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L'éthique, la morale et le bonheur

Louis Cornellier   9 février 2008  Livres
«Comment bel et bien vivre?» Telle est la question au coeur de L'Oeuvre de soi, un essai de l'éthicien Pierre Fortin qui s'inscrit dans l'actuel renouveau de la philosophie comme sagesse et art de vivre. Pour y répondre, le professeur retraité de l'Université du Québec à Rimouski nous propose d'abord un détour par les oeuvres de Qohélet, Épicure et Camus.

Le premier, dont les paroles de sagesse sont consignées dans l'Ancien Testament, insiste sur l'énigme de l'existence, sur le mystère de Dieu qu'il faut accepter avec circonspection et sur le bonheur possible malgré la souffrance et le mal.

Le second, dont la pensée est souvent interprétée à tort comme un éloge du plaisir débridé, explique brillamment que les dieux et la mort ne sont pas à craindre, qu'il faut «apprendre à se suffire à soi-même» et que le vrai bonheur est accessible à celui qui sait se contenter de peu.

Le troisième, ayant constaté le «malentendu entre l'homme et le monde qui l'entoure», expérimente l'absurde, mais le transcende aussitôt en une révolte solidaire, pleinement terrestre, soucieuse de mesure et guidée par un désir de justice, nécessaire au bonheur.

Sur ces bases, Fortin se livre ensuite à des méditations sur l'éthique conçue comme «oeuvre de soi». Dans la foulée de Nietzsche qui affirmait que «par la morale l'individu est instruit à être fonction du troupeau», il réduit la morale à un univers de normes et de règles déterminées par la dualité bien/mal et lui oppose l'éthique comme «création personnelle» et «liberté créatrice». L'éthique, en d'autres termes, viendrait substituer «l'élaboration d'un art de vivre» à la «pression exercée par la morale»; elle surpasserait la morale en étant issue d'une recherche sur les fondements de cette dernière, qui en permettrait une appropriation subjective. «La morale, écrit Fortin, sécrète la norme, la règle; l'éthique, quant à elle, s'articule à la valeur.»

Pour être intéressants et assez bien menés malgré de multiples redites, ces propos n'en sont pas moins contestables. Ils font bien peu de cas, en effet, du caractère universel de la morale telle que conçue dans une perspective kantienne. Ils réduisent donc la morale au statut d'instance extérieure pour mieux valoriser une éthique qui aurait la vertu, elle, de ne pas être imposée mais créée, dans un processus libre et subjectif d'appropriation philosophique. La morale qui vaut, pourtant, répond elle aussi à ce critère, tout en restant attachée — et c'est ce qui la distingue d'une éthique «artiste» — à celui de son universalisation. C'est ce qui la rend certainement aussi nécessaire qu'une éthique individuelle du bien vivre.

Le bonheur en couple

Comment bien vivre en couple, se demande, pour sa part, Yvon Dallaire, un psychologue et sexologue québécois qui fait son entrée dans la collection à grande distribution «Le livre de poche» avec un essai intitulé Qui sont ces couples heureux?.

Si elle permettra peut-être à tout un chacun d'être mieux outillé pour réussir une aventure humaine qui comporte plusieurs écueils — de 15 à 20 % seulement des couples seraient véritablement heureux —, la lecture de cet ouvrage offre aussi au critique l'occasion d'évaluer l'état de santé intellectuelle de la psycho-pop à la québécoise.

Devenu populaire, il y a quelques années, grâce à de multiples participations aux émissions télévisées animées par Claire Lamarche, Yvon Dallaire appartient à l'élite des praticiens de la psycho-pop. Ses ouvrages de vulgarisation ne sont pas exempts des travers du genre (métaphores faciles, stéréotypes sexuels et messages redondants), mais ils dépassent le mode «guide de recettes psy» et donnent souvent à réfléchir.

Qui sont ces couples heureux? relève, en ce sens, de la bonne psycho-pop. Dallaire y intègre quelques éléments de sociologie — l'augmentation de l'espérance de vie, la baisse de la pratique religieuse et l'émancipation des femmes, rappelle-t-il, doivent être prises en compte dans une analyse de la fragilité contemporaine des couples — et n'entonne pas le refrain gnangnan de la pensée positive.

Il explique, en gros, que la vie de couple n'est une sinécure pour personne, qu'il faut savoir naviguer, dans ce contexte, entre le désir de fusion et le désir d'autonomie et que la recherche d'une «juste distance» entre les partenaires est la base du bonheur conjugal.

Là où Dallaire surprend, cependant, c'est quand, dans un chapitre sur les «mythes, illusions et fausses croyances sur le couple», il critique avec beaucoup d'à-propos l'un des plus détestables clichés de la psycho-pop, et j'ai nommé la toute-puissance de la communication. «Se pourrait-il, suggère-t-il, qu'il y ait quelque chose d'incommunicable entre deux personnes, à plus forte raison entre un homme et une femme? Se pourrait-il que la communication, loin d'être la clé de l'amour, puisse parfois être l'une des principales sources de mésentente?» Pour que le désir de connaître, qui est à la source de l'intimité, persiste, le mystère est nécessaire. Tout se dire risque de le tuer. Dallaire va même jusqu'à affirmer, dans un élan de sagesse, que «les couples heureux ne cherchent pas à résoudre leurs conflits par la communication parce qu'ils ont appris que la majorité des conflits de couple est insoluble». C'est bon à savoir.

Quand il parle, cependant, de «science conjugale» et quand il évoque les différences héréditaires entre les hommes et les femmes pour justifier des niaiseries comme «le cerveau de l'homme est moins bien équipé [que celui de la femme] pour la communication», Dallaire adhère à une «psychologie différentielle des sexes» qui nous ramène à un darwinisme sauvage décevant. Se pourrait-il, a-t-on alors envie de s'écrier, que le bonheur des couples n'ait rien à voir avec la science à la sauce psy et, accessoirement, que mon attirance pour ma femme ne tienne pas à de vulgaires phéromones?

louisco@sympatico.ca

***

L'oeuvre de soi

Pierre Fortin

Presses de l'Université du Québec

Québec, 2007, 132 pages


Qui sont ces couples heureux?

Surmonter les crises et les conflits du couple

Yvon Dallaire

Avec la collaboration de Catherine Solano

Préface de Jacques Salomé

Le livre de poche

Paris, 2007, 320 pages
 
 
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  • Gabriel RACLE - Inscrit
    9 février 2008 10 h 41
    Éthique et morale
    On peut se demander si P. Fortin, en faisant de l'éthique une «création personnelle» et une «liberté créatrice» ne s'engage pas dans une voie utopique et désincarnée, en faisant abstraction de l'humanité dans laquelle se trouve obligatoirement placé l'individu. Peu-ton en effet opposer d'une manière stricte la morale à l'éthique selon la formulation de Fortin : «La morale sécrète la norme, la règle; l'éthique, quant à elle, s'articule à la valeur.»

    Dans un texte de 1990, Paul Ricoeur pose la question : «Faut-il distinguer entre morale et éthique ?» Certes, il admet «le terme d' «éthique» pour la visée d'une vie accomplie sous le signe des actions estimées bonnes, et celui de «morale» pour le côté obligatoire, marqué par des normes, des obligations, des interdictions caractérisées à la fois par une exigence d'universalité et par un effet de contrainte», ce qui semble donner raison à Fortin pour lequel la morale est un univers de normes et de règles dont s'affranchirait l'éthique.

    Mais si Ricoeur reconnaît « la primauté de l'éthique sur la morale», il n'en reconnaît pas moins «la nécessité pour la visée éthique de passer par le crible de la norme». Il rappelle qu'au «souhait de vie bonne» de l'éthique correspond l'exigence d'universalité. Et il apporte cette précision : «L'exigence d'universalité, en effet, ne peut se faire entendre que comme règle formelle, qui ne dit pas ce qu'il faut faire, mais à quels critères il faut soumettre les maximes de l'action : à savoir, précisément, que a maxime soit universalisable, valable pour tout homme, en toutes circonstances, et sans tenir compte des conséquences. ».

    C'est, comme l'écrit Ricoeur, un rappel de l'impératif catégorique de Kant, à savoir : «Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne loi universelle.» Et il ajoute : «Quiconque se soumet à cet impératif est autonome, c'est-à-dire auteur de la loi à laquelle il obéit. » Et il faut ajouter immédiatement, pour saisir la portée des ces affirmations cette explication de Ricoeur : «Je rappelle les termes de la reformulation de l'impératif catégorique qui va permettre d'élever le respect au même rang que la sollicitude : « Agis toujours de telle façon que tu traites l'humanité dans ta propre personne et dans celle d'autrui, non pas seulement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin en soi.» Cette idée de la personne comme fin en soi est tout à fait décisive : elle équilibre le formalisme du premier impératif.» Remarquons au passage que l'on retrouve chez Edgar Morin un énoncé semblable, lorsqu'il écrit : «La politique de civilisation vise à remettre l'homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être.»

    Ricoeur complète son explicitation par cet énoncé déterminant : «la seconde formule de l'impératif catégorique, citée plus haut, exprime la formalisation d'une antique règle, appelée Règle d'Or, qui dit : «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te soit fait. » Kant formalise cette règle en introduisant l'idée d'humanité - l'humanité dans ma personne et dans la personne d'autrui -, idée qui est la forme concrète et, si l'on peut dire, historique de l'autonomie. »

    Comme le souligne à juste titre Louis Cornellier, la position de Fortin semble négliger cet aspect essentiel de la morale, son caractère universel dont ne saurait se départir une éthique au sens général (pour ne pas entrer dans la question des éthiques appliquées, dont traite aussi Ricoeur). Edgar Morin, qui oppose au bien-être le mieux-vivre, dans «Pour une politique de civilisation» (Paris, Arlea, 2008), aborde lui aussi le sujet de l'éthique et de la morale, en parlant d'une «éthique de la solidarité». Pour lui, «il ne s'agit pas de créer une «nouvelle éthique» mais de progresser vers un retour à l'éthique». (p. 74) Autrement dit, l'éthique n'est pas une abstraction, mais existe dans un «altruisme de solidarité» et dans une solidarité universelle. Toutes ces positions brièvement esquissées ne semblent pas correspondre à l'éthique vue comme liberté créatrice ou personnelle de Fortin, puisqu'elle ne saurait se libérer ni de la norme, ni du reste de l'humanité.
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  • Louis Lapointe - Abonné
    9 février 2008 13 h 02
    L'éthique est à la morale ce que l'équité est à la justice
    Bonjour M. Cornellier,

    L'éthique est à la morale ce que l'équité est à la justice. Sans justice il n'y aurait pas d'équité comme sans morale, il ne pourrait y avoir d'éthique.

    L'équité n'a pas la lourdeur des sentences et des jugements prononcés par le juge. Elle ne menace pas, comme la police peut le faire, parce qu'elle ne relève pas du dictat de la loi, mais bien du bon sens. Elle est plus discrète et conviviale et ne nécessite pas de témoin ou de juge. Elle est une affaire plus personnelle qui favorise le bon voisinage et témoigne du désir de vivre ensemble dans la poursuite du bonheur.

    Il en est de même de l'éthique qui, même si elle s'abreuve à la morale, n'en a pas la lourdeur. L'éthique est plus populaire et s'attache davantage à la méthode qu'au fondement. Tout est dans la façon de faire, dans la rectitude des gestes et du langage. Mais cela ne doit pas tromper l'observateur, il y a un but recherché : ne pas choquer l'autre pour bien vivre ensemble.

    Nous le voyons, non seulement il y a analogie entre l'équité et l'éthique, mais en plus il y a complémentarité. L'une ne va pas sans l'autre. À deux, elles couvrent l'ensemble du spectre des rapports entre humains. L'une régit le bon voisinage, l'autre s'occupe des individus du même clan. L'équité comme l'éthique, portent toutes deux en elles le germe du compromis et favorisent la même légèreté des rapports entre humains.

    Alors que la justice et la morale tiennent les individus responsables de leur malheur et les sanctionnent, l'équité et l'éthique les encouragent à poser les gestes qui conduisent au bonheur, la façon de faire contribuant davantage à l'atteinte du bonheur que la conscience de la finalité des gestes posés. Elles allègent le fardeau d'une vie, masquant les lourdes exigences de la morale et la justice qui n'autorisent aucune fantaisie.

    Toutefois, qu'on ne se trompe pas sur la probité de l'équité et de l'éthique, si elles sont conviviales, elles sont aussi élastiques. Si elles peuvent produire du bonheur, elles peuvent aussi être la source de grands malheurs lorsqu'on les étire trop. La duplicité et l'hypocrisie sont leurs cousines. Combien d'organisations se drapent dans l'équité et l'éthique pour imposer leur implacable logique du profit qui ne fait pas que des heureux dans leurs relations avec leurs employés, leur clientèle et la population.

    Lorsque les valeurs communes ne s'imposent plus naturellement, la morale et la justice viennent à la rescousse, elles imposent leur arbitrage sans lequel la société sombrerait dans la déchéance et le chaos. Ce sont elles qui assurent l'équilibre du monde humain, ce que l'équité et l'éthique ne peuvent faire, puisqu'elles ne sont que des mécanismes d'autorégulation du quotidien. Comme vous le dites si bien, elles n'ont pas le caractère universel et transcendant que la justice et de la morale peuvent avoir.


    Louis Lapointe
    Brossard
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  • Pierre Faubert - Inscrit
    9 février 2008 23 h 05
    L'habit ne fait pas le moine
    Après plus de 25 ans comme professeur d'enseignement moral, j'en arrive à ce stade de ma réflexion morale à considérer qu'il y a une sagesse innée chez les humains et qu'il nous faut, à la manière de Socrate et de tous les grands pédagogues, amener les humains à réfléchir sur ce qu'ils sont et leur permettre de faire l'expérience de leur sagesse.

    J'ai remarqué qu'entre les âges de 11 à 13 ans, les enfants avaient des capacités extraordinaires de réflexion à un niveau proche de la mystique. S'ils ont l'occasion de rester en silence environs 5 minutes, ils peuvent, par la suite, exprimer ce que les philosophes ont déjà dit ou écrit avant eux. Ils ont un bon sens moral et c'est à partir de 14 ans et plus qu'ils commencent à vouloir être bien vus et perçus par leurs pairs et les adultes. Ils perdent leur sens moral pour adopter l'éthique de leur milieu de vie. En fait en essayant d'être "éthiques", ils s'éloignent de leur sagesse.

    L'éthique est devenue corporatiste à la manière des grandes compagnies qui organisent des sessions ou des "retraites" pour que les employés adoptent l' "éthique" de la société. C'est tellement extérieur! C'est un vêtement, un habit. Mais où est l'intérieur? Y a-t-il là une expérience de réflexion morale qui fait en sorte que l'agir suive l'être? Ou bien en sommes-nous toujours à une autre "morale du devoir"?

    Pierre Faubert, psychologue
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  • Chryst - Abonné
    18 février 2008 15 h 09
    L'éthique, la morale et le bonheur
    L'éthique a remplacé le sens de la morale en même temps ou presque que nous avons vidé les églises. La morale aura toujours une certaine place dans le bonheur.

    Il est curieux qu'on associe également la morale au bonheur. J'ai déjà assisté à une conférence de monsieur Dallaire sur les couples heureux. Tout est, en effet, dans leurs façons de régler leurs conflits.
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