Roman québécois - Falsifier le soleil avec Rachel Laverdure
En exergue de son premier roman, Rachel Laverdure met une pensée géniale de Walter Benjamin sur la création littéraire: «L'oeuvre est le masque mortuaire de la conception.» Ces mots acquièrent un sens très concret. Bastien, le narrateur, écoute son ami météorologue décrire la réfraction solaire et se verra lui-même comme un «faux soleil». Pour se forger désespérément une identité, il a signé le roman inédit d'un mort: son propre père.
L'image d'un soleil paternel usurpé, la romancière québécoise, née en 1970, l'annonce dès le début du récit intitulé Gloriole à vendre, prix révisé, journal intime que tient le narrateur. La maison familiale, où Bastien, jeune agent immobilier, a grandi, est la proie des flammes. Le personnage ne réussit qu'à sauver le manuscrit de l'unique roman de son père, un texte dont personne, sauf lui, ne connaît l'existence.
Il venait de le découvrir, quatorze ans après la mort de l'auteur. «Étais-je le seul à voir en ce manuscrit un chef-d'oeuvre?», se demande Bastien qui, nul en composition française, payait jadis des copines à l'école pour écrire à sa place.
Faire sien le roman inconnu de son père, quoi de plus naturel? Il suffit d'enlever deux lettres au manuscrit pour que Bastien Comtois devienne l'auteur de l'oeuvre de Sébastien Comtois. On croirait lire un récit de Borges, mais Rachel Laverdure ne va malheureusement pas aussi loin que le grand écrivain argentin, qui croyait qu'un texte n'appartient à personne, pas plus à l'auteur trahi qu'à l'usurpateur triomphant.
Publié, le roman connaît un vif succès. Bastien est désemparé. Il se rend compte que la gloire, plus exactement la gloriole, le terrifie. À la différence de Borges, Rachel Laverdure ne conçoit pas la littérature comme une chose qui se crée d'elle-même, indépendamment des auteurs et des copistes. Elle n'a pas cette audace, bien que son récit effleure les arcanes de la création artistique avec intensité.
Le poids très québécois de la culpabilité alourdit le journal intime de Bastien. On sent que le narrateur appartient à une société encore étouffée par la présence envahissante de la famille. En scrutant la datation des premières pages du manuscrit du père et en la comparant au jour de sa naissance, Bastien conclut: «La conception de son roman était concomitante à la venue au monde de son propre fils, de la chair de sa chair... »
C'est donner à la réflexion de Walter Benjamin sur l'oeuvre, «masque mortuaire de la conception», un sens étroit, nombriliste, morbide. Que Bastien, le faux écrivain rongé par le remords, se croie obligé de suivre un cours de création littéraire et qu'il ait une liaison avec l'enseignante, ces faits frisent le burlesque, d'autant plus que l'amoureuse déçue découvre le pot aux roses.
Les journaux dévoileront l'imposture. Faute de devenir quelqu'un, Bastien, ce faux soleil si québécois, fera le tour du monde pour noyer la honte dans un exotisme dérisoire qui tiendra lieu de moi littéraire.
***
Collaborateur du Devoir
***
Gloriole à vendre, prix révisé
Rachel Laverdure, Sémaphore, Montréal, 2008, 184 pages
L'image d'un soleil paternel usurpé, la romancière québécoise, née en 1970, l'annonce dès le début du récit intitulé Gloriole à vendre, prix révisé, journal intime que tient le narrateur. La maison familiale, où Bastien, jeune agent immobilier, a grandi, est la proie des flammes. Le personnage ne réussit qu'à sauver le manuscrit de l'unique roman de son père, un texte dont personne, sauf lui, ne connaît l'existence.
Il venait de le découvrir, quatorze ans après la mort de l'auteur. «Étais-je le seul à voir en ce manuscrit un chef-d'oeuvre?», se demande Bastien qui, nul en composition française, payait jadis des copines à l'école pour écrire à sa place.
Faire sien le roman inconnu de son père, quoi de plus naturel? Il suffit d'enlever deux lettres au manuscrit pour que Bastien Comtois devienne l'auteur de l'oeuvre de Sébastien Comtois. On croirait lire un récit de Borges, mais Rachel Laverdure ne va malheureusement pas aussi loin que le grand écrivain argentin, qui croyait qu'un texte n'appartient à personne, pas plus à l'auteur trahi qu'à l'usurpateur triomphant.
Publié, le roman connaît un vif succès. Bastien est désemparé. Il se rend compte que la gloire, plus exactement la gloriole, le terrifie. À la différence de Borges, Rachel Laverdure ne conçoit pas la littérature comme une chose qui se crée d'elle-même, indépendamment des auteurs et des copistes. Elle n'a pas cette audace, bien que son récit effleure les arcanes de la création artistique avec intensité.
Le poids très québécois de la culpabilité alourdit le journal intime de Bastien. On sent que le narrateur appartient à une société encore étouffée par la présence envahissante de la famille. En scrutant la datation des premières pages du manuscrit du père et en la comparant au jour de sa naissance, Bastien conclut: «La conception de son roman était concomitante à la venue au monde de son propre fils, de la chair de sa chair... »
C'est donner à la réflexion de Walter Benjamin sur l'oeuvre, «masque mortuaire de la conception», un sens étroit, nombriliste, morbide. Que Bastien, le faux écrivain rongé par le remords, se croie obligé de suivre un cours de création littéraire et qu'il ait une liaison avec l'enseignante, ces faits frisent le burlesque, d'autant plus que l'amoureuse déçue découvre le pot aux roses.
Les journaux dévoileront l'imposture. Faute de devenir quelqu'un, Bastien, ce faux soleil si québécois, fera le tour du monde pour noyer la honte dans un exotisme dérisoire qui tiendra lieu de moi littéraire.
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Collaborateur du Devoir
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Gloriole à vendre, prix révisé
Rachel Laverdure, Sémaphore, Montréal, 2008, 184 pages
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