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La température grimpe dans le monde de la bédé

Fabien Deglise   22 mars 2008  Livres
L'éditeur français Jacques Glénat avait vu juste. En planifiant l'ouverture à Montréal d'une succursale québécoise de sa célèbre maison d'édition de bande dessinée, l'homme disait vouloir s'installer dans ce «centre de créativité très important» qu'est le Québec et justifiait même en mai 2006, dans les pages du Devoir, sa décision par une formule qui pourrait très bien entrer dans un phylactère: «La température commence à monter, et c'est sûr, un éditeur se doit de chercher les façons d'en profiter.»

Deux ans plus tard, la prophétie du marchand de bulles tend effectivement à se réaliser: la température a bel et bien grimpé dans l'univers de la bande dessinée au Québec, où Glénat Québec — c'est le nom de ladite succursale — se prépare à lancer à la fin de cet été ses deux premières prises: L'Astronaute, avec Jean-Philippe Morin au crayon et Mario Malouin au scénario, ainsi que Jésus au pays des Soviets de Serge Caron, une drôle de bibitte. Chercheur en photonique, il fait de la bédé en dilettante depuis plusieurs années.

Parallèlement, le jeune éditeur — jeune sur ces terres nord-américaines du moins — a donné cette semaine le coup d'envoi de son premier concours visant à dénicher de nouveaux talents locaux. L'appel de la planche originale a été lancé en vue de la publication en novembre prochain d'un album collectif qui va réunir les six vainqueurs. Et contribuer du coup à l'effervescence d'un milieu, celui du 9e art, qui partout dans la province semble assez bien se porter merci.

«L'âge d'or de la bédé au Québec commence maintenant», lance avec assurance le libraire François Mayeux, un spécialiste de l'histoire en case, propriétaire de Planète BD, une nouvelle librairie spécialisée de Montréal. «La bédé ne s'est jamais aussi bien portée qu'aujourd'hui. Et il n'y a aucune raison que cela régresse dans le futur.»

L'homme, qui a monté dans les dernières années le département de bande dessinée d'un célèbre libraire du nord de Montréal et qui préside également à la destinée des prix Bédélys — prix qui honore chaque année le 9e art, qu'il soit d'ici ou d'ailleurs —, est sans doute à prendre au sérieux. Surtout que la pandémie annoncée repose désormais sur des chiffres qui lui donnent raison.

Des chiffres? Soutenu par des lecteurs toujours plus nombreux, puisés désormais dans toutes les strates de la population, le marché de la bédé s'emballe depuis le début du siècle. À preuve: en 2000, les éditeurs franco-belges et même québécois ont déversé sur le marché francophone du récit en images près de 1100 nouveautés, soit le double de ce qu'il était permis de croiser dans les bacs des libraires pendant les années 80.

Pause souvenir: à cette époque, les Boule et Bill, Achille Talon, Gaston Lagaffe, Astérix, Tintin et les créatures de Milo Manara, avec leur délicieuse plastique, donnaient le ton.

Or, l'an dernier, c'est pas moins de 3500 nouveaux titres qui ont fait leur apparition (4500 si l'on tient compte des rééditions). Soit, pour le plaisir du calcul, 67 nouveautés, en couleur ou en noir et blanc, avec couverture cartonnée ou pas, chaque semaine. Ou plus de neuf par jour.

Dans des proportions variables, parfois confidentielles, tous ces titres ont atterri chez les libraires du Québec. Le tout pour un poids économique toutefois que les principaux distributeurs de bouquins de la province ont refusé de quantifier, prétextant une incapacité technique à le faire.

Des auteurs d'ici

«Nous confirmons par contre la croissance, a indiqué Paule Bolduc, porte-parole d'Hachette Canada. Dans les dernières années, le marché de la bédé a connu effectivement une explosion, et la multiplication des bédéistes québécois y est certainement pour beaucoup.»

Sans soute. Pouvant être comptés sur les doigts d'une main il y a cinq ans à peine, les auteurs québécois de bédé grand public sont désormais plus nombreux que les 34 volumes de la série Le Scrameustache (Dupuis), un classique enfantin d'une autre époque dont le Québec commence sérieusement à se sortir.

Aux Caroline Merola, Thierry Labrosse, Julie Doucet, Pierre Fournier ou Real Godbout viennent désormais s'ajouter des noms comme Voro, François Miville-Deschênes, Michel Falardeau, Jimmy Beaulieu, Pascal Girard, Eva Rollin, Niko Henrichon, Maryse Dubuc, Marc Delafontaine ou encore Michel Rabagliati, qui en choeur, sans le savoir, ont contribué ici à la démocratisation d'un monde de bulles, certes, mais aussi à la fin de lourds préjugés, croit M. Mayeux.

«Au cours des dernières années, nous avons réussi à faire tomber bien des tabous, dit-il. La bande dessinée ne fait plus peur aux gens. Avant, dans les écoles, il fallait rassurer car on croyait qu'en lisant de la bédé, les enfants allaient devenir analphabètes. Aujourd'hui, l'image est plus saine.»

Normal. Loin des seuls personnages à gros nez qui font rire les enfants, le 9e art s'est considérablement diversifié ces dernières années avec la prolifération de récits historiques ou d'adaptations d'oeuvres littéraires résolument tournés vers une clientèle adulte, l'arrivée de héros intergénérationnels, comme Kid Paddle ou, plus récemment, Jacques le petit lézard géant, mais aussi la croissance exponentielle des romans graphiques, ces récits intimistes dont Paul, de Michel Rabagliati, édité chez La Pastèque, est l'un des plus beaux ambassadeurs au Québec.

«C'est incroyable ce qu'il a réussi à faire, lance Annie Ouellet, éditrice chez Glénat Québec. Il a amené vers la bande dessinée des gens éduqués mais aussi âgés», qui d'ordinaire — et pour leur image — ne touchaient pas à ce genre de plaisirs. Même pas avec une «pôle» de douze pieds, comme dirait l'autre.

Plus vieux, plus riches, les adeptes du 9e art se font aussi de plus en plus féminins, constate Paule Bolduc depuis quelque temps. «La bédé a longtemps été un univers d'hommes [des mâles adolescents pré-pubères, pour être précis], dit-elle. Mais ce n'est plus le cas. Le public féminin est désormais de mieux en mieux servi.»

Le phénomène va de soi puisqu'il s'accompagne d'une montée en flèche de femmes bédéistes, qui, dans un monde de création séculairement masculin, trouvent désormais des places de choix. Au Québec, Zviane (Le Point B), Jessica Samson-Tshimbalanga (Mémoires d'un métys) ou Eva Rollin (Mademoiselle) confirment la tendance. Ailleurs, Lisa Mandel (Nini Patalo), Alice Corbeyran (Okhéania) ou Aude Soleilhac (Le Tour du monde en 80 jours) en font autant.

Forcément, devant un tel portrait, éditeurs et marchands de livres ont, par les temps qui courent, envie de sourire. «Ce marché offre un potentiel énorme», dit M. Mayeux.

Et pour cause. Sur l'ensemble des ventes de bandes dessinées dans la francophonie, le Québec compte pour un gros... 2 %, disent les optimistes; 1 %, affirment d'autres voix, qui confirment du même coup que les possibilités d'amélioration sont nombreuses. Et que les chances de voir la température encore grimper sont très élevées.
 
 
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  • pierre monet - Inscrit
    26 mars 2008 15 h 07
    Le réchauffement climatique affecte aussi le Nord de la ville
    Réjouissons-nous car la Librairie Monet, éponyme de ce "célèbre libraire du nord de Montréal", avait vu juste elle aussi depuis plusieurs années en regard de la bande dessinée. Au nombre de ses projets figure bel et bien le Concours québécois de bande dessinée, visant à favoriser l'essor de nos jeunes bédéistes québécois, et au terme duquel le ou la lauréate voit son album édité par Monet, qui devient éditeur, l'espace d'un livre par année, clin d'oeil qui renvoie à la naissance de ce séculaire métier de libraire. On voit d'ailleurs que l'objectif a été atteint, puisque que les lauréates des deux premières années, Zviane (Le Point B) et Jessica Samson-Tshimbalanga (Mémoires d'un métys), ont vu leur projet se concrétiser sous la supervision éditoriale de Eric Bouchard, libraire spécialisé en bandes dessinées. Heureusement, malgré le fait que Monet ne soit jamais directement cité dans votre article, réjouissons-nous encore de constater que notre travail de fond porte ses fruits. Longue vie à la bande dessinée québécoise!
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