Il était une fois...
La nature est morte, vive la nature! Avec ou sans majuscule, elle a été remplacée par l'environnement. Un Indien des Plaines aurait déclaré à ce sujet: l'environnement, c'est ce qui reste quand on a détruit la nature. Plus récemment, l'environnement a lui-même été tassé par le développement durable. Il était devenu usé, jetable. Les humains restent jeunes plus longtemps, mais les mots, eux, vieillissent de plus en plus vite. Ce qui m'intéresse avec la nature, c'est qu'elle abrite toutes sortes de bestioles. Pas l'environnement. Sinon, la protection de la faune relèverait du ministère de l'Environnement... pardon, du Développement durable, et non de celui des Ressources naturelles. Je vais maintenant conter une petite histoire: l'histoire naturelle du castor. Le castor relève du ministère de la Voirie. Ça n'existe plus, je le sais bien.
Il était une fois le castor. La nature l'avait doté d'incisives à croissance continue. Il avait les dents longues, mais ce n'était pas sa faute. S'il n'avait pas passé son temps à gruger à gauche et à droite, il aurait vite connu une mort atroce, le palais perforé par les palettes du bas. Donc, il se fit rongeur. Il arrachait des grosses bouchées aux troncs des bouleaux et des trembles, cisaillait des branches, bâtissait cabane, érigeait des barrages. Le castor avait, comme on dit, un impact sur son environnement. Il provoquait des inondations, faisait mourir la forêt autour de sa maison. Certains l'accusaient même d'accélérer le réchauffement de la planète à cause de tout le CO2 que ces arbres morts et ces végétations noyées libéraient dans l'atmosphère. Ces reproches glissaient sur la fourrure mouillée du castor comme de l'eau sur le dos d'un cadavre. Il savait bien, lui, que s'il cessait de picosser, ne serait-ce qu'une semaine, ses jours se termineraient là. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il en était conscient. La conscience suppose un certain recul, et le castor n'avait pas de temps pour ça. Il avait son bouleau qui l'attendait. Il était sérieux, inquiet. Un bon travaillant, comme on dit au Canadian Tire. Rogner ses incisives, c'était sa vie.
Lorsque Dieu, se servant du même gros tas d'argile que pour le castor, s'attaqua à l'homme, il avait appris de son erreur et équipa la race humaine de 32 petites couronnes d'ivoire qui poussaient une fois pour toutes, de sorte que, moyennant un nettoyage annuel à 80 tomates, plus quarante pour l'examen et les radios, on pouvait considérer l'affaire comme réglée. Mais Dieu ne pouvait pas penser à tout. C'est le cerveau de l'homme qui se mit à pousser...
Posséder un cerveau plus gros ne représentait pas, dans l'immédiat, un danger mortel. La boîte crânienne suivait, donc la tête de l'Homo sapiens n'allait pas éclater du jour au lendemain. Mais à l'intérieur même de ce cerveau, et grandissant encore plus vite que lui, se développa le sous-produit que nous appelons aujourd'hui conscience. En reculant toujours plus les limites de la perception humaine, cette conscience ne fit pas mourir l'homme, mais lui joua un tour pire encore: elle le rendit conscient de sa fin inévitable. Il allait mourir, et était apparemment le seul animal de la création à être au courant. Alors l'homme se fit rongeur. Et comme les 32 osselets d'ivoire dont l'avait doté Dieu étaient fragiles, il inventa la hache, puis la tronçonneuse. Pas longtemps après, on le vit entrer chez Rona.
Pour oublier qu'il allait mourir, l'humain inventa ensuite la motoneige, l'écran à cristaux liquides, un truc appelé Hummer, et tout un tas d'autres bidules. Et tous ces objets, de la cafetière Braun au Evinrude 70 forces, eurent sur la conscience humaine le même effet apaisant qu'une bonne grosse mâchée de bouleau sur les dents du castor. C'est ainsi qu'à Homo sapiens succéda Homo picossus, l'homme inquiet. Le rogneur, mesdames et messieurs. Dans le champ de la conscience, il voit des clôtures à réparer.
Dans La Presse du mardi 11 décembre, Pierre Foglia écrivait que «toute l'activité de la société est tournée vers l'expansion illimitée. C'est le moteur du monde.» Et aussi que «parler d'écologie sans parler de réduction de la consommation est une plaisanterie». En le lisant, frappé encore une fois par cet art de n'être pratiquement jamais à côté de la plaque (au baseball, monsieur Fog ferait peur avec sa moyenne de .800 au bâton), je me suis rappelé que j'avais croisé le bon doc Mongeau au Salon du livre et qu'il m'avait vendu un opuscule ou deux. Ce ne sera pas manquer de respect aux morts, je crois, que de rappeler ici que Mongeau est l'auteur d'un des témoignages les plus pertinents et sensibles que nous possédions sur le sort des embastillés d'Octobre 70. Son éditeur était Jacques Hébert, lequel, président de la Ligue des droits de l'homme et bon ami de Trudeau, avait sur le sujet un tout autre livre en tête: les pénibles justifications de jésuite de Gérard Pelletier, réviseur de listes noires dans ses temps perdus. Hébert publia Mongeau et se dépêcha d'aller dire en entrevue que le livre de son auteur «ne valait pas de la marde». On pourra en juger en se procurant la très belle réédition de Kidnappé par la police aux Éditions Écosociété, qui présentent, en appendice, le dossier de cette controverse.
L'autre livre me ramène à mes castors et au moteur du monde selon Foglia. Il s'intitule Objecteurs de croissance et est né d'un colloque tenu en mai 2007. Qu'ont en commun les auteurs de ce collectif? Ils s'attaquent tous, avec des moyens intellectuels variés et un pouvoir de conviction tout aussi variable, au plus formidable fétiche du monde occidental: la croissance économique. Le texte de monsieur Yves-Marie Abraham, sur le «mythe fondateur de la rareté», est particulièrement utile pour quelqu'un qui, comme moi, met les pages économiques et l'horoscope dans le même sac. Abraham aborde la science économique par le biais de l'anthropologie et, en une passionnante interrogation sur la nature du désir, démonte sous nos yeux ce fameux moteur du monde. Ressources limitées, désirs illimités. Tel est le dilemme dans lequel nous a enfermés le supposé trait de génie de monsieur Adam Smith, un «choix culturel» qui nous a fait passer de l'économie de subsistance à une «quête de satisfaction de besoins illimités», faisant de nous des animaux «en état de désir permanent».
Tout le reste n'est pas du même intérêt, et il est arrivé que la vue de l'expression «croissance personnelle» me fasse sauter quelques pages. On tombe sur des formules faciles, comme «moins de biens, plus de liens», alors que la consommation, au contraire, est l'inlassable tisseuse de liens par excellence. Quelque part entre le boulevard Saint-Laurent et la tourtière, cet ouvrage pourrait fournir l'amorce d'une réflexion stimulante et nécessaire, ne serait-ce que pour commencer à en finir avec l'hypocrisie institutionnalisée du développement durable. Le texte qu'y signe Mongeau m'a rappelé, par son bon sens, sa chaleur, mais aussi l'apparente naïveté qui est le lot du questionneur radical, le brûlot publié par un certain Michel Jurdant, il y a un quart de siècle, dans Le Devoir. Ce qu'il décrivait, c'était le monde où je voulais vivre, en même temps qu'une liste d'épicerie politique complètement folle. Hier, à Montréal, j'ai marché sur des millions de tonnes de déchets recyclés en chaleur et en vapeurs de méthane recrachées dans le ciel d'hiver et j'ai constaté que l'homme qui avait fait de moi un écologiste était devenu une rue.
hamelinlo@sympatico.ca
***
Objecteurs de croissance
Collectif sous la direction de Serge Mongeau
Éditions Écosociété
Montréal, 2007, 139 pages
* voir au sujet du même livre l'article de Louis Cornellier en page F 6
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Kidnappé par la police
Serge Mongeau
Éditions Écosociété
Montréal, 2001, 187 pages
Il était une fois le castor. La nature l'avait doté d'incisives à croissance continue. Il avait les dents longues, mais ce n'était pas sa faute. S'il n'avait pas passé son temps à gruger à gauche et à droite, il aurait vite connu une mort atroce, le palais perforé par les palettes du bas. Donc, il se fit rongeur. Il arrachait des grosses bouchées aux troncs des bouleaux et des trembles, cisaillait des branches, bâtissait cabane, érigeait des barrages. Le castor avait, comme on dit, un impact sur son environnement. Il provoquait des inondations, faisait mourir la forêt autour de sa maison. Certains l'accusaient même d'accélérer le réchauffement de la planète à cause de tout le CO2 que ces arbres morts et ces végétations noyées libéraient dans l'atmosphère. Ces reproches glissaient sur la fourrure mouillée du castor comme de l'eau sur le dos d'un cadavre. Il savait bien, lui, que s'il cessait de picosser, ne serait-ce qu'une semaine, ses jours se termineraient là. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il en était conscient. La conscience suppose un certain recul, et le castor n'avait pas de temps pour ça. Il avait son bouleau qui l'attendait. Il était sérieux, inquiet. Un bon travaillant, comme on dit au Canadian Tire. Rogner ses incisives, c'était sa vie.
Lorsque Dieu, se servant du même gros tas d'argile que pour le castor, s'attaqua à l'homme, il avait appris de son erreur et équipa la race humaine de 32 petites couronnes d'ivoire qui poussaient une fois pour toutes, de sorte que, moyennant un nettoyage annuel à 80 tomates, plus quarante pour l'examen et les radios, on pouvait considérer l'affaire comme réglée. Mais Dieu ne pouvait pas penser à tout. C'est le cerveau de l'homme qui se mit à pousser...
Posséder un cerveau plus gros ne représentait pas, dans l'immédiat, un danger mortel. La boîte crânienne suivait, donc la tête de l'Homo sapiens n'allait pas éclater du jour au lendemain. Mais à l'intérieur même de ce cerveau, et grandissant encore plus vite que lui, se développa le sous-produit que nous appelons aujourd'hui conscience. En reculant toujours plus les limites de la perception humaine, cette conscience ne fit pas mourir l'homme, mais lui joua un tour pire encore: elle le rendit conscient de sa fin inévitable. Il allait mourir, et était apparemment le seul animal de la création à être au courant. Alors l'homme se fit rongeur. Et comme les 32 osselets d'ivoire dont l'avait doté Dieu étaient fragiles, il inventa la hache, puis la tronçonneuse. Pas longtemps après, on le vit entrer chez Rona.
Pour oublier qu'il allait mourir, l'humain inventa ensuite la motoneige, l'écran à cristaux liquides, un truc appelé Hummer, et tout un tas d'autres bidules. Et tous ces objets, de la cafetière Braun au Evinrude 70 forces, eurent sur la conscience humaine le même effet apaisant qu'une bonne grosse mâchée de bouleau sur les dents du castor. C'est ainsi qu'à Homo sapiens succéda Homo picossus, l'homme inquiet. Le rogneur, mesdames et messieurs. Dans le champ de la conscience, il voit des clôtures à réparer.
Dans La Presse du mardi 11 décembre, Pierre Foglia écrivait que «toute l'activité de la société est tournée vers l'expansion illimitée. C'est le moteur du monde.» Et aussi que «parler d'écologie sans parler de réduction de la consommation est une plaisanterie». En le lisant, frappé encore une fois par cet art de n'être pratiquement jamais à côté de la plaque (au baseball, monsieur Fog ferait peur avec sa moyenne de .800 au bâton), je me suis rappelé que j'avais croisé le bon doc Mongeau au Salon du livre et qu'il m'avait vendu un opuscule ou deux. Ce ne sera pas manquer de respect aux morts, je crois, que de rappeler ici que Mongeau est l'auteur d'un des témoignages les plus pertinents et sensibles que nous possédions sur le sort des embastillés d'Octobre 70. Son éditeur était Jacques Hébert, lequel, président de la Ligue des droits de l'homme et bon ami de Trudeau, avait sur le sujet un tout autre livre en tête: les pénibles justifications de jésuite de Gérard Pelletier, réviseur de listes noires dans ses temps perdus. Hébert publia Mongeau et se dépêcha d'aller dire en entrevue que le livre de son auteur «ne valait pas de la marde». On pourra en juger en se procurant la très belle réédition de Kidnappé par la police aux Éditions Écosociété, qui présentent, en appendice, le dossier de cette controverse.
L'autre livre me ramène à mes castors et au moteur du monde selon Foglia. Il s'intitule Objecteurs de croissance et est né d'un colloque tenu en mai 2007. Qu'ont en commun les auteurs de ce collectif? Ils s'attaquent tous, avec des moyens intellectuels variés et un pouvoir de conviction tout aussi variable, au plus formidable fétiche du monde occidental: la croissance économique. Le texte de monsieur Yves-Marie Abraham, sur le «mythe fondateur de la rareté», est particulièrement utile pour quelqu'un qui, comme moi, met les pages économiques et l'horoscope dans le même sac. Abraham aborde la science économique par le biais de l'anthropologie et, en une passionnante interrogation sur la nature du désir, démonte sous nos yeux ce fameux moteur du monde. Ressources limitées, désirs illimités. Tel est le dilemme dans lequel nous a enfermés le supposé trait de génie de monsieur Adam Smith, un «choix culturel» qui nous a fait passer de l'économie de subsistance à une «quête de satisfaction de besoins illimités», faisant de nous des animaux «en état de désir permanent».
Tout le reste n'est pas du même intérêt, et il est arrivé que la vue de l'expression «croissance personnelle» me fasse sauter quelques pages. On tombe sur des formules faciles, comme «moins de biens, plus de liens», alors que la consommation, au contraire, est l'inlassable tisseuse de liens par excellence. Quelque part entre le boulevard Saint-Laurent et la tourtière, cet ouvrage pourrait fournir l'amorce d'une réflexion stimulante et nécessaire, ne serait-ce que pour commencer à en finir avec l'hypocrisie institutionnalisée du développement durable. Le texte qu'y signe Mongeau m'a rappelé, par son bon sens, sa chaleur, mais aussi l'apparente naïveté qui est le lot du questionneur radical, le brûlot publié par un certain Michel Jurdant, il y a un quart de siècle, dans Le Devoir. Ce qu'il décrivait, c'était le monde où je voulais vivre, en même temps qu'une liste d'épicerie politique complètement folle. Hier, à Montréal, j'ai marché sur des millions de tonnes de déchets recyclés en chaleur et en vapeurs de méthane recrachées dans le ciel d'hiver et j'ai constaté que l'homme qui avait fait de moi un écologiste était devenu une rue.
hamelinlo@sympatico.ca
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Objecteurs de croissance
Collectif sous la direction de Serge Mongeau
Éditions Écosociété
Montréal, 2007, 139 pages
* voir au sujet du même livre l'article de Louis Cornellier en page F 6
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Kidnappé par la police
Serge Mongeau
Éditions Écosociété
Montréal, 2001, 187 pages
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