Roman québécois - Des travers trafiqués
«Tout reposait sur la simplification et il était parvenu à un point où il lui fallait simplifier.» Sur le coup — ah! ces intuitions de lecteur... —, j'ai été frappé par cette phrase pourtant banale, sans charme particulier, lue dans la deuxième nouvelle du recueil de Gaëtan Brulotte. Il y est question d'un personnage qui, à l'instar de la plupart des autres de ce livre, est affligé d'un nom improbable. Pour lui, c'est Iltrum, dont on trouvera les origines en cherchant là où il faut. Il aurait pu, à mon avis, s'appeler Aschenbach, si l'auteur avait eu un goût plus prononcé pour les références littéraires.
Iltrum est en effet le cousin caricatural du personnage inoubliable de Thomas Mann dans Mort à Venise. Observateur distant lui aussi, Iltrum est désabusé, encore qu'il ne recherche pas la beauté idéale qui va signer sa perte. Réfugié dans une station balnéaire, il se contente d'enregistrer, dans des instantanés, des parcelles de vies étrangères auxquelles il tente de trouver un sens. Et qui lui font conclure — la belle découverte! — que tout n'est pas si simple qu'il l'aurait cru.
La phrase citée plus haut m'a semblé comme un aveu ou un leitmotiv, répercuté dans tout le recueil. Elle suggère, dans l'après-coup de la lecture, un parti pris de simplicité volontaire, pour emprunter au jargon à la mode d'aujourd'hui.
Simples, ils le sont en effet, les personnages de ces nouvelles. Un peu trop même, réduits le plus souvent au statut d'esquisses, qu'ils soient concierges, professeurs ou chefs d'entreprise. On leur cherchera en vain un corps ou une âme. Ils existent plutôt par leurs goûts, leurs manies et surtout leur regard, qui s'essaie à être narquois, en tout cas oblique, ce en quoi ils sont fidèles au titre du recueil.
Paradoxe attendu: pour inscrire cette simplification, ces personnages empruntent des détours qui leur nuisent: celui de la fantaisie onomastique — on s'appelle Puff, Monsieur Assis ou Monsieur Toujours, ou Inemi, et quand on a la chance de n'être que Roger Durand, on se fait rebaptiser Bou; de même, les lieux, pourtant sans mystère, sont enrobés d'un flou qu'il faut croire symbolique: un village, Soubirous, ou encore l'Europe et l'Amérique du Nord, devenues respectivement l'Est et l'Ouest. Nous sommes dans la proximité, dans du connu qui se donne des allures d'étrangeté.
La Vie de biais relate des fantaisies qui prennent leur départ dans l'anecdotique, apparemment réaliste, et versent à l'occasion dans le bizarre. Une tortue est ainsi recyclée en cheval marin; un professeur qui en pince pour une de ses étudiantes a si peur de passer pour un harceleur qu'on le convertit en homme plus rose que rose, moitié potiche, moitié nounours. Mais la tortue accomplit sa tâche, de même que le professeur, qui conquiert l'étudiante de ses fantasmes, en toute quiétude morale. Affaires classées: on se réjouira pour eux deux.
L'embêtant, dans ce recueil dont les histoires en valent bien d'autres, ce sont les leçons qui s'y profilent, ces messages qui empruntent à une moralité ancienne ou, pire, à la sagesse des nations. Les psychologues seraient des fumistes — cela court dans les livres de Brulottte —; dans les entreprises, tout n'est qu'hypocrisie, on se hait et se jalouse en faisant mine de s'estimer; les Européens — Italiens, Français, au choix — seraient prétentieux, mesquins, en fait proprement insupportables, alors que les Nord-Américains, eux, seraient tolérants et tellement mieux organisés.
Ce propos, lourdement appuyé, se trouve dans la plus longue nouvelle du recueil de Brulotte, Le Complexe de Putiphar, heureusement placée à la fin du livre. La référence biblique est même donnée pour le bénéfice de ceux qui ne l'auraient pas devinée. Mais il y est surtout dit, par des biais soulignés à gros traits, de se méfier des échanges dits culturels, auxquels nous, Nord-Américains, avons tout à perdre. Car ici — le saviez-vous?—, il y a le confort, les commodités, l'efficacité; et là-bas, leurs contraires obligés. Cela va jusqu'à l'honnêteté et au savoir-vivre, qui seraient des vertus nord-américaines.
Puisqu'on en est aux clichés, on lira dans La Fulgurante Ascension de Bou que pour devenir une vedette, il suffit de trouver les moyens de faire parler de soi, de s'exhiber en jetant de la poudre aux yeux, pourvu que cela crée un scandale médiatique.
Ces messages, simplistes, dont certains fleurent bon la misogynie ou la xénophobie, ne sont pas écrits en toutes lettres dans les nouvelles de Brulotte. Ils y sont pourtant inscrits, et ce sont eux que j'ai retenus, à regret. À défaut de pouvoir m'agripper aux personnages, aux situations où ils se trouvent, où la banalité est boursouflée d'invraisemblance.
Au delà des épisodes parfois loufoques, des identités — de personnages et de lieux — dont les clés pourront amuser les amateurs d'allusions obscures —, on trouve, dans La Vie de biais, un discours — enrobé, il est vrai — le plus souvent banal, un éloge d'un gros bon sens qui confortera, à la rigueur, ceux qui en auraient besoin. On y suggère que la vie n'est pas simple, que les gens qu'on observe ne sont pas ce qu'on aurait cru, et puis, tiens, tant qu'à y être, que pierre qui roule n'amasse pas mousse, qu'a beau mentir qui vient de loin, que la vie est une chiennerie mais qu'on n'a qu'elle, alors autant s'en accommoder...
Cette douzaine de nouvelles ont beaucoup voyagé — sous une forme différente, précise-t-on dans une note en fin de volume — avant d'être rapaillées ici. Elles ont paru en Europe et en Amérique, dans des collectifs, des périodiques qui signalent la réputation de l'auteur. Surfaite, dans ce cas-ci. Brulotte est un écrivain d'expérience, et un universitaire, qui a déjà fait un peu mieux, notamment dans un recueil intitulé Ce qui nous tient. Mais les nouvelles de La Vie de biais sont médiocres; elles ne méritaient pas d'être dispersées de par le monde. On y trouvera un emploi immodéré des adjectifs, et mille détours pour dire une simplicité discutable, et qui, par là, se dérobe.
La littérature, la vraie, peut jouer de détours et d'entourloupettes pourvu qu'il s'y trouve au bout du compte un effet de séduction — qui ne joue pas ici — ou un espace de lecture qui laisse à ceux qui en ont envie le loisir de rêver ou de prendre parti. Ici, on est prié d'obéir à cette injonction paradoxale: suivez aveuglément le cours des choses, et croyez, foi de narrateurs, en la déviance.
robert.chartrand5@sympatico.ca
Iltrum est en effet le cousin caricatural du personnage inoubliable de Thomas Mann dans Mort à Venise. Observateur distant lui aussi, Iltrum est désabusé, encore qu'il ne recherche pas la beauté idéale qui va signer sa perte. Réfugié dans une station balnéaire, il se contente d'enregistrer, dans des instantanés, des parcelles de vies étrangères auxquelles il tente de trouver un sens. Et qui lui font conclure — la belle découverte! — que tout n'est pas si simple qu'il l'aurait cru.
La phrase citée plus haut m'a semblé comme un aveu ou un leitmotiv, répercuté dans tout le recueil. Elle suggère, dans l'après-coup de la lecture, un parti pris de simplicité volontaire, pour emprunter au jargon à la mode d'aujourd'hui.
Simples, ils le sont en effet, les personnages de ces nouvelles. Un peu trop même, réduits le plus souvent au statut d'esquisses, qu'ils soient concierges, professeurs ou chefs d'entreprise. On leur cherchera en vain un corps ou une âme. Ils existent plutôt par leurs goûts, leurs manies et surtout leur regard, qui s'essaie à être narquois, en tout cas oblique, ce en quoi ils sont fidèles au titre du recueil.
Paradoxe attendu: pour inscrire cette simplification, ces personnages empruntent des détours qui leur nuisent: celui de la fantaisie onomastique — on s'appelle Puff, Monsieur Assis ou Monsieur Toujours, ou Inemi, et quand on a la chance de n'être que Roger Durand, on se fait rebaptiser Bou; de même, les lieux, pourtant sans mystère, sont enrobés d'un flou qu'il faut croire symbolique: un village, Soubirous, ou encore l'Europe et l'Amérique du Nord, devenues respectivement l'Est et l'Ouest. Nous sommes dans la proximité, dans du connu qui se donne des allures d'étrangeté.
La Vie de biais relate des fantaisies qui prennent leur départ dans l'anecdotique, apparemment réaliste, et versent à l'occasion dans le bizarre. Une tortue est ainsi recyclée en cheval marin; un professeur qui en pince pour une de ses étudiantes a si peur de passer pour un harceleur qu'on le convertit en homme plus rose que rose, moitié potiche, moitié nounours. Mais la tortue accomplit sa tâche, de même que le professeur, qui conquiert l'étudiante de ses fantasmes, en toute quiétude morale. Affaires classées: on se réjouira pour eux deux.
L'embêtant, dans ce recueil dont les histoires en valent bien d'autres, ce sont les leçons qui s'y profilent, ces messages qui empruntent à une moralité ancienne ou, pire, à la sagesse des nations. Les psychologues seraient des fumistes — cela court dans les livres de Brulottte —; dans les entreprises, tout n'est qu'hypocrisie, on se hait et se jalouse en faisant mine de s'estimer; les Européens — Italiens, Français, au choix — seraient prétentieux, mesquins, en fait proprement insupportables, alors que les Nord-Américains, eux, seraient tolérants et tellement mieux organisés.
Ce propos, lourdement appuyé, se trouve dans la plus longue nouvelle du recueil de Brulotte, Le Complexe de Putiphar, heureusement placée à la fin du livre. La référence biblique est même donnée pour le bénéfice de ceux qui ne l'auraient pas devinée. Mais il y est surtout dit, par des biais soulignés à gros traits, de se méfier des échanges dits culturels, auxquels nous, Nord-Américains, avons tout à perdre. Car ici — le saviez-vous?—, il y a le confort, les commodités, l'efficacité; et là-bas, leurs contraires obligés. Cela va jusqu'à l'honnêteté et au savoir-vivre, qui seraient des vertus nord-américaines.
Puisqu'on en est aux clichés, on lira dans La Fulgurante Ascension de Bou que pour devenir une vedette, il suffit de trouver les moyens de faire parler de soi, de s'exhiber en jetant de la poudre aux yeux, pourvu que cela crée un scandale médiatique.
Ces messages, simplistes, dont certains fleurent bon la misogynie ou la xénophobie, ne sont pas écrits en toutes lettres dans les nouvelles de Brulotte. Ils y sont pourtant inscrits, et ce sont eux que j'ai retenus, à regret. À défaut de pouvoir m'agripper aux personnages, aux situations où ils se trouvent, où la banalité est boursouflée d'invraisemblance.
Au delà des épisodes parfois loufoques, des identités — de personnages et de lieux — dont les clés pourront amuser les amateurs d'allusions obscures —, on trouve, dans La Vie de biais, un discours — enrobé, il est vrai — le plus souvent banal, un éloge d'un gros bon sens qui confortera, à la rigueur, ceux qui en auraient besoin. On y suggère que la vie n'est pas simple, que les gens qu'on observe ne sont pas ce qu'on aurait cru, et puis, tiens, tant qu'à y être, que pierre qui roule n'amasse pas mousse, qu'a beau mentir qui vient de loin, que la vie est une chiennerie mais qu'on n'a qu'elle, alors autant s'en accommoder...
Cette douzaine de nouvelles ont beaucoup voyagé — sous une forme différente, précise-t-on dans une note en fin de volume — avant d'être rapaillées ici. Elles ont paru en Europe et en Amérique, dans des collectifs, des périodiques qui signalent la réputation de l'auteur. Surfaite, dans ce cas-ci. Brulotte est un écrivain d'expérience, et un universitaire, qui a déjà fait un peu mieux, notamment dans un recueil intitulé Ce qui nous tient. Mais les nouvelles de La Vie de biais sont médiocres; elles ne méritaient pas d'être dispersées de par le monde. On y trouvera un emploi immodéré des adjectifs, et mille détours pour dire une simplicité discutable, et qui, par là, se dérobe.
La littérature, la vraie, peut jouer de détours et d'entourloupettes pourvu qu'il s'y trouve au bout du compte un effet de séduction — qui ne joue pas ici — ou un espace de lecture qui laisse à ceux qui en ont envie le loisir de rêver ou de prendre parti. Ici, on est prié d'obéir à cette injonction paradoxale: suivez aveuglément le cours des choses, et croyez, foi de narrateurs, en la déviance.
robert.chartrand5@sympatico.ca
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