L'éthique, la morale et le bonheur
«Comment bel et bien vivre?» Telle est la question au coeur de L'Oeuvre de soi, un essai de l'éthicien Pierre Fortin qui s'inscrit dans l'actuel renouveau de la philosophie comme sagesse et art de vivre. Pour y répondre, le professeur retraité de l'Université du Québec à Rimouski nous propose d'abord un détour par les oeuvres de Qohélet, Épicure et Camus.
Le premier, dont les paroles de sagesse sont consignées dans l'Ancien Testament, insiste sur l'énigme de l'existence, sur le mystère de Dieu qu'il faut accepter avec circonspection et sur le bonheur possible malgré la souffrance et le mal.
Le second, dont la pensée est souvent interprétée à tort comme un éloge du plaisir débridé, explique brillamment que les dieux et la mort ne sont pas à craindre, qu'il faut «apprendre à se suffire à soi-même» et que le vrai bonheur est accessible à celui qui sait se contenter de peu.
Le troisième, ayant constaté le «malentendu entre l'homme et le monde qui l'entoure», expérimente l'absurde, mais le transcende aussitôt en une révolte solidaire, pleinement terrestre, soucieuse de mesure et guidée par un désir de justice, nécessaire au bonheur.
Sur ces bases, Fortin se livre ensuite à des méditations sur l'éthique conçue comme «oeuvre de soi». Dans la foulée de Nietzsche qui affirmait que «par la morale l'individu est instruit à être fonction du troupeau», il réduit la morale à un univers de normes et de règles déterminées par la dualité bien/mal et lui oppose l'éthique comme «création personnelle» et «liberté créatrice». L'éthique, en d'autres termes, viendrait substituer «l'élaboration d'un art de vivre» à la «pression exercée par la morale»; elle surpasserait la morale en étant issue d'une recherche sur les fondements de cette dernière, qui en permettrait une appropriation subjective. «La morale, écrit Fortin, sécrète la norme, la règle; l'éthique, quant à elle, s'articule à la valeur.»
Pour être intéressants et assez bien menés malgré de multiples redites, ces propos n'en sont pas moins contestables. Ils font bien peu de cas, en effet, du caractère universel de la morale telle que conçue dans une perspective kantienne. Ils réduisent donc la morale au statut d'instance extérieure pour mieux valoriser une éthique qui aurait la vertu, elle, de ne pas être imposée mais créée, dans un processus libre et subjectif d'appropriation philosophique. La morale qui vaut, pourtant, répond elle aussi à ce critère, tout en restant attachée — et c'est ce qui la distingue d'une éthique «artiste» — à celui de son universalisation. C'est ce qui la rend certainement aussi nécessaire qu'une éthique individuelle du bien vivre.
Le bonheur en couple
Comment bien vivre en couple, se demande, pour sa part, Yvon Dallaire, un psychologue et sexologue québécois qui fait son entrée dans la collection à grande distribution «Le livre de poche» avec un essai intitulé Qui sont ces couples heureux?.
Si elle permettra peut-être à tout un chacun d'être mieux outillé pour réussir une aventure humaine qui comporte plusieurs écueils — de 15 à 20 % seulement des couples seraient véritablement heureux —, la lecture de cet ouvrage offre aussi au critique l'occasion d'évaluer l'état de santé intellectuelle de la psycho-pop à la québécoise.
Devenu populaire, il y a quelques années, grâce à de multiples participations aux émissions télévisées animées par Claire Lamarche, Yvon Dallaire appartient à l'élite des praticiens de la psycho-pop. Ses ouvrages de vulgarisation ne sont pas exempts des travers du genre (métaphores faciles, stéréotypes sexuels et messages redondants), mais ils dépassent le mode «guide de recettes psy» et donnent souvent à réfléchir.
Qui sont ces couples heureux? relève, en ce sens, de la bonne psycho-pop. Dallaire y intègre quelques éléments de sociologie — l'augmentation de l'espérance de vie, la baisse de la pratique religieuse et l'émancipation des femmes, rappelle-t-il, doivent être prises en compte dans une analyse de la fragilité contemporaine des couples — et n'entonne pas le refrain gnangnan de la pensée positive.
Il explique, en gros, que la vie de couple n'est une sinécure pour personne, qu'il faut savoir naviguer, dans ce contexte, entre le désir de fusion et le désir d'autonomie et que la recherche d'une «juste distance» entre les partenaires est la base du bonheur conjugal.
Là où Dallaire surprend, cependant, c'est quand, dans un chapitre sur les «mythes, illusions et fausses croyances sur le couple», il critique avec beaucoup d'à-propos l'un des plus détestables clichés de la psycho-pop, et j'ai nommé la toute-puissance de la communication. «Se pourrait-il, suggère-t-il, qu'il y ait quelque chose d'incommunicable entre deux personnes, à plus forte raison entre un homme et une femme? Se pourrait-il que la communication, loin d'être la clé de l'amour, puisse parfois être l'une des principales sources de mésentente?» Pour que le désir de connaître, qui est à la source de l'intimité, persiste, le mystère est nécessaire. Tout se dire risque de le tuer. Dallaire va même jusqu'à affirmer, dans un élan de sagesse, que «les couples heureux ne cherchent pas à résoudre leurs conflits par la communication parce qu'ils ont appris que la majorité des conflits de couple est insoluble». C'est bon à savoir.
Quand il parle, cependant, de «science conjugale» et quand il évoque les différences héréditaires entre les hommes et les femmes pour justifier des niaiseries comme «le cerveau de l'homme est moins bien équipé [que celui de la femme] pour la communication», Dallaire adhère à une «psychologie différentielle des sexes» qui nous ramène à un darwinisme sauvage décevant. Se pourrait-il, a-t-on alors envie de s'écrier, que le bonheur des couples n'ait rien à voir avec la science à la sauce psy et, accessoirement, que mon attirance pour ma femme ne tienne pas à de vulgaires phéromones?
louisco@sympatico.ca
***
L'oeuvre de soi
Pierre Fortin
Presses de l'Université du Québec
Québec, 2007, 132 pages
Qui sont ces couples heureux?
Surmonter les crises et les conflits du couple
Yvon Dallaire
Avec la collaboration de Catherine Solano
Préface de Jacques Salomé
Le livre de poche
Paris, 2007, 320 pages
Le premier, dont les paroles de sagesse sont consignées dans l'Ancien Testament, insiste sur l'énigme de l'existence, sur le mystère de Dieu qu'il faut accepter avec circonspection et sur le bonheur possible malgré la souffrance et le mal.
Le second, dont la pensée est souvent interprétée à tort comme un éloge du plaisir débridé, explique brillamment que les dieux et la mort ne sont pas à craindre, qu'il faut «apprendre à se suffire à soi-même» et que le vrai bonheur est accessible à celui qui sait se contenter de peu.
Le troisième, ayant constaté le «malentendu entre l'homme et le monde qui l'entoure», expérimente l'absurde, mais le transcende aussitôt en une révolte solidaire, pleinement terrestre, soucieuse de mesure et guidée par un désir de justice, nécessaire au bonheur.
Sur ces bases, Fortin se livre ensuite à des méditations sur l'éthique conçue comme «oeuvre de soi». Dans la foulée de Nietzsche qui affirmait que «par la morale l'individu est instruit à être fonction du troupeau», il réduit la morale à un univers de normes et de règles déterminées par la dualité bien/mal et lui oppose l'éthique comme «création personnelle» et «liberté créatrice». L'éthique, en d'autres termes, viendrait substituer «l'élaboration d'un art de vivre» à la «pression exercée par la morale»; elle surpasserait la morale en étant issue d'une recherche sur les fondements de cette dernière, qui en permettrait une appropriation subjective. «La morale, écrit Fortin, sécrète la norme, la règle; l'éthique, quant à elle, s'articule à la valeur.»
Pour être intéressants et assez bien menés malgré de multiples redites, ces propos n'en sont pas moins contestables. Ils font bien peu de cas, en effet, du caractère universel de la morale telle que conçue dans une perspective kantienne. Ils réduisent donc la morale au statut d'instance extérieure pour mieux valoriser une éthique qui aurait la vertu, elle, de ne pas être imposée mais créée, dans un processus libre et subjectif d'appropriation philosophique. La morale qui vaut, pourtant, répond elle aussi à ce critère, tout en restant attachée — et c'est ce qui la distingue d'une éthique «artiste» — à celui de son universalisation. C'est ce qui la rend certainement aussi nécessaire qu'une éthique individuelle du bien vivre.
Le bonheur en couple
Comment bien vivre en couple, se demande, pour sa part, Yvon Dallaire, un psychologue et sexologue québécois qui fait son entrée dans la collection à grande distribution «Le livre de poche» avec un essai intitulé Qui sont ces couples heureux?.
Si elle permettra peut-être à tout un chacun d'être mieux outillé pour réussir une aventure humaine qui comporte plusieurs écueils — de 15 à 20 % seulement des couples seraient véritablement heureux —, la lecture de cet ouvrage offre aussi au critique l'occasion d'évaluer l'état de santé intellectuelle de la psycho-pop à la québécoise.
Devenu populaire, il y a quelques années, grâce à de multiples participations aux émissions télévisées animées par Claire Lamarche, Yvon Dallaire appartient à l'élite des praticiens de la psycho-pop. Ses ouvrages de vulgarisation ne sont pas exempts des travers du genre (métaphores faciles, stéréotypes sexuels et messages redondants), mais ils dépassent le mode «guide de recettes psy» et donnent souvent à réfléchir.
Qui sont ces couples heureux? relève, en ce sens, de la bonne psycho-pop. Dallaire y intègre quelques éléments de sociologie — l'augmentation de l'espérance de vie, la baisse de la pratique religieuse et l'émancipation des femmes, rappelle-t-il, doivent être prises en compte dans une analyse de la fragilité contemporaine des couples — et n'entonne pas le refrain gnangnan de la pensée positive.
Il explique, en gros, que la vie de couple n'est une sinécure pour personne, qu'il faut savoir naviguer, dans ce contexte, entre le désir de fusion et le désir d'autonomie et que la recherche d'une «juste distance» entre les partenaires est la base du bonheur conjugal.
Là où Dallaire surprend, cependant, c'est quand, dans un chapitre sur les «mythes, illusions et fausses croyances sur le couple», il critique avec beaucoup d'à-propos l'un des plus détestables clichés de la psycho-pop, et j'ai nommé la toute-puissance de la communication. «Se pourrait-il, suggère-t-il, qu'il y ait quelque chose d'incommunicable entre deux personnes, à plus forte raison entre un homme et une femme? Se pourrait-il que la communication, loin d'être la clé de l'amour, puisse parfois être l'une des principales sources de mésentente?» Pour que le désir de connaître, qui est à la source de l'intimité, persiste, le mystère est nécessaire. Tout se dire risque de le tuer. Dallaire va même jusqu'à affirmer, dans un élan de sagesse, que «les couples heureux ne cherchent pas à résoudre leurs conflits par la communication parce qu'ils ont appris que la majorité des conflits de couple est insoluble». C'est bon à savoir.
Quand il parle, cependant, de «science conjugale» et quand il évoque les différences héréditaires entre les hommes et les femmes pour justifier des niaiseries comme «le cerveau de l'homme est moins bien équipé [que celui de la femme] pour la communication», Dallaire adhère à une «psychologie différentielle des sexes» qui nous ramène à un darwinisme sauvage décevant. Se pourrait-il, a-t-on alors envie de s'écrier, que le bonheur des couples n'ait rien à voir avec la science à la sauce psy et, accessoirement, que mon attirance pour ma femme ne tienne pas à de vulgaires phéromones?
louisco@sympatico.ca
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L'oeuvre de soi
Pierre Fortin
Presses de l'Université du Québec
Québec, 2007, 132 pages
Qui sont ces couples heureux?
Surmonter les crises et les conflits du couple
Yvon Dallaire
Avec la collaboration de Catherine Solano
Préface de Jacques Salomé
Le livre de poche
Paris, 2007, 320 pages
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