samedi 21 novembre 2009 Dernière mise à jour 23h40


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Vadeboncoeur, moderne irréductible

Michel Lapierre   9 février 2008  Livres
En présentant, sous le titre Une tradition d'emportement, une anthologie des écrits les plus anciens de Pierre Vadeboncoeur, né dans l'île de Montréal en 1920, Yvan Lamonde et Jonathan Livernois avouent avoir dû se lancer dans «un long plaidoyer auprès de l'auteur pour lui faire voir — parfois à son corps défendant — l'intérêt littéraire et historique de ses textes». Ils avaient raison d'être tenaces.

Les écrits choisis (1945-1965) témoignent éloquemment de la continuité de l'oeuvre de Vadeboncoeur. Ils donnent même la clé nécessaire à la compréhension de la démarche globale de l'intellectuel.

Qu'en 1961 un syndicaliste associât la libération sociale du Québec à l'éclosion de notre peinture abstraite, cela pouvait paraître saugrenu, même aux yeux des gens de gauche. En publiant dans Cité libre l'article «Borduas, ou la minute de vérité de notre histoire», Vadeboncoeur étonnait, d'autant plus qu'il affirmait à propos du peintre, qui, par le manifeste Refus global, avait rompu avec notre passé catholique: «Il avait quelque chose d'un saint.»

Faire de Borduas un saint laïque pour opposer la liberté créatrice exprimée dans ses toiles à l'hypocrisie des prédicateurs qui, selon l'article, commandent d'adorer Dieu «en Lui mentant», semblait incongru. Pourtant, c'était la meilleure manière de montrer que la révolution picturale des automatistes, encore plus éclatante chez Riopelle que chez Borduas, devançait par sa modernité notre littérature et n'attaquait pas le phénomène spirituel en soi.

L'influence souterraine de Borduas libérait, souvent à leur insu, les plus éveillés des intellectuels canadiens-français, d'un moralisme stérile et d'une religiosité terre à terre, mesquine, plus paysanne que chrétienne. C'était un bouleversement.

Sinueuse, nuancée, insistante, admirable, la prose de Vadeboncoeur évoquait par des détours notre aliénation collective pour mieux en percer le mystère. Elle déchiffrait l'humiliation, l'étouffement et la solitude d'un drôle de peuple occidental: un gamin au corps robuste mais à l'âme rachitique.

Vadeboncoeur faisait de Paul-Émile Borduas, cet agnostique affranchi du passé, l'antithèse de Lionel Groulx, ce croyant passéiste. Dans une société qu'écrasait un catholicisme étriqué, on pouvait croire que le syndicaliste aurait considéré, devant l'omniprésence du spirituel, le peintre d'avant-garde comme le champion de la matière vivante. Contre toute attente, Vadeboncoeur soutenait que Borduas faisait jaillir de l'esprit, et non de la chair, l'indispensable révolution collective.



Unité du peuple

Son livre La Ligne du risque (1963), qui renfermait l'article capital publié l'année précédente dans la revue Situations, résumait ainsi sa pensée: «Personne, ou presque, n'avait été assez spirituel pour tenter enfin une véritable expérience. Borduas s'en est remis complètement à l'esprit. Il a tout joué. Le Canada français moderne commence avec lui.»

Pour l'écrivain, ce peintre avait, dans notre société, fait reculer l'obscurantisme qui risquait de s'assimiler au matérialisme américain le plus vulgaire. Il fallait que Vadeboncoeur crût profondément à l'unité organique du peuple pour penser qu'un art aussi élitiste que la peinture abstraite pouvait déterminer l'avenir national.

Dans L'Autorité du peuple, publiée en 1965, le syndicaliste montre que, grâce à Borduas, la liberté créatrice est passée du domaine de la peinture à celui des idées. «Mon socialisme, par exemple, ne cesse, écrit-il, de s'approfondir et de gagner en autonomie; il est devenu pour moi générateur de pensées... Je dirais la même chose de mon indépendantisme, beaucoup plus récent.»

Loin de découler de la doctrine nationaliste de Groulx, l'indépendantisme de Vadeboncoeur était «d'essence révolutionnaire». Il surgissait du socialisme et de l'expérience syndicale, comme d'un tableau abstrait mais bien réel. L'écrivain rappellera l'événement déclencheur, survenu à Baie-Comeau en 1960: «[...] le spectacle de milliers d'ouvriers prisonniers du capital étranger comme de syndicats étrangers, et cherchant violemment à se libérer.»

En 1978, dans Les Deux Royaumes, Vadeboncoeur, horrifié par la superficialité d'une nouvelle culture occidentale qui refuse l'enracinement, avoue qu'il se trompait jadis en estimant qu'il devait, à la suite de Borduas, «être quitte envers le passé». Désenchanté, il donne l'impression de laisser une oeuvre affaiblie par le reniement. De moderne, il serait devenu antimoderne.

En fait, la lecture des écrits anciens révèle que la modernité préconisée par Vadeboncoeur, comme une tradition à inventer, répondait déjà aux exigences qu'à partir de 1978 l'essayiste formulera. Il rejetait non seulement notre passé folklorique, mais aussi un certain culte états-unien de la superficialité. Le penseur ne croyait pas en vain que le socialisme et la libération nationale rappelaient la pérennité et la profondeur des oeuvres d'art.

Collaborateur du Devoir

***
UNE TRADITION D'EMPORTEMENT

ÉCRITS (1945-1965)

Pierre Vadeboncoeur

PUL

Québec, 2007, 182 pages






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Roland Berger
    Abonné
    samedi 9 février 2008 23h52
    Merci !
    « Le Québec devra une fière chandelle à Yvan Lamonde et Jonathan Livernois. Ramener les écrits de Pierre Vadeboncoeur maintenant est de la plus haute pertinence. Les jeunes qui ne savent plus d'où ils viennent et où ils sont pourront tirer grand prodit de leur lecture. Merci !
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

  • loiselet
    Abonné
    dimanche 10 février 2008 09h32
    La philo
    « Pierre Vadeboncoeur est un phare qu'il ne faut pas mettre sous le boisseau. Publier ses textes était primordial, ce sera une clé apportée à la compréhension de la québécitude et à celle, même, du système économique qui nous régit (méprise). Quand je pense qu'on a déjà "pensé" à faire disparaître les cours de philo de l'enseignement...
    La prose de Vadeboncoeur s'apparente à la beauté d'un texte poétique et est voisine des fulgurances créatrices d'un Gaston Miron et des audaces picturales des Borduas et Riopelle. »

  • Jean-Luc Gouin
    Abonné
    dimanche 10 février 2008 17h53
    La juvénilité du blanc cheveu
    « Monsieur V,

    Je visiterai cet ouvrage comme on parcourt, avec intérêt, une contrée (trop) méconnue de son propre pays. Ce qui à la rigueur peut se révéler excusable, n'est-ce pas, lorsqu'il s'agit - équivalant à quarante fois la Suisse pour une population à toutes fins utiles identique - du dix-septième territoire national en importance au monde.

    Et ce, tant au plan de sa superficie que de la puissance de son économie.

    Et ce en dépit, aussi, et en quelque manière contre toute logique historique, de nos lourdes et séculaires entraves structurelles. Que celles-ci, en notre temps, se nommassent Jean Charest, Alain Dubuc, France Boucher, Jocelyn Létourneau ou Beryl Wajsman.

    Aussi est-il encore permis, avec ce regretté Britannique (!) qui naguère accompagna sans doute votre jeune adulteté, monsieur, de se dire : Imagine !

    Car vous êtes de ces hommes, Pierre Vadeboncoeur - à l'instar d'un Gilles Vigneault ou d'un Jacques Parizeau, par exemple -, dont la blanche chevelure (c'est devenu une marotte chez moi) constitue l'indice, voire le 'chiffre', de la véritable jeunesse.

    Je veux dire en cela : cette jeunesse inextinguible qui s'incarne à vie - et à la mort - chez l'authentique guerrier de la dignité.

    (cela dit, il est vrai que la jeunesse aux cailloux rasés de notre époque ferait plutôt figure, actuellement, d'autant de Samson émasculant leur pilosité avec frénésie ; d'autant plus qu'elle sait majorer l'anomie conséquente, cette belle jeunesse fièrement dépourvue du plus discret cheveu à la Bourgault, d'une cécité volontaire et sciemment entretenue que rappellent avec force ostentation ces lunettes superfétatoires sommeillant sur une calotte crânienne sans yeux)

    Concitoyen Vadeboncoeur, je te salue avec respect et reconnaissance.

    jlg
    http://archives.vigile.net/00-4/jlg-miroir.html »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
3 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres

Articles les plus commentés

Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009