Littérature étrangère - Les années de plomb staliniennes sous la plume d'Elena Botchorichvili
Une fiancée soulevée en l'air et emportée par le vent le jour de ses noces, un rouquin à vélo sur le boulevard Staline avec un perroquet bariolé posé sur l'épaule, une pommade aux vertus médicinales étonnantes qui rend les femmes folles d'amour... Nous ne sommes pas loin de l'univers fantastique du cinéaste géorgien Otar Iosséliani (Les Favoris de la lune, Et la lumière fut, Adieu, plancher des vaches), qui nous fait passer sans cesse de l'émotion à l'amusement.
Comme son compatriote, Elena Botchorichvili opte dans Sovki pour une esthétique de l'insolite, de la cocasserie et de l'étrangeté. Dans une fable allégorique, elle revisite le passé de sa Géorgie natale, à l'époque de Staline, avec la volonté de repeindre avec humour les couleurs pâles de ces années de répression. Vision poétique et conscience historique sont les deux pôles de ce roman surprenant, tour à tour tragique, pathétique et comique.
Princesses volcaniques
Depuis trois cents ans, de génération en génération, la famille Gomarteli se transmet la recette d'une pommade aux vertus curatives. La voix de chacun des membres de la famille — on fait la connaissance de plusieurs générations dans Sovki — non seulement éveille les vertus bienfaisantes de la pommade, mais rend également les femmes délirantes d'amour. Quand Artchil, petit-fils du docteur Gomarteli, passe sur le corps des femmes la poudre étincelante et ensorcelante, elles se métamorphosent en lionnes: «Arrr... criaient-elles en montant au ciel... Arrr-tchil.» Tout cela ne se termine pas sans enfant, bien entendu. Mais Artchil a déjà la tête ailleurs, trompant son ennui avec d'éphémères conquêtes.
Les princesses volcaniques prêtes à tout quitter pour l'artiste cèdent bientôt leur place aux Nora, Pepela, Xenia, Dacha, qui, en fiancées silencieuses, défilent les unes après les autres. Elles n'ont personne avec qui partager leurs sentiments. Comme les hommes d'ailleurs. La répression stalinienne, en sourdine, contamine les corps et les esprits.
Staline dans un mortier en pierre
Le vieux docteur Gomarteli en veut à Staline de lui avoir ravi sa femme en 1937. Aux mains de la Tcheka (police politique), emprisonné à cause du secret de fabrication de son baume, il en dévoile aussitôt la recette. Il retrouve la liberté, rentre chez lui pour découvrir que sa femme a été arrêtée quelques jours plus tôt et enfermée dans les prisons de Staline.
Tenguiz, le fils du docteur, avait 16 ans. Il se rappelle que, dans le brouhaha qui a suivi l'arrestation de sa mère, le buste de Staline a été cassé. «Autant dire: le peloton d'exécution.» Au cours de la nuit, dans le silence, il pile le dictateur dans un mortier en pierre et le réduit en poudre. Au petit matin, il sort, le poing serré, et parcourt les rues en desserrant lentement les doigts. Le vent emporte Staline...
Puis la Seconde Guerre mondiale «dégomme les hommes de leur fauteuil et de leurs rêves infantiles sur les princesses [...] les tire de sous les orangers et les précipite sous les tanks». Le baume ne sert plus, le docteur dit: «en temps de guerre, les gens ne sont pas malades, ils meurent».
À la mort de Staline, en 1953, règne une espèce de chagrin désespéré, immense. Difficile de tirer un trait sur l'Histoire. «Tout le monde a peur que les choses n'empirent.» Chaque membre de la famille Gomarteli passe à travers un moment d'autoquestionnement intense, quasi insupportable. «Qui sont ces gens de l'ère soviétique, ces "Sovki"? Qui est Staline? Le diable?» Ses obsessions pour la musique, le cinéma, la littérature, sa nature soupçonneuse et double, autant de traits qui lui confèrent une sorte de réalité humaine mais qui cache une nature profondément maléfique.
«Qui est Staline? Dieu?» Quels que soient ses crimes, l'homme incarne la puissance. Or, dans le fond de l'âme slave et russe, la puissance vaut bien quelques crimes. Cela peut effrayer dans l'Occident des droits de l'homme, mais c'est ainsi. Pour les Russes, Staline est le personnage le plus important du XXe siècle. Même ceux qui le haïssent pour de très bonnes raisons le reconnaissent, c'est ce qu'affirme Vladimir Fédorovski dans son roman Le Fantôme de Staline (Éd. du Rocher, 2007).
Le docteur Gomarteli a le dernier mot. Il pense que Staline est «un parfait idiot». Paranoïaque, fourbe et vindicatif, il a exterminé les meilleurs représentants de l'intelligentsia russe, «et ça, c'est plus effrayant que la mort».
Dérision mélancolique
D'abord déconcerté par une construction romanesque elliptique, un brouillage chronologique et temporel, des personnages fantasques et d'autres à peine esquissés qui apparaissent à l'improviste, des phrases répétées — l'auteure stigmatise par l'écriture les années de plomb staliniennes —, on s'acclimate petit à petit à cet univers romanesque si particulier. On finit par être séduit par cette prose imagée et rythmée, aux couleurs fantastiques des contes géorgiens, et par être touché par cette histoire racontée avec une dérision mélancolique. Une occasion rare de plonger dans un roman postsoviétique, écrit par une Montréalaise née à Tbilissi, en Géorgie caucasienne. Sovki, le quatrième roman d'Elena Botchorichvili, est traduit du russe par Bernard Kreise.
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Collaboratrice du Devoir
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Sovki
Elena Botchorichvili. Traduit du russe par Bernard Kreise, Boréal, Montréal, 2008, 144 pages
Comme son compatriote, Elena Botchorichvili opte dans Sovki pour une esthétique de l'insolite, de la cocasserie et de l'étrangeté. Dans une fable allégorique, elle revisite le passé de sa Géorgie natale, à l'époque de Staline, avec la volonté de repeindre avec humour les couleurs pâles de ces années de répression. Vision poétique et conscience historique sont les deux pôles de ce roman surprenant, tour à tour tragique, pathétique et comique.
Princesses volcaniques
Depuis trois cents ans, de génération en génération, la famille Gomarteli se transmet la recette d'une pommade aux vertus curatives. La voix de chacun des membres de la famille — on fait la connaissance de plusieurs générations dans Sovki — non seulement éveille les vertus bienfaisantes de la pommade, mais rend également les femmes délirantes d'amour. Quand Artchil, petit-fils du docteur Gomarteli, passe sur le corps des femmes la poudre étincelante et ensorcelante, elles se métamorphosent en lionnes: «Arrr... criaient-elles en montant au ciel... Arrr-tchil.» Tout cela ne se termine pas sans enfant, bien entendu. Mais Artchil a déjà la tête ailleurs, trompant son ennui avec d'éphémères conquêtes.
Les princesses volcaniques prêtes à tout quitter pour l'artiste cèdent bientôt leur place aux Nora, Pepela, Xenia, Dacha, qui, en fiancées silencieuses, défilent les unes après les autres. Elles n'ont personne avec qui partager leurs sentiments. Comme les hommes d'ailleurs. La répression stalinienne, en sourdine, contamine les corps et les esprits.
Staline dans un mortier en pierre
Le vieux docteur Gomarteli en veut à Staline de lui avoir ravi sa femme en 1937. Aux mains de la Tcheka (police politique), emprisonné à cause du secret de fabrication de son baume, il en dévoile aussitôt la recette. Il retrouve la liberté, rentre chez lui pour découvrir que sa femme a été arrêtée quelques jours plus tôt et enfermée dans les prisons de Staline.
Tenguiz, le fils du docteur, avait 16 ans. Il se rappelle que, dans le brouhaha qui a suivi l'arrestation de sa mère, le buste de Staline a été cassé. «Autant dire: le peloton d'exécution.» Au cours de la nuit, dans le silence, il pile le dictateur dans un mortier en pierre et le réduit en poudre. Au petit matin, il sort, le poing serré, et parcourt les rues en desserrant lentement les doigts. Le vent emporte Staline...
Puis la Seconde Guerre mondiale «dégomme les hommes de leur fauteuil et de leurs rêves infantiles sur les princesses [...] les tire de sous les orangers et les précipite sous les tanks». Le baume ne sert plus, le docteur dit: «en temps de guerre, les gens ne sont pas malades, ils meurent».
À la mort de Staline, en 1953, règne une espèce de chagrin désespéré, immense. Difficile de tirer un trait sur l'Histoire. «Tout le monde a peur que les choses n'empirent.» Chaque membre de la famille Gomarteli passe à travers un moment d'autoquestionnement intense, quasi insupportable. «Qui sont ces gens de l'ère soviétique, ces "Sovki"? Qui est Staline? Le diable?» Ses obsessions pour la musique, le cinéma, la littérature, sa nature soupçonneuse et double, autant de traits qui lui confèrent une sorte de réalité humaine mais qui cache une nature profondément maléfique.
«Qui est Staline? Dieu?» Quels que soient ses crimes, l'homme incarne la puissance. Or, dans le fond de l'âme slave et russe, la puissance vaut bien quelques crimes. Cela peut effrayer dans l'Occident des droits de l'homme, mais c'est ainsi. Pour les Russes, Staline est le personnage le plus important du XXe siècle. Même ceux qui le haïssent pour de très bonnes raisons le reconnaissent, c'est ce qu'affirme Vladimir Fédorovski dans son roman Le Fantôme de Staline (Éd. du Rocher, 2007).
Le docteur Gomarteli a le dernier mot. Il pense que Staline est «un parfait idiot». Paranoïaque, fourbe et vindicatif, il a exterminé les meilleurs représentants de l'intelligentsia russe, «et ça, c'est plus effrayant que la mort».
Dérision mélancolique
D'abord déconcerté par une construction romanesque elliptique, un brouillage chronologique et temporel, des personnages fantasques et d'autres à peine esquissés qui apparaissent à l'improviste, des phrases répétées — l'auteure stigmatise par l'écriture les années de plomb staliniennes —, on s'acclimate petit à petit à cet univers romanesque si particulier. On finit par être séduit par cette prose imagée et rythmée, aux couleurs fantastiques des contes géorgiens, et par être touché par cette histoire racontée avec une dérision mélancolique. Une occasion rare de plonger dans un roman postsoviétique, écrit par une Montréalaise née à Tbilissi, en Géorgie caucasienne. Sovki, le quatrième roman d'Elena Botchorichvili, est traduit du russe par Bernard Kreise.
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Sovki
Elena Botchorichvili. Traduit du russe par Bernard Kreise, Boréal, Montréal, 2008, 144 pages
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