En aparté - Sadomasochisme et fascisme
Photo : Agence Reuters
Max Rufus Mosley, grand patron de la course automobile et fils du leader d’extrême droite Oswald Mosley
Il existe un lien évident entre le sado-masochisme et le fascisme. Quelqu'un comme Pier Paolo Pasolini l'avait bien sûr compris, mettant en scène, dans Salo ou les 120 journées de Sodome, la chute du régime mussolinien dans un théâtre sexuel. Le sens du costume, des rôles et du drame est présent à la fois dans le fascisme et dans les pratiques sadomasochistes. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de voir que plusieurs accessoires du monde nazi — les bottes, les uniformes, les cravaches, le cuir, les insignes de fer — ont vite été associés, à des degrés divers, à ces pratiques sexuelles hors normes.
Mais il est évident que tous les amateurs de pratiques sadomasochistes ne sont pas des nazis en puissance. Dans la communauté homosexuelle, par exemple, où ces expériences sont plus avouées, on imagine mal que cet intérêt puisse être associé à une adhésion pour les idées d'un régime qui condamnait à mort les gais. On ne voit pas, bien sûr, comment quelqu'un comme Michel Foucault, fervent adepte de ces expériences-limites, pourrait être considéré comme un personnage d'extrême droite. Or il en va de même pour la plupart des hommes et des femmes qui fréquentent de par le monde des donjons de cartons-pâtes en quête de la libération d'une énergie sexuelle refoulée. Si les sadomasochistes mettent souvent en scène des déclinaisons d'univers concentrationnaires, ils n'ont néanmoins très souvent qu'une bien vague idée du caractère fasciste de ces représentations.
Ces rapports entre la sexualité et le fascisme se compliquent quelque peu dès lors qu'il est question d'un Britannique archimillionnaire du nom de Max Rufus Mosley, grand patron de la course automobile et fils du leader d'extrême droite Oswald Mosley.
Max Mosley a été filmé la semaine dernière, probablement à son insu, dans un chic bordel londonien où des jeux de rôles inspirés du nazisme le conduisaient à s'exprimer en allemand dans des mises en scène où ses fantasmes de pouvoir prenaient toute leur mesure.
Mais quelle différence entre ces pratiques de Max Mosley et celles d'un gros avocat d'ici qui trouve son plaisir dans un donjon de Saint-Bruno? Ce sont les gènes du père qui, dans la balance du jugement public, pèsent ici en défaveur de Mosley. Comme si l'héritage supposé d'un père fasciste, révélé ainsi à la face du monde par une perversion sexuelle, se manifestait intimement dans le corps même du fils.
On ne naît pas fasciste. On le devient. Les dérives du fascisme devraient au moins nous avoir appris que les explications fondées sur des raisonnements en termes de lignées ou de race ne prouvent jamais rien. Hitler ou Mussolini, conduits dès leur plus jeune âge sur d'autres rails intellectuels, auraient très bien pu devenir de gentils garçons, l'un mauvais peintre, l'autre journaliste minable, mais tout de même heureux de vivre sans pour autant représenter une menace pour la vie les autres.
Dans la course de la vie, tout n'était pas joué d'avance non plus pour sir Oswald Mosley, le plus célèbre leader fasciste de tout l'Empire britannique. Après avoir fait de la politique chez les conservateurs, puis chez les travaillistes, Mosley père se passionne pour les théories économiques interventionnistes de Keynes. Au début de 1932, il voyage en Italie et rencontre Mussolini. La façon dont le Duce préside aux destinées de l'État italien le séduit. «Le fascisme a non seulement produit un nouveau système de gouvernement, mais aussi un nouveau type d'hommes qui diffèrent des politiciens d'antan autant que s'ils venaient d'une autre planète», écrit-il à la suite de son séjour. Il fonde alors, avec des amis et d'anciens membres d'organisations fascisantes, la British Union of Facists, comme le rappelle Jan Dalley dans Un fascisme anglais (Éditions Autrement). Le mouvement est soutenu à ses débuts par quelques personnalités, dont l'écrivain George Bernard Shaw. Les chemises noires de la British Union of Fascists connaissent un très vif succès. Au Canada, Mosley sert de modèle au Parti national social chrétien d'Adrien Arcand, lui aussi favorable à la défense de l'Empire britannique et de la monarchie dans une perspective fasciste.
Son deuxième fils, Max Mosley, doit-il être assimilé aussi à une sorte de monstre sur la seule base du fait que, dans ses ébats sexuels, il aime se faire insulter en allemand dans des jeux où le théâtre de la répression est envisagé comme un vif stimulant sexuel?
Que penser alors de Nicolas Mosley, autre rejeton du leader fasciste, qui est un écrivain célébré, publié en français notamment chez Gallimard, et qui a travaillé de près avec Harold Pinter? Comme son père fasciste, Nicolas Mosley aime la lecture de l'oeuvre de Proust. Comment être antisémite comme Mosley père et aimer comme son fils, qui ne l'est pas, un écrivain juif célèbre? On le sait, les repères ne sont pas toujours clairs et catégoriques lorsqu'il est question d'idéologie. Et encore moins lorsqu'il est question de sexualité.
Il n'y avait pas à filmer les aventures sexuelles de Max Mosley dans un bordel sadomasochiste pour parler à son sujet des métaphores modernes du fascisme. Après tout, beaucoup des jeux de pouvoir mis en scène dans ses expériences sexuelles limites sont aussi présentes dans l'univers des courses de Formule 1 dont il est un promoteur majeur depuis des décennies.
Loin d'être un sport, la Formule 1 est en effet d'abord et avant tout une grande célébration théâtralisée qui sanctifie la volonté de puissance dans une quête sans cesse renouvelée d'un être-machine toujours plus performant. Tout cela, qui n'est que métal hurlant, est par ailleurs érotisé jusqu'au délire. Et comme dans les jeux de rôles du sadomasochisme, cette érotisation du couple homme-automobile obéit à des formes rigides pré-établies de dominés et de dominants, où la femme n'est au mieux qu'un accessoire. En course automobile, il y a d'un côté les éternels battus et, de l'autre, ceux qui appartiennent à la race des champions de l'acier. Les gagnants glorifient un culte de l'automobile comme si moteur et pistons constituaient le coeur chaud d'un dieu sans âme dans un monde où tous les coups sont permis au nom de la vitesse et du triomphe de l'acier.
Dans la Formule 1, on réinvente en fait, sous forme de fétiche moderne, un vieux rêve de puissance technique déjà mis en avant dans l'idéologie fasciste. L'automobile se trouve en effet au coeur de l'esthétique fasciste de la puissance. Le poète Marinetti, chantre du régime du Duce, soutient même qu'«une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire
de Samothrace». La Formule 1 est ainsi à situer moins loin qu'il n'y paraît des jeux de domination qui s'expriment dans les pseudo-donjons des sadomasochistes.
***
jfnadeau@ledevoir.com
Mais il est évident que tous les amateurs de pratiques sadomasochistes ne sont pas des nazis en puissance. Dans la communauté homosexuelle, par exemple, où ces expériences sont plus avouées, on imagine mal que cet intérêt puisse être associé à une adhésion pour les idées d'un régime qui condamnait à mort les gais. On ne voit pas, bien sûr, comment quelqu'un comme Michel Foucault, fervent adepte de ces expériences-limites, pourrait être considéré comme un personnage d'extrême droite. Or il en va de même pour la plupart des hommes et des femmes qui fréquentent de par le monde des donjons de cartons-pâtes en quête de la libération d'une énergie sexuelle refoulée. Si les sadomasochistes mettent souvent en scène des déclinaisons d'univers concentrationnaires, ils n'ont néanmoins très souvent qu'une bien vague idée du caractère fasciste de ces représentations.
Ces rapports entre la sexualité et le fascisme se compliquent quelque peu dès lors qu'il est question d'un Britannique archimillionnaire du nom de Max Rufus Mosley, grand patron de la course automobile et fils du leader d'extrême droite Oswald Mosley.
Max Mosley a été filmé la semaine dernière, probablement à son insu, dans un chic bordel londonien où des jeux de rôles inspirés du nazisme le conduisaient à s'exprimer en allemand dans des mises en scène où ses fantasmes de pouvoir prenaient toute leur mesure.
Mais quelle différence entre ces pratiques de Max Mosley et celles d'un gros avocat d'ici qui trouve son plaisir dans un donjon de Saint-Bruno? Ce sont les gènes du père qui, dans la balance du jugement public, pèsent ici en défaveur de Mosley. Comme si l'héritage supposé d'un père fasciste, révélé ainsi à la face du monde par une perversion sexuelle, se manifestait intimement dans le corps même du fils.
On ne naît pas fasciste. On le devient. Les dérives du fascisme devraient au moins nous avoir appris que les explications fondées sur des raisonnements en termes de lignées ou de race ne prouvent jamais rien. Hitler ou Mussolini, conduits dès leur plus jeune âge sur d'autres rails intellectuels, auraient très bien pu devenir de gentils garçons, l'un mauvais peintre, l'autre journaliste minable, mais tout de même heureux de vivre sans pour autant représenter une menace pour la vie les autres.
Dans la course de la vie, tout n'était pas joué d'avance non plus pour sir Oswald Mosley, le plus célèbre leader fasciste de tout l'Empire britannique. Après avoir fait de la politique chez les conservateurs, puis chez les travaillistes, Mosley père se passionne pour les théories économiques interventionnistes de Keynes. Au début de 1932, il voyage en Italie et rencontre Mussolini. La façon dont le Duce préside aux destinées de l'État italien le séduit. «Le fascisme a non seulement produit un nouveau système de gouvernement, mais aussi un nouveau type d'hommes qui diffèrent des politiciens d'antan autant que s'ils venaient d'une autre planète», écrit-il à la suite de son séjour. Il fonde alors, avec des amis et d'anciens membres d'organisations fascisantes, la British Union of Facists, comme le rappelle Jan Dalley dans Un fascisme anglais (Éditions Autrement). Le mouvement est soutenu à ses débuts par quelques personnalités, dont l'écrivain George Bernard Shaw. Les chemises noires de la British Union of Fascists connaissent un très vif succès. Au Canada, Mosley sert de modèle au Parti national social chrétien d'Adrien Arcand, lui aussi favorable à la défense de l'Empire britannique et de la monarchie dans une perspective fasciste.
Son deuxième fils, Max Mosley, doit-il être assimilé aussi à une sorte de monstre sur la seule base du fait que, dans ses ébats sexuels, il aime se faire insulter en allemand dans des jeux où le théâtre de la répression est envisagé comme un vif stimulant sexuel?
Que penser alors de Nicolas Mosley, autre rejeton du leader fasciste, qui est un écrivain célébré, publié en français notamment chez Gallimard, et qui a travaillé de près avec Harold Pinter? Comme son père fasciste, Nicolas Mosley aime la lecture de l'oeuvre de Proust. Comment être antisémite comme Mosley père et aimer comme son fils, qui ne l'est pas, un écrivain juif célèbre? On le sait, les repères ne sont pas toujours clairs et catégoriques lorsqu'il est question d'idéologie. Et encore moins lorsqu'il est question de sexualité.
Il n'y avait pas à filmer les aventures sexuelles de Max Mosley dans un bordel sadomasochiste pour parler à son sujet des métaphores modernes du fascisme. Après tout, beaucoup des jeux de pouvoir mis en scène dans ses expériences sexuelles limites sont aussi présentes dans l'univers des courses de Formule 1 dont il est un promoteur majeur depuis des décennies.
Loin d'être un sport, la Formule 1 est en effet d'abord et avant tout une grande célébration théâtralisée qui sanctifie la volonté de puissance dans une quête sans cesse renouvelée d'un être-machine toujours plus performant. Tout cela, qui n'est que métal hurlant, est par ailleurs érotisé jusqu'au délire. Et comme dans les jeux de rôles du sadomasochisme, cette érotisation du couple homme-automobile obéit à des formes rigides pré-établies de dominés et de dominants, où la femme n'est au mieux qu'un accessoire. En course automobile, il y a d'un côté les éternels battus et, de l'autre, ceux qui appartiennent à la race des champions de l'acier. Les gagnants glorifient un culte de l'automobile comme si moteur et pistons constituaient le coeur chaud d'un dieu sans âme dans un monde où tous les coups sont permis au nom de la vitesse et du triomphe de l'acier.
Dans la Formule 1, on réinvente en fait, sous forme de fétiche moderne, un vieux rêve de puissance technique déjà mis en avant dans l'idéologie fasciste. L'automobile se trouve en effet au coeur de l'esthétique fasciste de la puissance. Le poète Marinetti, chantre du régime du Duce, soutient même qu'«une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire
de Samothrace». La Formule 1 est ainsi à situer moins loin qu'il n'y paraît des jeux de domination qui s'expriment dans les pseudo-donjons des sadomasochistes.
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jfnadeau@ledevoir.com
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