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Le langage des murs

Caroline Montpetit   1 mars 2008  Livres
C'est un peu l'âme du Québec qui dort dans les armoires du Centre de recherche en imagerie populaire, l'âme de ses revendicateurs, de ses manifestants, de ses artistes qui ont levé le poing et le pinceau pour revendiquer bien haut et bien fort des causes qui leur tenaient à coeur, depuis près de quarante ans.

Le Centre de recherche en imagerie populaire (CRIP), c'est d'abord une collection d'affiches des mouvements sociaux du Québec et de l'étranger, un répertoire de cette prise de parole dans l'espace public et un petit voyage dans l'histoire de la contestation. Des affiches qui, pour la plupart, ont été posées de nuit, avec de la colle à base d'eau et de farine, pour être, parfois, aussitôt décollées le lendemain par les forces de l'ordre, car l'affichage «sauvage» dans les lieux publics de la ville est toujours formellement interdit par la loi.

Dans les tiroirs ou aux murs du petit local du 4e étage de l'Université du Québec à Montréal, on retrouve tant les appels au boycottage des raisins de la Californie pour soutenir les travailleurs mexicains qui y travaillaient dans les années 70 que les demandes de libération des prisonniers politiques du Front de libération du Québec (FLQ), ou encore des affiches de l'époque où Mai 68 ébranlait Paris.

Le Centre d'imagerie populaire a été fondé en 1983 par Jean-Pierre Boyer et Jean Desjardins. Mais c'est en 1978, alors qu'ils étaient étudiants à la maîtrise en arts, qu'ils ont tous deux commencé à s'intéresser, comme militants, aux affiches des mouvements de contestation et à l'art de la rue. À l'époque, Boyer créait des affiches pour la libération de prisonniers politiques, en particulier ceux du FLQ, et Desjardins confectionnait des bannières, dont une pour les grévistes de Commonwealth Plywood, de Sainte-Thérèse.

Trente ans plus tard, Jean Desjardins et Jean-Pierre Boyer se fréquentent toujours, tous les mercredis, pour assurer la gestion de leur centre et le rayonnement de leur collection. Affiches en main, ils sont encore de toutes les causes et viennent d'ailleurs de publier chez Luxéditeur et Cumulus Press, avec David Widgington, un livre: Affiches des mouvements sociaux au Québec, 1966-2007. Pour changer le monde.

Comme les collections abritées par le CRIP, les affiches sont ici soigneusement classées: affiches syndicales, affiches politiques, affiches populaires, affiches féministes, affiches culturelles, de solidarité internationale ou altermondialistes. Les reproductions d'affiches sont accompagnées de textes de différents auteurs engagés, dont Francis Dupuis-Déri, Hélène Pedneault, Normand Baillargeon, André Leclerc ou Francine Nemeh, pour ne nommer que ceux-là.

«Le front large du refus»

Dans un très beau poème dédié «à tous les piqueteurs anonymes et à la dignité qu'ils affichent», André Leclerc parle «des heures, des jours et des semaines soumis au fracas agressant des machines», quand vient enfin «un jour un soir ou un matin» où «vous vous arrêtez, vous rassemblez vos semblables et, la tête haute, avec eux, vous opposez le front large du refus». Puis, plus tard, ajoute-t-il, «vos poings brandissent des images qui scandent, hurlent, chantent ou ricanent / Vos mots insolents déchirent le matin gris des indifférences et des soumissions silencieuses».

Les reproductions d'affiches de ce chapitre rappellent les combats syndicaux contre Cadbury, Molson, contre les gouvernements du Québec ou du Chili, pour la santé et la sécurité au travail ou contre le racisme.

«Il y a des choses qui ont changé», reconnaît Jean Desjardins, entre autres dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail au Québec, qui font désormais l'objet de contrôles sévères, faisant des travailleurs des ouvriers désormais mieux protégés. Le chapitre sur les affiches féministes permet lui aussi de mesurer le chemin parcouru, comme celui qu'il reste à parcourir.

On y voit des affiches contre le viol: «Les femmes en ont ras le viol», pour la contraception et l'avortement: «Nous aurons les enfants que nous voulons», et contre la violence faite aux femmes: «Peur, pas peur, j'y vas!».

Il faut sûrement s'en réjouir, au cours des dernières années les deux fondateurs du CRIP ont assisté à une recrudescence du militantisme au Québec, dans la queue de la comète des mouvements altermondialistes qui ont accompagné les grands sommets commerciaux de libre-échange, comme celui de la ZLEA (zone de libre-échange des Amériques), à Québec en 2001, et donc à une foison de nouvelles affiches contestataires.

«Les jeunes sont mobilisés, mais sur des sujets plus globaux», reconnaît Jean-Pierre Boyer, qui l'observe tous les jours en tant que professeur à l'UQAM.

Dans le chapitre qui est dédié à l'altermondialisation, on voit des affiches montrant une planète Terre transformée en hamburger, des appels à la désobéissance civile, ou une affiche portant ces simples mots: «J'ai peur».

Car tant que la Terre tournera, et s'il y reste un peu de place pour l'homme, il y aura des causes à défendre, un monde à parfaire, à changer, des affiches pour les illustrer, et quelques coins de mur, dans l'anonymat des villes, pour les abriter, contre vents et marées.

***

Affiches des mouvements sociaux au Québec 1966-2007

Pour changer le monde

Jean-Pierre Boyer, Jean Desjardins, David Widgington

Lux éditeur et Cumulus Press

Montréal, 2008, 360 pages






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  • Michel Bédard
    Inscrit
    samedi 1 mars 2008 15h20
    Les murs qui parlent.
    « Dans nos villes devenues anonymes, on "élève" nos enfants à éviter de parler aux inconnus. Dans nos villes où le vivre ensemble est une fumisterie, les lieux puclics sont de plus en plus conçus pour éviter les échanges conviviaux. Heureusement, il y a ces lampadaires et ces murs qui cherchent à nous parler, à nous rendre moins insensibles et moins automates. Je me procurerai le livre proposé. Merci aux auteurs de conserver la mémoire, alors que nos développeurs cherchent à tout effacer.

    Il est écrit dans leur texte: l'affichage «sauvage» dans les lieux publics de la ville est toujours formellement interdit par la loi.

    Il est bon de savoir que la cour suprême du Canada (csc) a déjà statué (autour de 2003) qu'une administration municipale ne peut interdir l'affichage citoyenne sur les lampadaires. Cas de liberté d'expression. D'innombrables municipalités persistent encore à fermer les yeux sur le jugement de la csc... préférant contraindre au silence et donner des contraventions pour enrichir le trésor public.

    Michel Bédard, chef du Parti Éléphant Blanc de Montréal. »

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