recherche du temps perdu au thème de la mémoire, on néglige l'obsession proustienne de l'oubli. «Je commençai à subir peu à peu la force de l'oubli, ce puissant instrument d'adaptation à la réalité, destructeur en nous de ce passé survivant qui est en constante contradiction avec elle», écrivait pourtant Marcel Proust en 1915 dans la correspondance gigantesque et hétéroclite qui deviendra l'ombre envahissante de son roman.

Adressée à Marie Scheikévitch, la lettre qui fait de l'oubli la clé inattendue du réel se trouve parmi environ 120 autres que Jérôme Picon vient d'éditer. Les sujets des messages diffèrent autant que les destinataires: Cocteau, Barrès, Rivière, Gide... Par un choix judicieux, Picon facilite l'accès aux vestiges d'une jungle épistolaire, reflet sauvage de la cathédrale narrative tant vantée.

Philip Kolb a réuni en 21 volumes (1970-1993) quelque 5000 lettres envoyées par Proust. Il s'agirait du vingtième seulement de celles que l'épistolier forcené aurait écrites.

Intéressée par la suite promise de Du côté de chez Swann, Marie Scheikévitch interroge Proust en 1915 à ce sujet. Il lui répond en s'appuyant sur les pages inédites de l'ensemble romanesque en gestation qui deviendra À la recherche du temps perdu.

Il insiste sur la mort du personnage d'Albertine, cette femme dont le narrateur s'était épris, et montre que l'oubli, maître de la conscience, commence à effacer le tendre souvenir de la disparue tout en changeant la personnalité de l'ancien amoureux et la perception que celui-ci avait du réel. Accorder une telle importance psychologique et philosophique à l'oubli dans un roman en apparence mondain et sentimental relève d'une révolution littéraire encore sous-estimée.

Proust est conscient du caractère novateur de son art. Dans la lettre à Marie Scheikévitch, le choix spontané des mots et le naturel de la réflexion le prouvent. En dépit de son homosexualité, le romancier s'identifie au narrateur qu'habite le souvenir évanescent de la femme jadis aimée.

Il partage avec lui le dédoublement du moi qu'entraîne l'oubli de l'amour éprouvé pour Albertine. Voici ce qu'affirme Proust: «Mon moi nouveau, tandis qu'il grandissait à l'ombre de l'ancien qui mourait, avait souvent entendu celui-ci parler d'Albertine. À travers les récits du moribond, il croyait la connaître, l'aimer. Mais ce n'était qu'une tendresse de seconde main.»

Dans le roman en gestation, l'oubli rapproche donc cruellement le narrateur de la réalité par le dialogue intérieur entre deux moi rivaux. On comprend mieux la phrase que l'auteur écrit en 1919 à Mme Sydney Schiff: «L'art est un perpétuel sacrifice du sentiment à la vérité.» Il aura fallu à Proust une oeuvre parallèle, axée sur le moi primesautier de la correspondance et opposée au moi solennel de la cathédrale romanesque, pour divulguer ce secret, comme si de rien n'était.

***

Collaborateur du Devoir

***

Correspondance

Marcel Proust, Flammarion, coll. «GF», Paris, 2007, 284 pages






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