Simenon: La mise à nu de l'homme
Photo : Christian Tiffet
L'année 2003 marquera le centième anniversaire de la naissance de Georges Simenon, père de Maigret, auteur de quelque trois cents romans, amant de 10 000 femmes, écrivain aux millions de lecteurs...
En février 1972, Georges Simenon termine Maigret et M. Charles. Ce sera le dernier de la série. Quelques semaines plus tard, il entreprend tout le rituel qu'il observe scrupuleusement depuis cinquante ans avant d'écrire un de ses romans durs. Il taille des crayons à mine de plomb, dispose des cartes géographiques, aligne un certain nombre de pipes. Après quoi, il s'attelle au plus important: l'enveloppe.
Sur celle-ci, il inscrit le nom, la profession et l'âge respectifs de ses personnages, le tout augmenté de leurs caractéristiques. Le haut de l'enveloppe est coiffé du titre choisi: Victor. Simenon s'assoit, se saisit d'une feuille, adopte un crayon. Rien ne sort. Pas un mot, aucun verbe, même pas un banal article. C'est le vide! Et comme il n'est pas homme à louvoyer et encore moins à s'apitoyer, il ferme boutique.
Le geste est définitif, sans appel. En 1973, il signera quelques dictées enregistrées sur magnétophone, il publiera surtout Mémoires intimes en 1981, mais aucun roman. Parce que ce jour de 1972 aucune odeur, aucune vision, aucun souvenir n'a aiguisé sa conscience, il a ressenti ce qu'il n'avait jamais éprouvé: l'angoisse de la page blanche. Être habité par celle-ci, c'était être dans l'obligation de jongler avec ce sentiment ou cet état avec lequel composent les littérateurs.
Peut-être bien que ce refus de l'obstination trouve son origine dans le commentaire que lui fit Colette au début de sa carrière. Après lecture de deux contes que Simenon lui avait proposés, alors qu'elle était directrice du quotidien parisien Le Matin, Colette lui martela ceci: «Surtout, pas de littérature!» Ce commentaire eut un tel impact sur le jeune Sim qu'il en fit en quelque sorte son mot d'ordre.
Dans les semaines qui suivirent cette rencontre, Simenon prit le parti de l'élagage. Afin de peaufiner son style, de l'aligner sur les canons fixés par Colette, Simenon cultivera le souci du mot juste et du verbe pesant. Du verbe balzacien qu'il affectionne depuis son adolescence. À cette époque de sa vie, il dévora en effet les romans du forgeron de la Comédie humaine ainsi que ceux de Gogol, Tchekhov, Tourgueniev, Hugo, Stendhal, Dostoïevski, surtout Dostoïevski et Gogol.
De ce parrainage, des tontons Balzac, Gogol et Dostoïevski, plus exactement de cette fréquentation aussi assidue qu'approfondie, le jeune Sim retiendra trois leçons... C'est pas ça! C'est mal dit! On recommence et on détaille.
Le passage obligé de cette revue de détails qui nous mène aux trois tontons et autres singularités de Simenon est le mensonge de sa... naissance! Il est arrivé au monde un vendredi 13 février en 1903. Sa mère, superstitieuse comme pas deux, concocte la fable suivante: sa naissance sera déclarée dans un autre temps que celui de la vérité.
Mais voilà, comme elle était par ailleurs une croyante fervente, une grenouille de bénitier, elle ne se pardonnera jamais ce qui était à ses yeux un affront au verbe divin. Résultat? À l'égard de Georges, elle sera toujours indifférente. À son endroit, elle affichera le profil de la détestation sobre du début jusqu'à sa fin. Son affection ou sa bienveillance, elle l'accordera avec constance au cadet de la famille, le prénommé Christian, qui, une fois adulte, choisira Hitler comme héros plutôt que Joséphine Baker. Il sera un collaborateur si pointilleux qu'il n'échappera à la prison qu'en fuyant en Afrique.
Le regard de la mère
Toujours est-il que Simenon recherchera la reconnaissance maternelle de sa plus tendre enfance jusqu'à la mort. Il n'essayera pas de la séduire, mais bien de l'épater. En raison de ou à cause de ou grâce à — allez savoir! — ce vice de la mère, il sera excessif en tout. Mine de rien, cela nous ramène aux trois tontons. Car pour combler ce déficit affectif, il se réfugiera dans leurs oeuvres. Il les fréquentera au plus près, disséquera leurs propos.
De Gogol, il retiendra la folie, ou plus précisément ce qui fait ou mène à la déstabilisation de l'humain. De Dostoïevski, il héritera, si l'on peut dire, cette attention que tout commentateur de la scène doit observer pour les bassesses, les mesquineries, les lâchetés qui font la soumission. De Balzac, c'est évidemment l'argent. De Balzac, c'est aussi la dimension physique de l'oeuvre, le poids de celle-ci. En Balzac, il retrouvera une proche connaissance... Sa mère! Il ne s'agit évidemment pas d'Honoré, mais du roman qu'il a consacré à une certaine cousine Bette.
De temps à autre, au cours de sa longue et fructueuse carrière, Simenon refilera à madame Simenon des espèces sonnantes pour améliorer l'ordinaire. Des années plus tard, au milieu des années 60, il va voir maman. Elle l'amène devant une grande armoire. Elle l'ouvre. Elle soulève des draps. Elle en soutire des billets, ses billets de Maigret, et lui dit: «Je ne veux pas de cet argent.» Et ce, après qu'il a tout tenté, après s'être mouillé même pour aider son frère nazillon comme le lui avait demandé maman. À l'endroit de Georges, madame Simenon s'est toujours comportée comme la cousine Bette, comme une peau de vache.
Cela étant, des trois tontons il retiendra autre chose, une leçon qui s'avérera fondamentale lorsqu'il sera confronté à ce moment où il faut confectionner le modus operandi de son oeuvre. De quoi s'agit-il? Tout doit être emmagasiné. Tout ce qu'on entend, tout ce qu'on voit, touche, sent, doit être stocké. Lorsqu'on est fermement décidé à accoster la vérité de l'homme nu, lorsqu'on entend ausculter tous les reliefs qui fondent celle-ci, veux, veux pas, on se met le poids du monde sur les épaules. On se met en état d'obligation. Celle du travail quotidien, constant.
Probablement qu'il y avait en lui un soupçon de jansénisme, une certaine inclination pour cette retenue toute nordiste. Ou inversement, un regard distant, mais non indifférent, sur le Sud. Tenez, les plats que mijote madame Maigret, c'est du boeuf aux carottes, du civet aux champignons, du confit de canard, du petit salé aux lentilles. Ce sont des plats travaillés. C'est toujours du fumé. Mais ce n'est jamais de la piperade, de la ratatouille ou de la paella. C'est goûteux, savoureux, consistant, mais ce n'est jamais coloré ou parfumé comme une salade niçoise.
André Gide, on le sait, a eu ce mot fameux: «On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments.» C'est vrai. Comme il est peut-être tout aussi vrai qu'on peut en faire avec son contraire. Mais bon... Ce qu'il y a d'intéressant avec Gide, c'est l'admiration qu'il avait pour Simenon. Très tôt, celui qui était alors l'éminence grise de la république des lettres avait saisi l'importance de l'oeuvre de Simenon. En lui, il voyait un homme qui un jour le... dépasserait! C'est fait.
Simenon a beaucoup écrit. Tellement que le volume — plus de 300 romans — en cache bien des qualités. De celle-ci, on soulignera une fidélité à lui-même. Conformément à sa devise, il s'est toujours efforcé de comprendre et de ne pas juger. Pour le reste, on ne cessera jamais de répéter cette remarque du doux Marcel Aymé: «Simenon, c'est Balzac moins les longueurs.»
Vient de paraître:
PASSION SIMENON
L'HOMME À ROMANS
Jean-Baptiste Baronian et Michel Schepens
Textuel
Paris, 2002, 192 pages
En février 1972, Georges Simenon termine Maigret et M. Charles. Ce sera le dernier de la série. Quelques semaines plus tard, il entreprend tout le rituel qu'il observe scrupuleusement depuis cinquante ans avant d'écrire un de ses romans durs. Il taille des crayons à mine de plomb, dispose des cartes géographiques, aligne un certain nombre de pipes. Après quoi, il s'attelle au plus important: l'enveloppe.
Sur celle-ci, il inscrit le nom, la profession et l'âge respectifs de ses personnages, le tout augmenté de leurs caractéristiques. Le haut de l'enveloppe est coiffé du titre choisi: Victor. Simenon s'assoit, se saisit d'une feuille, adopte un crayon. Rien ne sort. Pas un mot, aucun verbe, même pas un banal article. C'est le vide! Et comme il n'est pas homme à louvoyer et encore moins à s'apitoyer, il ferme boutique.
Le geste est définitif, sans appel. En 1973, il signera quelques dictées enregistrées sur magnétophone, il publiera surtout Mémoires intimes en 1981, mais aucun roman. Parce que ce jour de 1972 aucune odeur, aucune vision, aucun souvenir n'a aiguisé sa conscience, il a ressenti ce qu'il n'avait jamais éprouvé: l'angoisse de la page blanche. Être habité par celle-ci, c'était être dans l'obligation de jongler avec ce sentiment ou cet état avec lequel composent les littérateurs.
Peut-être bien que ce refus de l'obstination trouve son origine dans le commentaire que lui fit Colette au début de sa carrière. Après lecture de deux contes que Simenon lui avait proposés, alors qu'elle était directrice du quotidien parisien Le Matin, Colette lui martela ceci: «Surtout, pas de littérature!» Ce commentaire eut un tel impact sur le jeune Sim qu'il en fit en quelque sorte son mot d'ordre.
Dans les semaines qui suivirent cette rencontre, Simenon prit le parti de l'élagage. Afin de peaufiner son style, de l'aligner sur les canons fixés par Colette, Simenon cultivera le souci du mot juste et du verbe pesant. Du verbe balzacien qu'il affectionne depuis son adolescence. À cette époque de sa vie, il dévora en effet les romans du forgeron de la Comédie humaine ainsi que ceux de Gogol, Tchekhov, Tourgueniev, Hugo, Stendhal, Dostoïevski, surtout Dostoïevski et Gogol.
De ce parrainage, des tontons Balzac, Gogol et Dostoïevski, plus exactement de cette fréquentation aussi assidue qu'approfondie, le jeune Sim retiendra trois leçons... C'est pas ça! C'est mal dit! On recommence et on détaille.
Le passage obligé de cette revue de détails qui nous mène aux trois tontons et autres singularités de Simenon est le mensonge de sa... naissance! Il est arrivé au monde un vendredi 13 février en 1903. Sa mère, superstitieuse comme pas deux, concocte la fable suivante: sa naissance sera déclarée dans un autre temps que celui de la vérité.
Mais voilà, comme elle était par ailleurs une croyante fervente, une grenouille de bénitier, elle ne se pardonnera jamais ce qui était à ses yeux un affront au verbe divin. Résultat? À l'égard de Georges, elle sera toujours indifférente. À son endroit, elle affichera le profil de la détestation sobre du début jusqu'à sa fin. Son affection ou sa bienveillance, elle l'accordera avec constance au cadet de la famille, le prénommé Christian, qui, une fois adulte, choisira Hitler comme héros plutôt que Joséphine Baker. Il sera un collaborateur si pointilleux qu'il n'échappera à la prison qu'en fuyant en Afrique.
Le regard de la mère
Toujours est-il que Simenon recherchera la reconnaissance maternelle de sa plus tendre enfance jusqu'à la mort. Il n'essayera pas de la séduire, mais bien de l'épater. En raison de ou à cause de ou grâce à — allez savoir! — ce vice de la mère, il sera excessif en tout. Mine de rien, cela nous ramène aux trois tontons. Car pour combler ce déficit affectif, il se réfugiera dans leurs oeuvres. Il les fréquentera au plus près, disséquera leurs propos.
De Gogol, il retiendra la folie, ou plus précisément ce qui fait ou mène à la déstabilisation de l'humain. De Dostoïevski, il héritera, si l'on peut dire, cette attention que tout commentateur de la scène doit observer pour les bassesses, les mesquineries, les lâchetés qui font la soumission. De Balzac, c'est évidemment l'argent. De Balzac, c'est aussi la dimension physique de l'oeuvre, le poids de celle-ci. En Balzac, il retrouvera une proche connaissance... Sa mère! Il ne s'agit évidemment pas d'Honoré, mais du roman qu'il a consacré à une certaine cousine Bette.
De temps à autre, au cours de sa longue et fructueuse carrière, Simenon refilera à madame Simenon des espèces sonnantes pour améliorer l'ordinaire. Des années plus tard, au milieu des années 60, il va voir maman. Elle l'amène devant une grande armoire. Elle l'ouvre. Elle soulève des draps. Elle en soutire des billets, ses billets de Maigret, et lui dit: «Je ne veux pas de cet argent.» Et ce, après qu'il a tout tenté, après s'être mouillé même pour aider son frère nazillon comme le lui avait demandé maman. À l'endroit de Georges, madame Simenon s'est toujours comportée comme la cousine Bette, comme une peau de vache.
Cela étant, des trois tontons il retiendra autre chose, une leçon qui s'avérera fondamentale lorsqu'il sera confronté à ce moment où il faut confectionner le modus operandi de son oeuvre. De quoi s'agit-il? Tout doit être emmagasiné. Tout ce qu'on entend, tout ce qu'on voit, touche, sent, doit être stocké. Lorsqu'on est fermement décidé à accoster la vérité de l'homme nu, lorsqu'on entend ausculter tous les reliefs qui fondent celle-ci, veux, veux pas, on se met le poids du monde sur les épaules. On se met en état d'obligation. Celle du travail quotidien, constant.
Probablement qu'il y avait en lui un soupçon de jansénisme, une certaine inclination pour cette retenue toute nordiste. Ou inversement, un regard distant, mais non indifférent, sur le Sud. Tenez, les plats que mijote madame Maigret, c'est du boeuf aux carottes, du civet aux champignons, du confit de canard, du petit salé aux lentilles. Ce sont des plats travaillés. C'est toujours du fumé. Mais ce n'est jamais de la piperade, de la ratatouille ou de la paella. C'est goûteux, savoureux, consistant, mais ce n'est jamais coloré ou parfumé comme une salade niçoise.
André Gide, on le sait, a eu ce mot fameux: «On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments.» C'est vrai. Comme il est peut-être tout aussi vrai qu'on peut en faire avec son contraire. Mais bon... Ce qu'il y a d'intéressant avec Gide, c'est l'admiration qu'il avait pour Simenon. Très tôt, celui qui était alors l'éminence grise de la république des lettres avait saisi l'importance de l'oeuvre de Simenon. En lui, il voyait un homme qui un jour le... dépasserait! C'est fait.
Simenon a beaucoup écrit. Tellement que le volume — plus de 300 romans — en cache bien des qualités. De celle-ci, on soulignera une fidélité à lui-même. Conformément à sa devise, il s'est toujours efforcé de comprendre et de ne pas juger. Pour le reste, on ne cessera jamais de répéter cette remarque du doux Marcel Aymé: «Simenon, c'est Balzac moins les longueurs.»
Vient de paraître:
PASSION SIMENON
L'HOMME À ROMANS
Jean-Baptiste Baronian et Michel Schepens
Textuel
Paris, 2002, 192 pages
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