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Roman québécois: Portrait d'un maître et de son époque

La figure sensible et respectueuse d'un homme hors du commun

Robert Chartrand   11 janvier 2003  Livres
«Le lecteur qui a eu la patience de me suivre dans les mille péripéties de ma vie à la suite de mon maître et que les déficiences de ma plume et la faiblesse de mon récit n'auront pas découragé... » C'est ainsi que le narrateur de ce roman s'adresse, pour une rare fois, à chacun de ceux qui veulent bien le lire. On pourra voir là un simple désir de flatter ou de la fausse modestie alors qu'il s'agit plutôt d'un réflexe de déférence acquis de longue date.

L'homme qui raconte Ibn Khaldoun - L'honneur et la disgrâce se prénomme Alfonso. Il est né dans une famille chrétienne de l'Andalousie du XIVe siècle, profondément imprégnée de la culture arabo-musulmane. C'est à Tunis, où il a émigré avec les siens, qu'il va faire la connaissance d'un grand intellectuel, Ibn Khaldoun, qui sera son maître à tous égards. Khaldoun a en effet acheté Alfonso comme esclave avant de décider de l'affranchir puis de lui offrir de devenir son secrétaire particulier. Alfonso, que Khaldoun appelle désormais Ibrahim al-Andalousi, restera à son service jusqu'à la fin.

Alfonso-Ibrahim retrace brièvement sa propre vie mais, comme l'indique le titre du livre, le secrétaire s'efface le plus souvent devant le destin exceptionnel de son maître, cet Ibn Khaldoun qui fut un véritable érudit, versé en histoire comme en mathématiques, poète à ses heures, un peu philosophe. Cet intellectuel fut également un homme d'action, qui a occupé des fonctions de prestige auprès des puissants de son époque: il a été, et même à plusieurs reprises, conseiller politique, ambassadeur ou juge à Fès, à Tunis, au Caire.

L'existence aussi riche que mouvementée d'Ibn Khaldoun est ici vue de près par un narrateur qui en aurait été le témoin privilégié. Celui-ci, cependant, sait tenir son rang. Il a été un proche du grand homme mais n'a jamais prétendu être de ses intimes. Ce qu'il va consigner dans ses cahiers, c'est donc le portrait plutôt officiel de son maître, cet homme curieux des savoirs les plus divers, ce politique clairvoyant et pragmatique dont les vues ne sont pas très éloignées de celles de Machiavel.

Portrait sensible et respectueux d'un homme hors du commun. Portrait également de villes, de milieux qu'il a marqués, rendus crédibles grâce à la solide culture historique de l'auteur, déléguée ici au narrateur du roman. Alfonso-Ibrahim évoquera notamment certains des travaux majeurs d'Ibn Khaldoun, comme cette Histoire universelle dont la postérité a surtout retenu l'introduction: se trouveraient jetées là, dans ces quelques pages, les bases d'une véritable science historique, étayée de rationalisme et de rigueur.

En dépit de l'admiration qu'on lui a maintes fois témoignée, des fonctions prestigieuses qu'on lui a confiées, Ibn Khaldoun, en éternel insatisfait, sombrait dans l'ennui. «Mon maître était un esprit libre. L'aventure, le large l'ont toujours attiré. À peine était-il installé quelque part qu'il voulait explorer d'autres pays, rencontrer d'autres hommes, lire d'autres livres. Sa curiosité a été un aiguillon qui l'a jeté sur toutes les routes qui entourent la vaste mer des Syriens.» Et s'il fut un esprit particulièrement éclairé, il lui est tout de même arrivé de se faire le complice de certaines tyrannies.

Ce Maghreb de la deuxième moitié du XIVe siècle où l'on s'entredéchire par soif de prestige, Alfonso-Ibrahim s'en fait le chroniqueur avec le même soin respectueux qu'il met à la biographie de son maître. Il sait également se faire un peu romancier, par un aménagement assez astucieux de la chronologie de son récit. Seize des vingt chapitres du roman s'ouvrent en effet sur le siège de la ville de Damas par Tamerlan. Nous sommes alors au début du XVe siècle. Ibn Khaldoun, qui n'a plus que quelques années à vivre, devise avec le tyran et tente en vain de l'amadouer. La ville est occupée, puis pillée, alors que Tamerlan multiplie ses exigences. Dans cette situation qui paraît sans issue, la seule évasion possible, avant le départ du tyran, est celle qui permet la mémoire du narrateur. C'est ainsi qu'Alfonso-Ibrahim, dans chaque chapitre, force le blocus de la ville pour nous entraîner dans les pérégrinations passées qu'il a vécues avec son maître.

Jusqu'à ce que Tamerlan, décidant enfin de se retirer de Damas, le passé et le présent se rejoignent dans les derniers chapitres.

Le narrateur du roman de Fahmy, qui a vécu toute sa vie dans l'ombre du grand homme, ne se départ pas, tout au long de son récit, de l'admiration respectueuse qu'il voue à ce dernier, sans cependant verser dans l'hagiographie. De ses cahiers émerge la figure d'un homme hors de l'ordinaire, où sont relatés plus longuement les honneurs qu'il a reçus que sa disgrâce tardive. Ce portrait, fort vivant, d'un homme et de son époque est par ailleurs ponctué de quelques épisodes spectaculaires — on frôle parfois le suspense — et de moments d'une très belle sensualité. Car Ibn Khaldoun ne fut pas qu'un penseur ou un homme politique...

Jean Mohsen Fahmy, qui est d'origine égyptienne, vit au Canada depuis de nombreuses années. Il a de toute évidence une vaste culture, qu'il a décidé de mettre récemment au service de ses romans. Il avait notamment publié chez le même éditeur, il y a quatre ans, Amina et le Mamelouk blanc. C'était, là aussi, une ample fresque historique, un peu trop ambitieuse sans doute, dont les héros — fictifs — parcouraient l'Égypte, la France et le Bas-Canada du début du XIXe siècle. On y trouvait, quoique en moins cohérent, le même goût de faire revivre une période charnière de l'histoire. Et une écriture aussi élégante qu'ici, sans plus de maniérismes.

Jean Mohsen Fahmy
IBN KHALDOUN - L'HONNEUR ET LA DISGRÂCE
L'Interligne, collection «Paysages»
Vanier (Ontario), 2002, 377 pages
 
 
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