Le point de vue du mur
Il y a des matins où on ne devrait pas avoir à rédiger une chronique. Des matins de plus un seul gramme de café dans le frigo, de vomi de chat sur la table de la cuisine. Au moins, si j'étais un chroniqueur sportif, je pourrais me remémorer les meilleurs moments de mon dimanche après-midi. Les quatre passes de touché que Brady et sa bande ont enfoncées dans les dents de la meilleure défensive de la NFL ont été amplement commentées par les observateurs compétents, mais un jeu en particulier a retenu mon attention: le beau Tom met le ballon en jeu, recule d'un pas ou deux et zappe une longue latérale à un ailier... qui échappe le ballon à ses pieds, jette un bref regard autour de lui, puis le ramasse tranquillement et le réexpédie à son quart-arrière, lequel, pour compléter ce jeu piégé, se donne alors trois bons pas d'élan comme si c'était un javelot olympique qu'il avait dans la main et garroche l'ovale quelque chose comme soixante-dix verges plus loin.
Touché les doigts dans le nez de Gaffney. Sur les lignes de côté, le coordonnateur des jeux offensifs est hilare. Il n'est pas le seul. Brady, Moss... Ça affiche des grands sourires heureux, ç'a du plaisir comme ce n'est pas permis. Sur ce jeu, ils se sont bien amusés, et ça paraît. Ils ont réussi sans le moindre mal ce dont les autres sont incapables neuf fois sur dix même avec de grands coups de pied au cul. Il y a des matins de vomi de chat sur la table où on aurait envie de s'amuser, nous aussi.
Chroniqueur de cinéma
Je pourrais être un chroniqueur de cinéma. Je ferais la promotion du recyclage à ma manière, conseillerais aux gens de revoir Requiem pour un beau sans-coeur de Robert Morin, plutôt que de se précipiter sur la saucisse courante, et recevrais des courriels comme celui-ci: «Comment Gildor Roy fait-il pour reproduire au moindre pli facial près et jusqu'au fond des yeux l'allure de cet individu qu'on appelle communément un "nez-coké"?» Madame, répondrais-je, votre devinette vaut la mienne. Mais le film est un chef-d'oeuvre. Et je les supplierais de se trouver au plus vite une copie de L'Affaire Bronswick et de la visionner toute affaire cessante, oui, maintenant, à dix jours de Noël, c'est urgent. Vous vous souvenez de L'Affaire Bronswick? Une parodie pissante qui parle de l'effet de la télé sur le cerveau, et qui traite, surtout, de la surconsommation d'une manière ingénieuse, visionnaire et complètement tordue. Après trente ans, le film n'a pas pris un pli.
Si j'étais chroniqueur de cinéma, je pourrais citer Virginia Woolf qui, en une phrase lumineuse, a résumé la spécificité du septième art: «Nous voyons la vie telle qu'elle est quand nous n'en faisons pas partie.» À quoi elle ajoutait plus banalement: «Les yeux rivés sur l'écran, nous avons l'impression d'être éloignés de la petitesse de notre existence réelle», sans savoir que, bien après sa célèbre entrée dans la Tamise les poches pleines de cailloux, sa propre existence réelle se verrait exposée dans un livre à la fois plein de retenue et assez impudique pour donner l'impression que le véritable auteur de ces brefs mémoires est une mouche domestique ayant vécu en 1926, dans les locaux de Hogarth Press, la célèbre maison d'édition dirigée par le couple Woolf.
Voici ce que dit son préfacier du statut de l'auteur, Richard Kennedy, lorsque, à seize ans, il entre comme homme à tout faire au service du mythe, mettant du même coup le pied dans l'antichambre de la tribu Bloombury, aussi bien dire au panthéon: «Son rang dans la hiérarchie était tout juste supérieur à celui d'une mouche sur le mur.» On va donc avoir droit au point de vue du mur...
Je n'ai presque rien lu de Virginia Woolf. Je connais le mythe, le marbre, de la pose à la postérité. Les Heures de Michael Cunningham m'a suprêmement agacé. Je n'ai pas vu le film. Le charme du livre de Kennedy, lui, est dévastateur. Il est rédigé en grande partie sous la forme d'un faux journal qui, à chaque page, donne le change, fournit son lot d'instantanés et de scènes dans le genre comique involontaire, comme si l'auteur était parvenu, trente ans plus tard, à se retremper dans la parfaite ingénuité et l'inconsciente insolence de ses seize ans. Il est tout le contraire d'un admirateur transi, mais aussi du carriériste à l'esprit calculateur, ce petit jeune homme qui, sommé par des membres de la coterie de donner son avis sur le dernier Virginia, leur répond qu'elle «ne [crée] pas ses personnages aussi habilement qu'un écrivain comme Tourgueniev». Ce ne sont pas les paroles brillantes qu'on attendait. Du reste, il n'a lu que trois ouvrages de madame Woolf. «J'ai eu tant de mal avec les autres livres que je les ai simplement feuilletés.»
J'avais peur de Virginia Woolf est davantage le livre de l'illustrateur que Kennedy allait ensuite devenir (et dont les dessins ornent magnifiquement cette première édition en français) que celui d'un écrivain conscient de ses devoirs. Il se promène allègrement d'un tableau à l'autre en nous livrant une série de sketches: «Miss Belcher est plutôt jolie — je ne sais pas ce qu'en penserait Todd. Elle a un grain de beauté sur la joue. Nous sommes allés déjeuner ensemble et nous avons pris des chaussons aux pommes.» Ça fait une heure du midi vite passée. Remplacez les chaussons par des madeleines et songez aux torrents de prose qu'un Proust dans une forme ordinaire aurait régurgité sur le même thème!
À lire, donc, pour le sympathique coup d'oeil sur les métiers de l'édition à l'ère pré-informatique, et pour voir passer, traversant soudain l'arrière-plan tel un fantôme gris à l'austère silhouette bouillante de folie intérieure ou, encore mieux, telle «[...] une ravissante poupée magique, fort précieuse, mais par moments tout à fait incontrôlable», la grande Virginia Woolf, ici tricotant, là roulant ses propres cigarettes, ailleurs pompant de la boucane, assise au milieu des cartons de livres près du radiateur à gaz et d'une théière posée à même le plancher, avec ses lunatiques petites lunettes, sa machine à écrire sur les genoux. Et aussi parce que le regard faussement naïf que porte ce garçon sur un des cénacles littéraires bien vus du vingtième siècle me semble annoncer une disposition du caractère humain devenue aujourd'hui plus évidente, et qui défie les révolutions: l'esprit rebelle crée sa propre conformité. Au-delà des apparentes excentricités, l'aspiration à suivre la loi du groupe explique beaucoup de choses, y compris chez le genre de socialistes impeccables, lecteurs de The Nation, qui comme Leonard Woolf (esquissé dans ces croquis avec une sûreté sans appel) se retrouvent dans la peau du patron. Il en découle des contradictions que Richard Kennedy, l'air de ne pas y toucher, arrive à exprimer en quelques annotations décisives: «On dirait que pour suivre le chemin de la raison, il faut faire fi de toutes les conventions.» «Moi, je trouve que ça ne se fait pas de se moquer de ses employés.»
Quiconque a déjà occupé un emploi d'apprenti et tremblé en tentant de camoufler la gaffe fatale, vu la tablette bricolée avec un esprit d'initiative sans pareil dégringoler sur la tête du patron ou, distrait par quelque vision féminine, s'est fait taper sur les doigts pour avoir écrit «excepter» au lieu de «accepter», revivra, à travers ce livre, ses propres souvenirs d'employé taillable et corvéable à merci.
J'oubliais le plus important: c'est un livre amusant.
***
hamelinlo@sympatico.ca
J'avais peur de Virginia Woolf
Richard Kennedy
Traduit de l'anglais par Béatrice Vierne
Anatolia
Paris, 2007, 125 pages
Touché les doigts dans le nez de Gaffney. Sur les lignes de côté, le coordonnateur des jeux offensifs est hilare. Il n'est pas le seul. Brady, Moss... Ça affiche des grands sourires heureux, ç'a du plaisir comme ce n'est pas permis. Sur ce jeu, ils se sont bien amusés, et ça paraît. Ils ont réussi sans le moindre mal ce dont les autres sont incapables neuf fois sur dix même avec de grands coups de pied au cul. Il y a des matins de vomi de chat sur la table où on aurait envie de s'amuser, nous aussi.
Chroniqueur de cinéma
Je pourrais être un chroniqueur de cinéma. Je ferais la promotion du recyclage à ma manière, conseillerais aux gens de revoir Requiem pour un beau sans-coeur de Robert Morin, plutôt que de se précipiter sur la saucisse courante, et recevrais des courriels comme celui-ci: «Comment Gildor Roy fait-il pour reproduire au moindre pli facial près et jusqu'au fond des yeux l'allure de cet individu qu'on appelle communément un "nez-coké"?» Madame, répondrais-je, votre devinette vaut la mienne. Mais le film est un chef-d'oeuvre. Et je les supplierais de se trouver au plus vite une copie de L'Affaire Bronswick et de la visionner toute affaire cessante, oui, maintenant, à dix jours de Noël, c'est urgent. Vous vous souvenez de L'Affaire Bronswick? Une parodie pissante qui parle de l'effet de la télé sur le cerveau, et qui traite, surtout, de la surconsommation d'une manière ingénieuse, visionnaire et complètement tordue. Après trente ans, le film n'a pas pris un pli.
Si j'étais chroniqueur de cinéma, je pourrais citer Virginia Woolf qui, en une phrase lumineuse, a résumé la spécificité du septième art: «Nous voyons la vie telle qu'elle est quand nous n'en faisons pas partie.» À quoi elle ajoutait plus banalement: «Les yeux rivés sur l'écran, nous avons l'impression d'être éloignés de la petitesse de notre existence réelle», sans savoir que, bien après sa célèbre entrée dans la Tamise les poches pleines de cailloux, sa propre existence réelle se verrait exposée dans un livre à la fois plein de retenue et assez impudique pour donner l'impression que le véritable auteur de ces brefs mémoires est une mouche domestique ayant vécu en 1926, dans les locaux de Hogarth Press, la célèbre maison d'édition dirigée par le couple Woolf.
Voici ce que dit son préfacier du statut de l'auteur, Richard Kennedy, lorsque, à seize ans, il entre comme homme à tout faire au service du mythe, mettant du même coup le pied dans l'antichambre de la tribu Bloombury, aussi bien dire au panthéon: «Son rang dans la hiérarchie était tout juste supérieur à celui d'une mouche sur le mur.» On va donc avoir droit au point de vue du mur...
Je n'ai presque rien lu de Virginia Woolf. Je connais le mythe, le marbre, de la pose à la postérité. Les Heures de Michael Cunningham m'a suprêmement agacé. Je n'ai pas vu le film. Le charme du livre de Kennedy, lui, est dévastateur. Il est rédigé en grande partie sous la forme d'un faux journal qui, à chaque page, donne le change, fournit son lot d'instantanés et de scènes dans le genre comique involontaire, comme si l'auteur était parvenu, trente ans plus tard, à se retremper dans la parfaite ingénuité et l'inconsciente insolence de ses seize ans. Il est tout le contraire d'un admirateur transi, mais aussi du carriériste à l'esprit calculateur, ce petit jeune homme qui, sommé par des membres de la coterie de donner son avis sur le dernier Virginia, leur répond qu'elle «ne [crée] pas ses personnages aussi habilement qu'un écrivain comme Tourgueniev». Ce ne sont pas les paroles brillantes qu'on attendait. Du reste, il n'a lu que trois ouvrages de madame Woolf. «J'ai eu tant de mal avec les autres livres que je les ai simplement feuilletés.»
J'avais peur de Virginia Woolf est davantage le livre de l'illustrateur que Kennedy allait ensuite devenir (et dont les dessins ornent magnifiquement cette première édition en français) que celui d'un écrivain conscient de ses devoirs. Il se promène allègrement d'un tableau à l'autre en nous livrant une série de sketches: «Miss Belcher est plutôt jolie — je ne sais pas ce qu'en penserait Todd. Elle a un grain de beauté sur la joue. Nous sommes allés déjeuner ensemble et nous avons pris des chaussons aux pommes.» Ça fait une heure du midi vite passée. Remplacez les chaussons par des madeleines et songez aux torrents de prose qu'un Proust dans une forme ordinaire aurait régurgité sur le même thème!
À lire, donc, pour le sympathique coup d'oeil sur les métiers de l'édition à l'ère pré-informatique, et pour voir passer, traversant soudain l'arrière-plan tel un fantôme gris à l'austère silhouette bouillante de folie intérieure ou, encore mieux, telle «[...] une ravissante poupée magique, fort précieuse, mais par moments tout à fait incontrôlable», la grande Virginia Woolf, ici tricotant, là roulant ses propres cigarettes, ailleurs pompant de la boucane, assise au milieu des cartons de livres près du radiateur à gaz et d'une théière posée à même le plancher, avec ses lunatiques petites lunettes, sa machine à écrire sur les genoux. Et aussi parce que le regard faussement naïf que porte ce garçon sur un des cénacles littéraires bien vus du vingtième siècle me semble annoncer une disposition du caractère humain devenue aujourd'hui plus évidente, et qui défie les révolutions: l'esprit rebelle crée sa propre conformité. Au-delà des apparentes excentricités, l'aspiration à suivre la loi du groupe explique beaucoup de choses, y compris chez le genre de socialistes impeccables, lecteurs de The Nation, qui comme Leonard Woolf (esquissé dans ces croquis avec une sûreté sans appel) se retrouvent dans la peau du patron. Il en découle des contradictions que Richard Kennedy, l'air de ne pas y toucher, arrive à exprimer en quelques annotations décisives: «On dirait que pour suivre le chemin de la raison, il faut faire fi de toutes les conventions.» «Moi, je trouve que ça ne se fait pas de se moquer de ses employés.»
Quiconque a déjà occupé un emploi d'apprenti et tremblé en tentant de camoufler la gaffe fatale, vu la tablette bricolée avec un esprit d'initiative sans pareil dégringoler sur la tête du patron ou, distrait par quelque vision féminine, s'est fait taper sur les doigts pour avoir écrit «excepter» au lieu de «accepter», revivra, à travers ce livre, ses propres souvenirs d'employé taillable et corvéable à merci.
J'oubliais le plus important: c'est un livre amusant.
***
hamelinlo@sympatico.ca
J'avais peur de Virginia Woolf
Richard Kennedy
Traduit de l'anglais par Béatrice Vierne
Anatolia
Paris, 2007, 125 pages
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