mardi 7 février 2012 Dernière mise à jour 22h37
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

La déclaration de Pointe-Bleue

Louis Hamelin   12 avril 2008  Livres
Le printemps a beau être le printemps, il ne m'est pas arrivé souvent de tomber amoureux de trente personnes en même temps. Ça doit être un record. Oui, trente personnes, des deux sexes. De tous les âges de la vie. Et dont les occupations normales et paranormales vont de sculpteur forestier à professeure d'université, de philosophe-poète à pharmacienne, de baroudeur du Nord à chef de bande. C'était le rêve de Laure Morali, une femme de mer bretonne qui est allée à la rencontre des Innus, sans forfait d'une semaine tout compris, sans dépeçage de castor précongelé par un chasseur traditionnel recyclé en guide touristique, Laure, qui est tout simplement montée dans un autobus et s'est retrouvée un jour en train de poser des pièges à martres et de culbuter des porcs-épics à la .22, au coeur du pays de l'hiver, au nord de la terre de Caïn, dans les territoires ancestraux.

Et c'était en train d'arriver, ce rêve: une vaste table circulaire que n'auraient pas déparée quelques représentants du G8 accompagnés de leurs vizirs, mais nous n'étions que des citoyens de ce pays, appartenant à une nation ayant pignon sur rue à Ottawa et à d'autres nations dites Premières et n'ayant en commun que le fait d'avoir écrit, de nous être écrits, et maintenant il allait falloir passer de la parole à la parole. Quand je me remémore cette scène, c'est le mot «palabre», de l'espagnol palabra, qui me vient à la plume (métaphore archi-usée, j'en conviens, à l'heure où les gamins de Kangiqsualujjuaq peuvent suivre les séances de magasinage de Paris Hilton en temps réel sur leur PC). Ce mot, nous l'avons confiné au pluriel et l'avons investi d'une connotation péjorative, peut-être pour mieux consacrer le fait que le temps de se parler, c'est du passé. Que le «On est six millions, faut se parler» des années 70 a désormais fait place à la course chronométrée du hamster dans sa roulette, le portable dans une main, le iPod dans l'autre.

400 ans d'histoire commune et séparée

Palabre. Le sens du mot est riche, son évolution pleine d'enseignements. À l'origine, il désigne un cadeau offert à un roi-nègre pour se concilier ses bonnes grâces, en attendant de le déposséder. Verroterie, tessons de miroir, alouette! Le sens du terme se transmet ensuite aux échanges verbaux, le plus souvent animés, entre conquérants en douce et future chair à colons, et il sert encore aujourd'hui à désigner, en Afrique, des échanges de propos. Mais aussi, d'après le Robert, une «assemblée coutumière où se discutent des sujets concernant la communauté». Quant au mot «parole», sa lointaine filiation gréco-latine le relie à la parabole, cette figure géométrique constituée d'une ligne courbe dont chacun des points est situé à égale distance d'un point fixe et d'une droite, elle aussi fixe, appelée directrice. Notre point fixe, nous l'avions déjà: la Rencontre, et en particulier celle, en face de Tadoussac, du sieur Samuel de Champlain et du grand-chef innu Anadabijou, malin comme tout, car détournant Champlain du Saguenay pour l'envoyer s'établir dans le passage étroit de Stadaconé (Kebec). En échange de certaines facilités commerciales, c'est ainsi que nous avons d'abord servi aux Innus de verrou fluvial contre les Iroquois.

Quant à notre ligne directrice, nous ne la perdions pas non plus de vue. Elle était là, courant jusqu'à nous, à travers 400 ans d'histoire commune et séparée, d'histoire de traités, d'amitiés, de trahisons, de traditions et de mépris des traités et des traditions, d'histoire d'histoires, de lois et de développement parallèle, et c'est à cette intersection-là que nous nous trouvions, à essayer d'inventer une courbe qui passerait quelque part entre cette Rencontre et cette Histoire et qui infléchirait nos trajectoires. Nous formions plus qu'une table ronde: une parabole.

C'est un livre qui, d'abord, nous avait réunis. Aimititau! Parlons-nous!, dont, participant à cet ouvrage, je n'ai pas l'intention de parler ici, car si je possédais la moindre propension au tripotage d'encensoir et au copinage critique à tour de table, je serais chroniqueur à Je l'ai vu à la radio et non soumis aux austères et exigeantes conceptions éthiques du Devoir. Un livre, donc, nous avait réunis. À Mashteuiatsh, autrefois Pointe-Bleue, cet endroit, bref, qu'une chroniqueuse radio-canadienne au demeurant débordante de bonne volonté, lundi à Desautels, a rebaptisé «réserve de Pointe-au-Loup-Bleu à Chicoutimi». La méconnaissance produit parfois de la bonne poésie.

Entendre un petit bout de femme comme Anne-Marie Saint Onge André, de Uashat, inaugurer son allocution par ces mots tout naturels: «Je viens d'un temps où la terre était couverte de glace, où les hommes parlaient aux animaux... », voilà qui repose, je trouve, de n'importe quel discours rédigé par les publicistes à gages des politiciens. D'ailleurs, nous n'étions pas là pour faire de la politique. Pendant trois jours, pourtant, nous n'avons pas posé un seul geste qui ne fût pas politique, et j'inclus là-dedans manger de l'oie sauvage et refaire le monde jusqu'à quatre heures du matin. Parce que c'est notre présence qui l'était.

Ne parlons pas ici de la Crise d'Oka, qui fut une sorte de miracle fédéraliste doublé d'une entreprise de relations publiques de l'armée canadienne. Une génération plus tard, il est temps de commencer à rebâtir les ponts qui se sont écroulés pendant l'été où le caporal Lemay est tombé dans la pinède. Je crois même que cette idée, elle flotte dans l'air en ce moment, mêlée au baume printanier et au chant des bruants, à cette lumière neuve capable de faire fondre la banquise de préjugés qui nous divise, de la liquéfier en trois secondes, pareille au feu qu'il y a dans les yeux de Rita Mestokosho. À preuve, aux Intouchables vient de paraître De Kebec à Québec, cinq siècles d'échanges..., cosigné par Denis Bouchard, Éric Cardinal et le chef Ghislain Picard. Une autre rencontre. C'est de là que j'ai tiré l'anecdote sur le grand-chef Anadabijou.

En français comme en espagnol, le mot «parole», palabra, veut aussi dire promesse. Samedi, en fin de journée, je me suis retrouvé avec tous les autres sous le shaputuan, ce lieu de réunion tissé de branches souples. La douce chaleur d'un bon feu irradiait des poêles installés à chaque extrémité. Petit verre de vin, tourtière du Lac, et plus tellement envie de parler, en ce qui me concerne. Juste d'observer les échanges autour de moi. Je ne me souviens pas de m'être senti aussi heureux depuis longtemps. Un peu plus tôt, nous étions convenus de nous constituer en groupe de réflexion et de nous revoir tous les ans, à commencer avec ce cri de ralliement: à Mingan l'année prochaine... Anne-Marie est venue m'expliquer comment le cochon, en des temps reculés, s'est retrouvé avec le nez aplati. Elle me traduisait le texte de l'innu au français. Tout le monde devrait connaître cette femme. Elle peut vous sortir l'été comme un chat du sac, et l'esprit de Pointe-Bleue, c'est elle, l'amour déclaré.

***

Collaborateur du Devoir

***

Aimititau ! Parlons-nous !

Textes rassemblés et présentés par Laure Morali, Mémoire d'encrier, Montréal, 2008, 324 pages

De Kebec à Québec

Denis Bouchard, Éric Cardinal et Ghislain Picard, Les Intouchables, Montréal, 2008, 206 pages
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • jean claude pomerleau
    Inscrit
    samedi 12 avril 2008 07h29
    Message à M Hamelin: Ce qui explique les ruptures dans la "palabre".
    Le sort des nations indiennes est liés aux capacité d'un état français en Amérique: La Grande paix de 1701 aura permis à 32 nations de garder le contrôle de leurs terres ancestrales grace à leur alliance avec l'ÉTAT de la Nouvelle France. Suite à la Conquête (1759) ces nations vont se faire balayer par le rouleau compresseur britanique: fini la palabre, et commence l'apartheid. La palabre de nation à nation sera rétablit par René Lévesque qui veut reprendre le plein contrôle du seul ÉTAT français en Amérique. Coïncidence, non. L'état est un déterminant de la géopolitique:http://www.vigile.net/Quebec-un-etat-optimal-pour-

    JCPomerleau

  • Eric Cardinal
    Abonné
    samedi 12 avril 2008 07h51
    Bravo et merci !
    Bravo pour cette belle initiative de "Aimititau!Parlons-nous!". La question des relations entre Québécois et Premières nations et un peu comme la question environnementale: on ne peut pas se fier aux gouvernements et aux politiciens. Il faut que la société "civile" s'en occupe. Et, je constate que de plus en plus de personnes s'y investissent. Ce qui est excellent pour l'avenir de nos sociétés.
    Puis, un grand merci d'avoir lu notre ouvrage et d'en faire mention!

  • Pierre Rousseau
    Inscrit
    samedi 12 avril 2008 14h44
    La politique et les autochtones
    Merci M. Hamelin pour ce texte si inspirant. Malheureusement il y a loin de la palabre aux actes! Et la situation des autochtones au Canada et au Québec, n'en déplaise aux nationalistes, est digne des pires conditions du tiers-monde. D'ailleurs le film de M. Desjardins, Le peuple invisible, le montre d'une façon éloquente. On perd du temps à faire de la politique sur le dos des autochtones - les Anglais ont fait pire que les Français (les Québécois) et vice-versa. Il est honteux, autant pour les Québécois que pour les Canadiens, que l'on ait ignoré et laissé dans des conditions ignobles les autochtones de ce pays. Il n'y a aucune communication sérieuse entre les peuples autochtones et les majorités dominantes autant au Canada qu'au Québec - l'ignorance est de mise jusqu'à ce qu'une crise éclate et alors on appelle l'armée ou la police.

    Le Canada - et le Québec qui en fait partie, de facto - est un état colonial qui ne reconnaît pas les peuples et les nations autochtones comme des égaux et qui n'accepte pas qu'ils se gouvernent eux-mêmes - au mieux on parle de pouvoirs équivalents à des municipalités. On les laisse croupir dans une situation digne du tiers-monde et on continue comme si de rien n'était. N'est-il pas temps de laisser de côté les querelles Canada-Québec et d'AGIR pour sortir ce pays de sa situation coloniale par un processus de décolonisation et d'accepter les autochtones comme des peuples égaux qui ont le droit de se gouverner eux-mêmes?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
3 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012