Les fils d'Abraham
Jadis, quand j'ai parcouru les déserts du Sud-Ouest américain en quête de scorpions et de serpents à sonnette en compagnie d'une bande de joyeux bibitologues répartis dans deux minibus, nous avions notre hymne, une petite chanson que nous entonnions le soir au campement, en buvant du rhum dans des moitiés d'ananas évidées: «Father Abraham / Had seven sons / Seven sons had Father Abraham / I am one of them / So are you / So let's all praise the Lord.» Et on recommence, en bougeant un bras, une jambe, d'autres parties du corps... Un gros succès, que les scouts allaient ensuite s'approprier. En apprenant, dernièrement, que Father Abraham était le surnom affectueux donné par les soldats nordistes à leur président pendant la guerre de Sécession, je me suis demandé si ce n'était pas là l'origine des sept fils du père Abraham: une marche militaire unioniste. Il semblerait que non, finalement.
Mais la référence biblique peut s'expliquer: sur les portraits de l'époque, l'icône morale incarnée par Abraham Lincoln semble sortir tout droit de l'Ancien Testament. Longtemps avant Reagan, avant Kennedy, avant Sarko-boulot-dodo et le coiffeur de Robert Bourassa, l'image publique est déjà mensonge, sinon fabrication. On est encore bien loin de l'image déréalisée et manipulable en tous sens du monde numérique, dans la jeunesse d'une illusion: «Wrede Sartorius fut stupéfait de se rendre compte que ce n'était pas le dirigeant résolu et visionnaire dont les portraits étaient omniprésents sur tout le territoire de l'Union. C'était un homme rongé par la vie, aux yeux pleins de souffrance, à la physionomie presque sépulcrale... »
Dans l'oeil du médecin, moins indulgent que les premières plaques photographiques, le vieux Abie Lincoln, donc, ne payait pas de mine. Mais c'est le romancier qui prononce le diagnostic: «Ce dont il souffrait, en définitive, c'était peut-être les blessures de la guerre qu'il avait accumulées en lui, les misères amassées de ce pays déchiré qu'il incarnait.» On le voit encore aujourd'hui: à moins de recevoir une balle de Mannlicker dans la tronche à 46 ans, se retrouver vieilli prématurément semble être le sort qui guette la plupart des présidents américains.
Qu'un romancier permette à un chef d'État de traverser les pages de son livre, on se dit que voilà un signe de maturité certain. Mine de rien, il y faut de l'aplomb. Et si, comme lecteur, on aime le genre, alors à chacun son petit panthéon: je ferme les yeux et revois Churchill semoncer l'amiral Darlan dans la France en débâcle du Jardin des plantes de Claude Simon, ou bien le tsar Alexandre qui fait volter son cheval dans le regard comblé d'adoration de ses hommes, on est à la veille de la bataille des Trois Empereurs et dans Tolstoï, où d'autre?
E. L. Doctorow est aujourd'hui considéré comme un des plus importants écrivains états-uniens et on peut raisonnablement le croire au sommet de son art. Il a connu la consécration populaire avec Ragtime (1975) et la respectabilité avec Le Livre de Daniel. L'arrivée du troisième millénaire l'a vu, septuagénaire, s'interroger sur Dieu (Cité de Dieu, encensé dans cette chronique en 2003). Lorsqu'un auteur d'une telle stature, qui n'a pas l'habitude de faire dans la plaquette, choisit de consacrer tout un livre à une guerre, le chroniqueur que je suis a tendance à ouvrir l'oeil et le bon. Car peu importe la distance historique du sujet traité, et ne serait-ce qu'à son corps défendant, le romancier reste un commentateur de son temps. Donc, pour un chef de file de la littérature américaine, écrire sur la guerre après 2001 ne saurait constituer un divertissement tout à fait innocent...
Le nom de Tolstoï a été prononcé, et même imprimé en toutes lettres en quatrième de couverture. Guerre et paix se dresse de toute évidence à l'horizon des ambitions du livre de Doctorow. On le voit élaborer une sous-intrigue autour d'un attentat raté contre un généralissime et on pense forcément à Pierre Bézoukov, dont la tentative contre Napoléon se terminait en eau de boudin. Moins ridicule, celle d'Arly, déserteur de l'armée sudiste et faux photographe illuminé, lui vaut le peloton d'exécution. Sa cible était le général William Tecumseh Sherman, aimé de ses hommes, craint de ses ennemis, en plus d'être un personnage non négligeable de cette histoire. Mais d'abord, une petite mise en contexte.
Les circonstances de la guerre civile américaine nous semblent presque familières: un indéniable impératif d'ordre moral (l'abolition de l'esclavage) sert à occulter la réalité économique qui se trouve être la source de l'affrontement. La guerre de Sécession, ce fut d'abord la lutte du Nord protectionniste contre le Sud libre-échangiste au coton, avec l'Ouest pour enjeu: les nouveaux États allaient-ils opter pour des taxes douanières ou l'exportation des matières premières? Les esclaves ou les machines? Décembre 1860, la Caroline du Sud prend la tête de la rébellion et n'attend même pas l'entrée en fonction de Lincoln pour se séparer. Au moment où vous lirez ces lignes, elle sera peut-être en train de désigner un candidat noir à la présidence.
Contrairement à Tolstoï, Doctorow s'est concentré sur le récit de la campagne militaire comme telle, et au premier chef la fameuse «marche vers la mer» du général Sherman. Pas d'intermèdes dans le beau monde, ici. Les seuls civils qu'on rencontre sont ceux qui, vaincus ou libérés, se retrouvent balayés par le vent de l'histoire et chassés sur les routes, fuyant le rouleau-compresseur, puis obligés de s'y raccrocher pour survivre, aspirés pour le meilleur ou pour le pire dans le sillage vengeur de l'envahisseur.
En une très belle métaphore, l'armée conquérante est dépeinte sous la forme d'un gigantesque organisme gorgé de sang dont les centaines de milliers de cellules meurent pour être aussitôt remplacées et qui s'avance sur le pays dont il suce la vie en engraissant un nombre toujours plus grand de parasites. Et aussi, ce qui est plus inquiétant, en trouvant à cette progression un sens... Sherman: «Alors que cette marche est finie [...], j'y pense maintenant, [...] pas pour le sang et la mort mais pour la signification qu'elle conférait au sol même que nous parcourions, la façon qu'elle avait d'investir chaque champ, chaque marais, chaque rivière et chaque route d'une importance morale... » Aussi bien nous résigner, puisque «la production dévastatrice des ossements de nos fils, n'est qu'une guerre avant une guerre, une guerre après une guerre».
Évidemment, c'est toujours de haut, en retrait du champ de bataille, que ces nobles idées sont énoncées, jamais au fond du marais où le troufion retient ses tripes à deux mains. Et si l'héroïne qui semble avoir la prédilection de l'auteur est une jeune esclave émancipée, il ne fait aucun doute que le héros mâle de La Marche est bien le chef militaire qui incendie la terre de Scarlett O'Hara et à qui un Doctorow soucieux de notre édification a confié dans son livre la tâche de philosopher.
Sherman, toujours: «Il y a des hommes et des nations, il y a un bien et un mal. Il y a notre Union.» La Marche est un grand roman de guerre. On y retrouve des scènes de combat dignes de Stephan Crane, la compassion d'un Walt Whitman. L'auteur traite plutôt bien son douteux héros, ce Sherman qui, le premier, aurait eu l'idée de systématiquement ravager les infrastructures civiles pour anéantir le moral de l'ennemi. Nommé dans l'Ouest, il aura le génie de comprendre qu'il suffit d'effacer de la carte quelques millions de grosses bêtes pour détruire la culture lakota. Il a laissé son nom à un char d'assaut, ainsi qu'au plus grand séquoia du monde, âgé de 2200 ans et parfois qualifié de «principal organisme vivant de la planète». C'est ce qui s'appelle avoir le dernier mot.
Collaborateur du Devoir
***
La marche
E. L. Doctorow
Traduit de l'américain par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Éditions de l'Olivier
Paris, 2007, 383 pages
Mais la référence biblique peut s'expliquer: sur les portraits de l'époque, l'icône morale incarnée par Abraham Lincoln semble sortir tout droit de l'Ancien Testament. Longtemps avant Reagan, avant Kennedy, avant Sarko-boulot-dodo et le coiffeur de Robert Bourassa, l'image publique est déjà mensonge, sinon fabrication. On est encore bien loin de l'image déréalisée et manipulable en tous sens du monde numérique, dans la jeunesse d'une illusion: «Wrede Sartorius fut stupéfait de se rendre compte que ce n'était pas le dirigeant résolu et visionnaire dont les portraits étaient omniprésents sur tout le territoire de l'Union. C'était un homme rongé par la vie, aux yeux pleins de souffrance, à la physionomie presque sépulcrale... »
Dans l'oeil du médecin, moins indulgent que les premières plaques photographiques, le vieux Abie Lincoln, donc, ne payait pas de mine. Mais c'est le romancier qui prononce le diagnostic: «Ce dont il souffrait, en définitive, c'était peut-être les blessures de la guerre qu'il avait accumulées en lui, les misères amassées de ce pays déchiré qu'il incarnait.» On le voit encore aujourd'hui: à moins de recevoir une balle de Mannlicker dans la tronche à 46 ans, se retrouver vieilli prématurément semble être le sort qui guette la plupart des présidents américains.
Qu'un romancier permette à un chef d'État de traverser les pages de son livre, on se dit que voilà un signe de maturité certain. Mine de rien, il y faut de l'aplomb. Et si, comme lecteur, on aime le genre, alors à chacun son petit panthéon: je ferme les yeux et revois Churchill semoncer l'amiral Darlan dans la France en débâcle du Jardin des plantes de Claude Simon, ou bien le tsar Alexandre qui fait volter son cheval dans le regard comblé d'adoration de ses hommes, on est à la veille de la bataille des Trois Empereurs et dans Tolstoï, où d'autre?
E. L. Doctorow est aujourd'hui considéré comme un des plus importants écrivains états-uniens et on peut raisonnablement le croire au sommet de son art. Il a connu la consécration populaire avec Ragtime (1975) et la respectabilité avec Le Livre de Daniel. L'arrivée du troisième millénaire l'a vu, septuagénaire, s'interroger sur Dieu (Cité de Dieu, encensé dans cette chronique en 2003). Lorsqu'un auteur d'une telle stature, qui n'a pas l'habitude de faire dans la plaquette, choisit de consacrer tout un livre à une guerre, le chroniqueur que je suis a tendance à ouvrir l'oeil et le bon. Car peu importe la distance historique du sujet traité, et ne serait-ce qu'à son corps défendant, le romancier reste un commentateur de son temps. Donc, pour un chef de file de la littérature américaine, écrire sur la guerre après 2001 ne saurait constituer un divertissement tout à fait innocent...
Le nom de Tolstoï a été prononcé, et même imprimé en toutes lettres en quatrième de couverture. Guerre et paix se dresse de toute évidence à l'horizon des ambitions du livre de Doctorow. On le voit élaborer une sous-intrigue autour d'un attentat raté contre un généralissime et on pense forcément à Pierre Bézoukov, dont la tentative contre Napoléon se terminait en eau de boudin. Moins ridicule, celle d'Arly, déserteur de l'armée sudiste et faux photographe illuminé, lui vaut le peloton d'exécution. Sa cible était le général William Tecumseh Sherman, aimé de ses hommes, craint de ses ennemis, en plus d'être un personnage non négligeable de cette histoire. Mais d'abord, une petite mise en contexte.
Les circonstances de la guerre civile américaine nous semblent presque familières: un indéniable impératif d'ordre moral (l'abolition de l'esclavage) sert à occulter la réalité économique qui se trouve être la source de l'affrontement. La guerre de Sécession, ce fut d'abord la lutte du Nord protectionniste contre le Sud libre-échangiste au coton, avec l'Ouest pour enjeu: les nouveaux États allaient-ils opter pour des taxes douanières ou l'exportation des matières premières? Les esclaves ou les machines? Décembre 1860, la Caroline du Sud prend la tête de la rébellion et n'attend même pas l'entrée en fonction de Lincoln pour se séparer. Au moment où vous lirez ces lignes, elle sera peut-être en train de désigner un candidat noir à la présidence.
Contrairement à Tolstoï, Doctorow s'est concentré sur le récit de la campagne militaire comme telle, et au premier chef la fameuse «marche vers la mer» du général Sherman. Pas d'intermèdes dans le beau monde, ici. Les seuls civils qu'on rencontre sont ceux qui, vaincus ou libérés, se retrouvent balayés par le vent de l'histoire et chassés sur les routes, fuyant le rouleau-compresseur, puis obligés de s'y raccrocher pour survivre, aspirés pour le meilleur ou pour le pire dans le sillage vengeur de l'envahisseur.
En une très belle métaphore, l'armée conquérante est dépeinte sous la forme d'un gigantesque organisme gorgé de sang dont les centaines de milliers de cellules meurent pour être aussitôt remplacées et qui s'avance sur le pays dont il suce la vie en engraissant un nombre toujours plus grand de parasites. Et aussi, ce qui est plus inquiétant, en trouvant à cette progression un sens... Sherman: «Alors que cette marche est finie [...], j'y pense maintenant, [...] pas pour le sang et la mort mais pour la signification qu'elle conférait au sol même que nous parcourions, la façon qu'elle avait d'investir chaque champ, chaque marais, chaque rivière et chaque route d'une importance morale... » Aussi bien nous résigner, puisque «la production dévastatrice des ossements de nos fils, n'est qu'une guerre avant une guerre, une guerre après une guerre».
Évidemment, c'est toujours de haut, en retrait du champ de bataille, que ces nobles idées sont énoncées, jamais au fond du marais où le troufion retient ses tripes à deux mains. Et si l'héroïne qui semble avoir la prédilection de l'auteur est une jeune esclave émancipée, il ne fait aucun doute que le héros mâle de La Marche est bien le chef militaire qui incendie la terre de Scarlett O'Hara et à qui un Doctorow soucieux de notre édification a confié dans son livre la tâche de philosopher.
Sherman, toujours: «Il y a des hommes et des nations, il y a un bien et un mal. Il y a notre Union.» La Marche est un grand roman de guerre. On y retrouve des scènes de combat dignes de Stephan Crane, la compassion d'un Walt Whitman. L'auteur traite plutôt bien son douteux héros, ce Sherman qui, le premier, aurait eu l'idée de systématiquement ravager les infrastructures civiles pour anéantir le moral de l'ennemi. Nommé dans l'Ouest, il aura le génie de comprendre qu'il suffit d'effacer de la carte quelques millions de grosses bêtes pour détruire la culture lakota. Il a laissé son nom à un char d'assaut, ainsi qu'au plus grand séquoia du monde, âgé de 2200 ans et parfois qualifié de «principal organisme vivant de la planète». C'est ce qui s'appelle avoir le dernier mot.
Collaborateur du Devoir
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La marche
E. L. Doctorow
Traduit de l'américain par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Éditions de l'Olivier
Paris, 2007, 383 pages
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