Salon du livre de Montréal - Le plaisir fou de lire
Photo : Jacques Nadeau
Les artisans du Salon du livre de Montréal, dont Éric Roger (ci-dessus), s’affairaient hier à ranger les milliers d’ouvrages qui seront offerts au public dès aujourd’hui.
Dès ce matin, ils franchiront le seuil du Salon du livre de Montréal, dans le hall d'exposition de la Place Bonaventure, et se lanceront à l'assaut des milliers de livres qui y sont rangés. Ils, ou peut-être plutôt elles, puisqu'en général les femmes sont des lectrices plus assidues que les hommes. En 2005, un sondage pancanadien a établi que six lecteurs réguliers sur dix et sept gros lecteurs sur dix étaient des femmes. Dans un très beau livre intitulé Les femmes qui lisent sont dangereuses, publié chez Flammarion en 2007, Laure Adler et Stefan Bollmann ont retracé l'histoire de la lecture chez les femmes, à partir de l'interdiction qu'on leur a faite d'abord de lire la Bible, même si, dans les peintures qui figurent l'Annonciation, la Vierge Marie elle-même est souvent représentée un livre à la main.
«Dès l'instant où elles envisagent la lecture comme une possibilité de troquer l'étroitesse du monde domestique contre l'espace illimité de la pensée, de l'imagination, mais aussi du savoir, les femmes qui lisent deviennent dangereuses», écrivent les auteurs.
Alors qu'au XVIIe siècle on considérait qu'une femme érudite était perdue pour le mariage et que, dans les siècles suivants, le clergé a constamment tenté, au Québec, de limiter l'accès à la lecture, on prétend aujourd'hui encourager tout le monde à lire, le plus souvent possible. Il en est d'ailleurs certains qui vont jusqu'à exprimer une certaine nostalgie pour les plaisirs interdits.
«Quel adulte ne se souvient pas d'avoir éprouvé un jour les délices de la transgression, et particulièrement en matière de livres? La lecture en cachette a fait les belles heures de nos enfances: sujets tabous volant en éclats, auteurs sauvés du pilori, genres littéraires bannis par les parents, donc d'autant prisés, livres jugés trop puérils mais pourtant si essentiels à nos régressions, condamnés comme étant insuffisamment "instructifs", mais offrant à leurs lecteurs un pur plaisir», écrit Élisabeth Brami dans un collectif intitulé Lire à l'adolescence, qui vient d'être publié aux Éditions Asted. L'auteur roumain Emil Cioran l'exprimait ainsi: «la lecture doit être un danger».
L'idée du collectif est directement venue du fait que les adolescents fréquentent peu les bibliothèques, écrit en introduction Brigitte Moreau, qui a dirigé l'ouvrage. «C'est un lieu de perdition, alors que généralement la bibliothèque est considérée surtout comme un lieu d'efficacité», écrit, dans le même livre, Michèle Petit, citant un jeune homme qui la fréquente pour sa part assidûment. Christelle Bastard, une autre signataire de ce collectif, reprend cette idée du plaisir gratuit, libre, solitaire, en lui opposant le pensum imposé par l'école.
«À mon avis, écrit-elle, le désintérêt des jeunes pour la lecture tient surtout au fait que celle-ci est surtout abordée d'un angle utilitaire: on étudie un roman en classe pour tester le niveau de compréhension de texte, pour assimiler du lexique, étudier des techniques narratives, etc.».
Pourtant, une enquête sur l'indice relatif du bonheur a établi que les gens qui lisent plus de dix livres par année sont plus heureux que les autres, disait récemment l'auteure et journaliste Micheline Lachance, qui est d'ailleurs présidente d'honneur du Salon du livre de Montréal pour une troisième année consécutive.
Un lieu de rencontre
Il y a les livres et il y a ceux qui les écrivent.
«Le Salon du livre est un lieu d'achat, de vente et de rencontre», estime pour sa part Pierre Filion, des Éditions Leméac, qui s'activait au montage de son stand hier dans la journée. Chaque année, par exemple, Michel Tremblay signe au Salon du livre de Montréal environ un millier de livres.
«Il y en a qui viennent lui faire signer un exemplaire des Belles-soeurs qu'ils ont depuis des années, qui date d'une époque où ils ont joué dedans, par exemple, et qui repartent, contents, sans avoir rien acheté», raconte Pierre Filion. On viendra donc souvent au Salon pour glaner une dédicace qui ornera un livre offert en cadeau de Noël. Car le Salon du livre de Montréal ne représente pas une panacée pour les éditeurs qui y vendent des livres. Ceux-ci reconnaissent en général couvrir leurs frais, mais l'entreprise en est surtout une de représentation. Certains disent même que les ventes de livres en librairie fléchissent peut-être un peu pendant la période de la durée du Salon.
Pour les éditeurs, le Salon du livre de Montréal est aussi une occasion de montrer aux visiteurs, sinon l'ensemble de leur catalogue, du moins certains titres qui ne se trouvent pas toujours en librairie. Chez Leméac, on sortira par exemple l'ensemble de l'oeuvre d'une Élise Turcotte ou d'un Jacques Poulin. Chez Flammarion, on exposera des ouvrages plus techniques et spécialisés, comme ceux de la maison française Eyrolles, qui ne se trouvent en général qu'à l'École polytechnique ou aux HEC, par exemple.
Mais ce sont d'abord et avant tout les nouveautés qui ont la part belle au Salon. Chez Flammarion, on trouve par exemple une splendide Histoire de la laideur, dirigée par Umberto Eco et qui complète l'Histoire de la beauté, écrite plus tôt par le même auteur. Représentations de monstres, masculins et féminins, s'y déploient dans toute leur atrocité, du Christ saignant sur sa croix aux maquillages et coiffures excessifs du mouvement punk, en passant par les bêtes de cirque.
«L'histoire de la laideur est beaucoup plus vaste que celle de la beauté», dit le directeur des communications chez Flammarion, Alain N. Moffat. Trop vaste, en fait, pour s'y plonger totalement dans le brouhaha du Salon.
«Les gros lecteurs viennent lorsqu'il y a moins de monde, en début ou en fin de soirée», a constaté au cours des années passées Pierre Filion. Les autres apprécieront les remises de prix, les tables rondes, les lecteurs, les interviews, voire les spectacles qui sont présentés aux enfants durant l'événement, qui battra d'ailleurs son plein, pour la première fois cette année, durant six jours d'affilée. La traditionnelle collecte de livres neufs, intitulée «La lecture en cadeau», devrait une fois encore faire de nombreux heureux parmi les enfants défavorisés du Québec.
Pour les autres, des livres, il y en a plein le Salon, et le plus difficile est encore de trouver le silence et la liberté pour les lire. La vraie lecture est ailleurs.
«Dès l'instant où elles envisagent la lecture comme une possibilité de troquer l'étroitesse du monde domestique contre l'espace illimité de la pensée, de l'imagination, mais aussi du savoir, les femmes qui lisent deviennent dangereuses», écrivent les auteurs.
Alors qu'au XVIIe siècle on considérait qu'une femme érudite était perdue pour le mariage et que, dans les siècles suivants, le clergé a constamment tenté, au Québec, de limiter l'accès à la lecture, on prétend aujourd'hui encourager tout le monde à lire, le plus souvent possible. Il en est d'ailleurs certains qui vont jusqu'à exprimer une certaine nostalgie pour les plaisirs interdits.
«Quel adulte ne se souvient pas d'avoir éprouvé un jour les délices de la transgression, et particulièrement en matière de livres? La lecture en cachette a fait les belles heures de nos enfances: sujets tabous volant en éclats, auteurs sauvés du pilori, genres littéraires bannis par les parents, donc d'autant prisés, livres jugés trop puérils mais pourtant si essentiels à nos régressions, condamnés comme étant insuffisamment "instructifs", mais offrant à leurs lecteurs un pur plaisir», écrit Élisabeth Brami dans un collectif intitulé Lire à l'adolescence, qui vient d'être publié aux Éditions Asted. L'auteur roumain Emil Cioran l'exprimait ainsi: «la lecture doit être un danger».
L'idée du collectif est directement venue du fait que les adolescents fréquentent peu les bibliothèques, écrit en introduction Brigitte Moreau, qui a dirigé l'ouvrage. «C'est un lieu de perdition, alors que généralement la bibliothèque est considérée surtout comme un lieu d'efficacité», écrit, dans le même livre, Michèle Petit, citant un jeune homme qui la fréquente pour sa part assidûment. Christelle Bastard, une autre signataire de ce collectif, reprend cette idée du plaisir gratuit, libre, solitaire, en lui opposant le pensum imposé par l'école.
«À mon avis, écrit-elle, le désintérêt des jeunes pour la lecture tient surtout au fait que celle-ci est surtout abordée d'un angle utilitaire: on étudie un roman en classe pour tester le niveau de compréhension de texte, pour assimiler du lexique, étudier des techniques narratives, etc.».
Pourtant, une enquête sur l'indice relatif du bonheur a établi que les gens qui lisent plus de dix livres par année sont plus heureux que les autres, disait récemment l'auteure et journaliste Micheline Lachance, qui est d'ailleurs présidente d'honneur du Salon du livre de Montréal pour une troisième année consécutive.
Un lieu de rencontre
Il y a les livres et il y a ceux qui les écrivent.
«Le Salon du livre est un lieu d'achat, de vente et de rencontre», estime pour sa part Pierre Filion, des Éditions Leméac, qui s'activait au montage de son stand hier dans la journée. Chaque année, par exemple, Michel Tremblay signe au Salon du livre de Montréal environ un millier de livres.
«Il y en a qui viennent lui faire signer un exemplaire des Belles-soeurs qu'ils ont depuis des années, qui date d'une époque où ils ont joué dedans, par exemple, et qui repartent, contents, sans avoir rien acheté», raconte Pierre Filion. On viendra donc souvent au Salon pour glaner une dédicace qui ornera un livre offert en cadeau de Noël. Car le Salon du livre de Montréal ne représente pas une panacée pour les éditeurs qui y vendent des livres. Ceux-ci reconnaissent en général couvrir leurs frais, mais l'entreprise en est surtout une de représentation. Certains disent même que les ventes de livres en librairie fléchissent peut-être un peu pendant la période de la durée du Salon.
Pour les éditeurs, le Salon du livre de Montréal est aussi une occasion de montrer aux visiteurs, sinon l'ensemble de leur catalogue, du moins certains titres qui ne se trouvent pas toujours en librairie. Chez Leméac, on sortira par exemple l'ensemble de l'oeuvre d'une Élise Turcotte ou d'un Jacques Poulin. Chez Flammarion, on exposera des ouvrages plus techniques et spécialisés, comme ceux de la maison française Eyrolles, qui ne se trouvent en général qu'à l'École polytechnique ou aux HEC, par exemple.
Mais ce sont d'abord et avant tout les nouveautés qui ont la part belle au Salon. Chez Flammarion, on trouve par exemple une splendide Histoire de la laideur, dirigée par Umberto Eco et qui complète l'Histoire de la beauté, écrite plus tôt par le même auteur. Représentations de monstres, masculins et féminins, s'y déploient dans toute leur atrocité, du Christ saignant sur sa croix aux maquillages et coiffures excessifs du mouvement punk, en passant par les bêtes de cirque.
«L'histoire de la laideur est beaucoup plus vaste que celle de la beauté», dit le directeur des communications chez Flammarion, Alain N. Moffat. Trop vaste, en fait, pour s'y plonger totalement dans le brouhaha du Salon.
«Les gros lecteurs viennent lorsqu'il y a moins de monde, en début ou en fin de soirée», a constaté au cours des années passées Pierre Filion. Les autres apprécieront les remises de prix, les tables rondes, les lecteurs, les interviews, voire les spectacles qui sont présentés aux enfants durant l'événement, qui battra d'ailleurs son plein, pour la première fois cette année, durant six jours d'affilée. La traditionnelle collecte de livres neufs, intitulée «La lecture en cadeau», devrait une fois encore faire de nombreux heureux parmi les enfants défavorisés du Québec.
Pour les autres, des livres, il y en a plein le Salon, et le plus difficile est encore de trouver le silence et la liberté pour les lire. La vraie lecture est ailleurs.
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