La bataille des mots
Une langue transformée à la suite de sa venue en Nouvelle-France
Photo : Jacques Grenier
Français d'ici et d'ailleurs. Québécois ou métropolitain. Quand il est question de dictionnaires, le flou ne peut persister. Et une journée existe où on analyse ce qu'une langue devient. Ici la française, qui serait aussi québécoise.
Il est des questions simples, de par les réponses qu'elles entraînent. Êtes-vous un «technique» qui prévoyez l'achat d'un outil linguistique? Alors, allez-y pour un Larousse. Seriez-vous littéraire? Il vous faut donc un Robert. Les choses se règlent bien facilement si on tient compte des deux produits traditionnels de cette édition spécialisée qui a pour mandat d'inscrire entre deux couvertures les mots d'usage de la langue française.
Cela était. Mais n'est plus. Druide informatique a inscrit dans le monde électronique un Antidote. Ici, une héroïne de ce secteur en est à préparer la cinquième édition d'un ouvrage dont le succès va au-delà des frontières de son pays d'origine: Marie-Éva de Villers peaufine ainsi toujours son «Multi», le Multidictionnaire de la langue française. Et on n'a pas encore parlé du Visuel, dont les Éditions Québec Amérique ont vu au fil des ans les images piratées par plus d'un éditeur, un site Internet ou par un autre instrument de diffusion. Au Québec toujours, et oubliant en cela des Belges qui sont aussi actifs dans ce secteur, il faut savoir que Guérin est aussi de la partie. Et ce, sans compter les universitaires.
À Sherbrooke, un projet lourd arrive d'ailleurs à sa conclusion. «Ce dictionnaire est conçu de sorte que la réalité québécoise soit bien présente, raconte Pierre Martel, un des coauteurs rattaché au groupe de recherche Franqus, acronyme de «français québécois usage standard». On a cherché d'abord à définir les mots selon l'usage que l'on en fait au Québec et selon nos valeurs, qui ne sont pas celles de la France, bien que plusieurs mots soient communs. Il n'est pas question non plus de taire l'emploi français des mots.»
Ce dictionnaire en cours d'élaboration sera complété en 2009, mais déjà les premières moutures seront accessibles cet été sur un site Internet. Avant d'arriver à son terme, le projet aura eu recours à une banque de données qui contient déjà 52 millions de mots, 15 000 textes et 225 oeuvres littéraires. Qu'honneur soit donc accordé aux «talles de bleuets» comme aux «bancs de neige» de saison.
Définir l'ouvrage
L'univers des dictionnaires n'est pas aussi serein que le fait de les consulter pourrait laisser croire. Avant que le mot s'écrive en gras, et soit suivi de quelques signes «cabalistiques» précédant une ou, normalement, de multiples définitions confirmées par des citations normalement littéraires, des lexicographes se sont mis à l'oeuvre. Et ceux-là décident des mots qui auront droit de cité dans ces ouvrages définissant le contenu d'une langue.
Nous sommes toutefois à cette étape encore loin de l'instant d'utilisation courante. S'il est coutume de raconter avec humour la grande aventure du Dictionnaire de la langue française sur lequel des académiciens s'acharnent depuis bientôt quatre siècles, on doit cependant admettre que l'utilisateur des dictionnaires raconte plus d'une fois ce moment où, cherchant la définition d'un seul mot, il constate plusieurs minutes plus tard qu'il lit en fait l'ouvrage comme si ce dernier était un roman (serait-il un Rober Racine qu'il trouverait même là le sujet d'une oeuvre plastique qui, quelques décennies plus tard, fournirait encore matière à une production future).
Le plaisir des mots est longtemps retardé avant de naître. Une bataille «idéologique» précède leur naissance, bataille dont on a eu récemment écho quand il fut question récemment de «québécois standard», de choix des livres (ou pour d'autres, des magazines, voire des journaux), comme de la nécessité ou non d'une dictée, et ce dans le cadre des divers cours qui forment le cursus scolaire québécois. Et le sujet est sensible: la ministre québécoise en titre à l'Éducation vient ainsi de s'adjoindre (à moins qu'elle ne l'accueille) un conseiller spécial pour gérer un dossier qui fait toujours le bonheur des courriers des lecteurs.
Tracer un profil
Si l'éducation, c'est aussi de la politique, les dictionnaires, c'est toutefois du sérieux. Même si on constate qu'à l'occasion de la présentation de la 3e Journée québécoise des dictionnaires se tiendront, le 4 avril prochain à Québec, des propos qui débordent de la simple définition des mots. En vedette alors, une langue française, telle qu'elle fut colorée par les cousins d'outre-Atlantique, dans ce cas-ci les Québécois.
Aussi, des hommages seront rendus. Comme le dit Yves Garnier de chez Larousse, parlant des lexicographes québécois, «ils nous aident beaucoup, notamment pour trouver des équivalents à l'anglais, comme les mots "courriel" ou "baladodiffusion". Même que ces deux mots fonctionnent très bien en Europe». Mais il y a plus quand on entend parler ce grand personnage de la langue qu'est Alain Rey, celui par qui toujours le Robert arrive, lorsqu'il définit une stratégie d'inclusion des mots en regard des diverses «parlures» qui construisent le français d'usage: «Il ne faut pas donner la priorité à l'histoire. Il faut enlever l'hégémonie d'une forme de français par rapport à toute autre. Chacun doit garder son expression sans se moquer de celle du voisin.»
Outre les interventions de ces deux autorités, les Québécois présents, rassemblées par Monique Cormier, de l'Université de Montréal, profiteront de la Journée non seulement pour jeter un regard sur les actes de la rencontre, Les dictionnaires de la langue française au Québec — De la Nouvelle-France à aujourd'hui, mais aussi pour débattre de l'aventure des ouvrages de cette nature en francophonie québécoise.
Et alors de constater qu'une langue n'est pas seulement physiologiquement un organisme vivant, à l'occasion toutefois atteint par quelques bactéries non désirées, le barbarisme et autres «jouals» étant de ceux-là, mais qu'aussi les faits et les lieux où elle prend forme lui donnent sa vitalité et à l'occasion la transforment.
Mais s'il y a une bataille des mots, le combat demeurerait un jeu, pour le bonheur de ceux qui la pratiquent.
Il est des questions simples, de par les réponses qu'elles entraînent. Êtes-vous un «technique» qui prévoyez l'achat d'un outil linguistique? Alors, allez-y pour un Larousse. Seriez-vous littéraire? Il vous faut donc un Robert. Les choses se règlent bien facilement si on tient compte des deux produits traditionnels de cette édition spécialisée qui a pour mandat d'inscrire entre deux couvertures les mots d'usage de la langue française.
Cela était. Mais n'est plus. Druide informatique a inscrit dans le monde électronique un Antidote. Ici, une héroïne de ce secteur en est à préparer la cinquième édition d'un ouvrage dont le succès va au-delà des frontières de son pays d'origine: Marie-Éva de Villers peaufine ainsi toujours son «Multi», le Multidictionnaire de la langue française. Et on n'a pas encore parlé du Visuel, dont les Éditions Québec Amérique ont vu au fil des ans les images piratées par plus d'un éditeur, un site Internet ou par un autre instrument de diffusion. Au Québec toujours, et oubliant en cela des Belges qui sont aussi actifs dans ce secteur, il faut savoir que Guérin est aussi de la partie. Et ce, sans compter les universitaires.
À Sherbrooke, un projet lourd arrive d'ailleurs à sa conclusion. «Ce dictionnaire est conçu de sorte que la réalité québécoise soit bien présente, raconte Pierre Martel, un des coauteurs rattaché au groupe de recherche Franqus, acronyme de «français québécois usage standard». On a cherché d'abord à définir les mots selon l'usage que l'on en fait au Québec et selon nos valeurs, qui ne sont pas celles de la France, bien que plusieurs mots soient communs. Il n'est pas question non plus de taire l'emploi français des mots.»
Ce dictionnaire en cours d'élaboration sera complété en 2009, mais déjà les premières moutures seront accessibles cet été sur un site Internet. Avant d'arriver à son terme, le projet aura eu recours à une banque de données qui contient déjà 52 millions de mots, 15 000 textes et 225 oeuvres littéraires. Qu'honneur soit donc accordé aux «talles de bleuets» comme aux «bancs de neige» de saison.
Définir l'ouvrage
L'univers des dictionnaires n'est pas aussi serein que le fait de les consulter pourrait laisser croire. Avant que le mot s'écrive en gras, et soit suivi de quelques signes «cabalistiques» précédant une ou, normalement, de multiples définitions confirmées par des citations normalement littéraires, des lexicographes se sont mis à l'oeuvre. Et ceux-là décident des mots qui auront droit de cité dans ces ouvrages définissant le contenu d'une langue.
Nous sommes toutefois à cette étape encore loin de l'instant d'utilisation courante. S'il est coutume de raconter avec humour la grande aventure du Dictionnaire de la langue française sur lequel des académiciens s'acharnent depuis bientôt quatre siècles, on doit cependant admettre que l'utilisateur des dictionnaires raconte plus d'une fois ce moment où, cherchant la définition d'un seul mot, il constate plusieurs minutes plus tard qu'il lit en fait l'ouvrage comme si ce dernier était un roman (serait-il un Rober Racine qu'il trouverait même là le sujet d'une oeuvre plastique qui, quelques décennies plus tard, fournirait encore matière à une production future).
Le plaisir des mots est longtemps retardé avant de naître. Une bataille «idéologique» précède leur naissance, bataille dont on a eu récemment écho quand il fut question récemment de «québécois standard», de choix des livres (ou pour d'autres, des magazines, voire des journaux), comme de la nécessité ou non d'une dictée, et ce dans le cadre des divers cours qui forment le cursus scolaire québécois. Et le sujet est sensible: la ministre québécoise en titre à l'Éducation vient ainsi de s'adjoindre (à moins qu'elle ne l'accueille) un conseiller spécial pour gérer un dossier qui fait toujours le bonheur des courriers des lecteurs.
Tracer un profil
Si l'éducation, c'est aussi de la politique, les dictionnaires, c'est toutefois du sérieux. Même si on constate qu'à l'occasion de la présentation de la 3e Journée québécoise des dictionnaires se tiendront, le 4 avril prochain à Québec, des propos qui débordent de la simple définition des mots. En vedette alors, une langue française, telle qu'elle fut colorée par les cousins d'outre-Atlantique, dans ce cas-ci les Québécois.
Aussi, des hommages seront rendus. Comme le dit Yves Garnier de chez Larousse, parlant des lexicographes québécois, «ils nous aident beaucoup, notamment pour trouver des équivalents à l'anglais, comme les mots "courriel" ou "baladodiffusion". Même que ces deux mots fonctionnent très bien en Europe». Mais il y a plus quand on entend parler ce grand personnage de la langue qu'est Alain Rey, celui par qui toujours le Robert arrive, lorsqu'il définit une stratégie d'inclusion des mots en regard des diverses «parlures» qui construisent le français d'usage: «Il ne faut pas donner la priorité à l'histoire. Il faut enlever l'hégémonie d'une forme de français par rapport à toute autre. Chacun doit garder son expression sans se moquer de celle du voisin.»
Outre les interventions de ces deux autorités, les Québécois présents, rassemblées par Monique Cormier, de l'Université de Montréal, profiteront de la Journée non seulement pour jeter un regard sur les actes de la rencontre, Les dictionnaires de la langue française au Québec — De la Nouvelle-France à aujourd'hui, mais aussi pour débattre de l'aventure des ouvrages de cette nature en francophonie québécoise.
Et alors de constater qu'une langue n'est pas seulement physiologiquement un organisme vivant, à l'occasion toutefois atteint par quelques bactéries non désirées, le barbarisme et autres «jouals» étant de ceux-là, mais qu'aussi les faits et les lieux où elle prend forme lui donnent sa vitalité et à l'occasion la transforment.
Mais s'il y a une bataille des mots, le combat demeurerait un jeu, pour le bonheur de ceux qui la pratiquent.
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