Des tripes, de l'inspiration
Dans Une vie normale, Louis Tremblay prend le parti de la simplicité, de la sobriété
Danielle LaurinSon premier roman a paru il y a quatre ans. Son deuxième aurait pu ne jamais voir le jour. Il était bloqué sur son clavier d'ordinateur, Louis Tremblay, après la publication d'États d'homme, finaliste au Grand Prix de la relève littéraire Archambault.
À quarante ans et des poussières, ce natif du Lac-Saint-Jean allait devoir se faire à l'idée: l'écriture, finalement, ce n'était pas pour lui. Puis, il est tombé sur une chanson de Tom Yorke, du groupe britannique Radiohead. Le titre: How to Disappear Completely.
«Le thème de la pièce musicale porte sur la sensation de dissociation mentale que peut éprouver un individu lorsque confronté à une situation difficile», explique Louis Tremblay dans le petit texte de présentation qui ouvre son deuxième roman.
Au moment où il a découvert cette chanson, lui-même éprouvait d'étranges sensations. Père de deux filles, il était assailli par une peur irraisonnée. Celle de perdre ses enfants.
Elles allaient mourir — alors qu'elles étaient en parfaite santé. Ou bien leur mère allait demander le divorce — alors que le couple s'entendait parfaitement bien. Terrible, cette angoisse que ressentent souvent les parents à l'idée qu'ils pourraient perdre leurs enfants...
Plusieurs écrivains ont écrit là-dessus. C'est-à-dire: sur la mort d'un enfant. Même si leur enfant est bien vivant. Paul Auster, par exemple. Dans Le Livre des illusions, il se glissait dans la peau d'un homme qui se retrouvait seul, du jour au lendemain, après la mort de sa famille dans un accident.
Paul Auster l'a déjà dit: ce scénario du pire l'a toujours obsédé dans la réalité. Même chose pour Marie Darrieussecq, qui, plus récemment, prêtait sa voix à une femme anéantie par la mort de son enfant.
En entrevue, la romancière française confiait que, tandis qu'elle écrivait Tom est mort, elle pensait constamment à ses deux enfants bien vivants... en touchant du bois, comme on dit. Impensable, sa vie sans eux, à ses yeux. La mère, dans Tom est mort, n'arrive pas à se faire à l'idée qu'elle ne reverra jamais plus son petit garçon. Même plusieurs années après la disparition de son fils, elle est encore dévastée. Impensable, pour elle, de faire son deuil.
C'est le même genre de situation qu'a imaginée Louis Tremblay dans Une vie normale. Une femme raconte comment l'impensable lui est tombé dessus, comment elle n'en est pas encore revenue.
C'est elle qui parle, la mère. Elle s'adresse à son fils mort. Elle est dans un autocar, entre Montréal et Québec. Elle a un paquet sur les genoux, on ne sait pas ce que c'est. On ne sait pas non plus de quoi est mort l'enfant.
Elle flotte, la mère. Elle n'est pas tout à fait là, dans l'autobus. Pas tout à fait dans le monde des vivants. Elle n'a qu'à fermer les yeux, elle le voit, son fils mort à 12 ans. Elle revoit tout, depuis sa naissance.
Ce qui ne peut que la plonger dans un état paradoxal: «Parce que je ne peux combler ton absence que par ton souvenir. Et ce souvenir ne peut que réveiller la douleur de ton absence.»
Elle revit tout, oui. Même l'accouchement. C'est comme un film en accéléré, d'abord. Puis, le médecin, mal à l'aise, lui présente son bébé. Arrêt sur image: «J'ai vu, pour la première fois, ton petit pied gauche, compressé et tordu vers l'intérieur.»
Premier choc, première déception. Mettre au monde un bébé infirme! Premiers germes de culpabilité, de honte. Premières inquiétudes. Et premier sentiment d'échec. Pas seulement pour la mère, pour le père aussi.
Injuste. Ils trouvent la situation injuste, les parents de ce petit garçon pas comme les autres: «Nous aurions dû être heureux, Achille, et je t'en ai voulu de nous avoir privés de ce bonheur tranquille auquel la plupart des parents ont droit.»
Achille. Ils l'ont nommé Achille, en référence au héros légendaire de l'Antiquité grecque. Ils ne croyaient pas pour autant que le destin de leur enfant serait si tragique.
Ça ira de mal en pis, tout le temps, pour lui. Des complications de toutes sortes s'ajouteront à sa malformation, sa santé demeurera fragile. Il aura droit dès sa petite enfance à des regards malveillants. Les enfants du quartier se moqueront de lui. Il deviendra la risée, le bouc émissaire d'un petit groupe d'ados au secondaire.
Et les parents, dans tout ça? Ils minimiseront la situation. Refuseront de retirer leur enfant de l'école, où il se fait humilier quotidiennement. Pourquoi? «Mais fuir, abandonner, c'était donner raison à tes persécuteurs. C'était conforter la société tout entière dans la fuite de ses travers, de ses défauts, de son obsession de la perfection que nous avions en horreur.»
Terrible. Terrible ce qui va se passer pourtant. Terrible la culpabilité des parents ensuite. «Nous n'avons rien vu venir.» Cette idée obsédante que c'est leur faute à eux, ce qui s'est passé.
«Nous n'avons rien vu venir.» Ça ne la quitte plus, la mère, ça perdure. Elle se reproche tout. D'avoir mal aimé son fils pour commencer. Elle s'enferme dans sa douleur, sa souffrance. Seule.
Elle est là, seule dans l'autocar, avec son paquet. Où s'en va-t-elle? Qu'y a-t-il dans sa boîte? On va finir par le découvrir. Oh que c'est inattendu, touchant, brillant.
Louis Tremblay a la touche, vraiment. Il prend le parti de la simplicité, de la sobriété. Pas de sensiblerie, mais beaucoup de sensibilité. Son récit avance sur le bout des pieds, dans une bulle qui finit par nous envelopper complètement.
Si quelques scènes paraissent parfois un peu trop appuyées, et si quelques remarques ont un petit air de prêchi-prêcha, on l'excusera: à travers le romancier, c'est une mère blessée qui parle à son enfant de 12 ans, fait pour lui le bilan de leur vie.
Oui, Louis Tremblay épouse parfaitement la voix de cette mère-là. On y croit. Et on comprend pourquoi, au début de son livre, il écrit ceci: «Il ne le saura jamais, mais je tiens tout de même à remercier Tom Yorke de m'avoir remis en contact avec mes tripes, véritable siège de l'inspiration.» On serait tenté de dire comme lui.
Collaboratrice du Devoir
***
Une vie normale
Louis Tremblay
Hurtubise HMH
Montréal, 2007, 140 pages
À quarante ans et des poussières, ce natif du Lac-Saint-Jean allait devoir se faire à l'idée: l'écriture, finalement, ce n'était pas pour lui. Puis, il est tombé sur une chanson de Tom Yorke, du groupe britannique Radiohead. Le titre: How to Disappear Completely.
«Le thème de la pièce musicale porte sur la sensation de dissociation mentale que peut éprouver un individu lorsque confronté à une situation difficile», explique Louis Tremblay dans le petit texte de présentation qui ouvre son deuxième roman.
Au moment où il a découvert cette chanson, lui-même éprouvait d'étranges sensations. Père de deux filles, il était assailli par une peur irraisonnée. Celle de perdre ses enfants.
Elles allaient mourir — alors qu'elles étaient en parfaite santé. Ou bien leur mère allait demander le divorce — alors que le couple s'entendait parfaitement bien. Terrible, cette angoisse que ressentent souvent les parents à l'idée qu'ils pourraient perdre leurs enfants...
Plusieurs écrivains ont écrit là-dessus. C'est-à-dire: sur la mort d'un enfant. Même si leur enfant est bien vivant. Paul Auster, par exemple. Dans Le Livre des illusions, il se glissait dans la peau d'un homme qui se retrouvait seul, du jour au lendemain, après la mort de sa famille dans un accident.
Paul Auster l'a déjà dit: ce scénario du pire l'a toujours obsédé dans la réalité. Même chose pour Marie Darrieussecq, qui, plus récemment, prêtait sa voix à une femme anéantie par la mort de son enfant.
En entrevue, la romancière française confiait que, tandis qu'elle écrivait Tom est mort, elle pensait constamment à ses deux enfants bien vivants... en touchant du bois, comme on dit. Impensable, sa vie sans eux, à ses yeux. La mère, dans Tom est mort, n'arrive pas à se faire à l'idée qu'elle ne reverra jamais plus son petit garçon. Même plusieurs années après la disparition de son fils, elle est encore dévastée. Impensable, pour elle, de faire son deuil.
C'est le même genre de situation qu'a imaginée Louis Tremblay dans Une vie normale. Une femme raconte comment l'impensable lui est tombé dessus, comment elle n'en est pas encore revenue.
C'est elle qui parle, la mère. Elle s'adresse à son fils mort. Elle est dans un autocar, entre Montréal et Québec. Elle a un paquet sur les genoux, on ne sait pas ce que c'est. On ne sait pas non plus de quoi est mort l'enfant.
Elle flotte, la mère. Elle n'est pas tout à fait là, dans l'autobus. Pas tout à fait dans le monde des vivants. Elle n'a qu'à fermer les yeux, elle le voit, son fils mort à 12 ans. Elle revoit tout, depuis sa naissance.
Ce qui ne peut que la plonger dans un état paradoxal: «Parce que je ne peux combler ton absence que par ton souvenir. Et ce souvenir ne peut que réveiller la douleur de ton absence.»
Elle revit tout, oui. Même l'accouchement. C'est comme un film en accéléré, d'abord. Puis, le médecin, mal à l'aise, lui présente son bébé. Arrêt sur image: «J'ai vu, pour la première fois, ton petit pied gauche, compressé et tordu vers l'intérieur.»
Premier choc, première déception. Mettre au monde un bébé infirme! Premiers germes de culpabilité, de honte. Premières inquiétudes. Et premier sentiment d'échec. Pas seulement pour la mère, pour le père aussi.
Injuste. Ils trouvent la situation injuste, les parents de ce petit garçon pas comme les autres: «Nous aurions dû être heureux, Achille, et je t'en ai voulu de nous avoir privés de ce bonheur tranquille auquel la plupart des parents ont droit.»
Achille. Ils l'ont nommé Achille, en référence au héros légendaire de l'Antiquité grecque. Ils ne croyaient pas pour autant que le destin de leur enfant serait si tragique.
Ça ira de mal en pis, tout le temps, pour lui. Des complications de toutes sortes s'ajouteront à sa malformation, sa santé demeurera fragile. Il aura droit dès sa petite enfance à des regards malveillants. Les enfants du quartier se moqueront de lui. Il deviendra la risée, le bouc émissaire d'un petit groupe d'ados au secondaire.
Et les parents, dans tout ça? Ils minimiseront la situation. Refuseront de retirer leur enfant de l'école, où il se fait humilier quotidiennement. Pourquoi? «Mais fuir, abandonner, c'était donner raison à tes persécuteurs. C'était conforter la société tout entière dans la fuite de ses travers, de ses défauts, de son obsession de la perfection que nous avions en horreur.»
Terrible. Terrible ce qui va se passer pourtant. Terrible la culpabilité des parents ensuite. «Nous n'avons rien vu venir.» Cette idée obsédante que c'est leur faute à eux, ce qui s'est passé.
«Nous n'avons rien vu venir.» Ça ne la quitte plus, la mère, ça perdure. Elle se reproche tout. D'avoir mal aimé son fils pour commencer. Elle s'enferme dans sa douleur, sa souffrance. Seule.
Elle est là, seule dans l'autocar, avec son paquet. Où s'en va-t-elle? Qu'y a-t-il dans sa boîte? On va finir par le découvrir. Oh que c'est inattendu, touchant, brillant.
Louis Tremblay a la touche, vraiment. Il prend le parti de la simplicité, de la sobriété. Pas de sensiblerie, mais beaucoup de sensibilité. Son récit avance sur le bout des pieds, dans une bulle qui finit par nous envelopper complètement.
Si quelques scènes paraissent parfois un peu trop appuyées, et si quelques remarques ont un petit air de prêchi-prêcha, on l'excusera: à travers le romancier, c'est une mère blessée qui parle à son enfant de 12 ans, fait pour lui le bilan de leur vie.
Oui, Louis Tremblay épouse parfaitement la voix de cette mère-là. On y croit. Et on comprend pourquoi, au début de son livre, il écrit ceci: «Il ne le saura jamais, mais je tiens tout de même à remercier Tom Yorke de m'avoir remis en contact avec mes tripes, véritable siège de l'inspiration.» On serait tenté de dire comme lui.
Collaboratrice du Devoir
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Une vie normale
Louis Tremblay
Hurtubise HMH
Montréal, 2007, 140 pages
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