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    Un côté rouge, un côté blanc

    Danielle Laurin
    10 novembre 2007 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Une Métis. Née d'une mère crie, d'un père québécois. Qui se dis-putent à l'intérieur d'elle-même. Parviendra-t-elle un jour à ré-concilier les deux cultures qui vibrent en elle? Ourse bleue raconte sa quête.

    Une quête identitaire, mais aussi spirituelle. Où les rêves sont récurrents, signifiants. Et où les esprits communiquent, dans un monde invisible. Que faire? Allez plus avant ou s'arrêter là? «La voix de papa me parle de superstitions, celle de maman m'encourage.»

    Une plongée vertigineuse au coeur de la déchirure. C'est ce que nous propose ce roman des origines, du sang mêlé. Un premier roman, signé Virginia Pésémapéo Bordeleau. Elle est née d'une mère crie et d'un père québécois. Elle est peintre.

    À propos de son oeuvre picturale, en grande partie inspirée de son histoire familiale et de la mythologie amérindienne, elle a déjà dit: «Dans mon travail, les personnages et les animaux se côtoient pour tracer sur la toile le milieu dont je suis issue, dont je me nourris... À partir des rêves, des souvenirs, des lectures et des rencontres, je crée mes propres images inspirées en général de la mythologie de la terre-mère, et particulièrement de mon animal-totem, l'ours.»

    L'ours, figure omniprésente dans son roman, qu'on peut lire comme un prolongement de sa peinture, de sa démarche artistique, de son questionnement. L'ours, source d'identité: «Nous portons un grand respect à cet animal qui serait notre ancêtre, selon nos légendes», confie la mère à sa fille dans Ourse bleue.

    Tout commence par un voyage, en 2004. La narratrice part sur les traces de ses ancêtres cris, sur les rives de la baie James. Elle n'est pas seule. Son mari l'accompagne. Son mari blanc. Qui l'aime, et qu'elle aime, mais qui demeure un peu en marge de sa démarche à elle. C'est le fossé culturel, inévitable.

    «Il n'a jamais été à l'aise avec ma pratique spirituelle, confie-t-elle, tout comme mon père autrefois avec celle de ma mère. Est-ce seulement une question de traditions?»

    Les traditions de ses ancêtres cris vont prendre une place de plus en plus importante au fil de son périple. Elle accordera de plus en plus de poids à ses rêves. Et à ses visions. Elle aura beau résister, se dire qu'elle «nage en pleine science-fiction», elle ne pourra empêcher son esprit de naviguer dans le monde invisible.

    Peu à peu, une mission s'imposera à elle: trouver les ossements de son grand-oncle disparu plusieurs années auparavant en pleine forêt, alors qu'il était parti chasser. Permettre enfin à son ancêtre de reposer en paix, et à sa famille de faire son deuil: c'est ce qui la guidera.

    Chemin faisant, elle en viendra même à faire une expérience chamanique qui la mettra en face de ses propres contradictions. «Tu portes en toi ta famille, lui glissera un vieux sage cri, mais aussi deux peuples: le rouge et le blanc.» Puis: «Quoi que tu en penses, ton côté blanc est aussi dévasté que ton côté rouge. Tu dois guérir ces deux parties de toi-même et les réunir. En opposition, elles t'affaiblissent. Unies, tu seras comme le roc face à toutes les tempêtes.»

    Tout ça est très déstabilisant, étrange, non? On se sent en territoire inconnu... et on a tendance à s'identifier au mari sceptique. On ne décroche pas, pourtant. Pourquoi?

    Tout ça nous est livré sous la forme d'un carnet de route. Où s'entremêlent des souvenirs d'enfance. Ça démarre lentement. C'est presque idyllique au début. Puis ça se bouscule, se corse, se dramatise.

    Ça devient de plus en plus troublant, noir, angoissant. De plus en plus mystique, délirant. Trop tard, nous sommes en plein dedans. En plein dans le mystère, oui, mais en plein dans la réalité, en même temps. Comment dire?

    Nous ne quittons jamais tout à fait la planète Terre. Nous ne perdons jamais tout à fait de vue le présent, ou le passé. Ou même l'avenir. Nous sommes sans cesse ramenés au sort d'un peuple à la dérive.

    Ainsi, quand la narratrice projette d'arpenter l'ancien territoire de chasse de son oncle décédé: «Nous n'avons pas de temps à perdre, ce territoire sera bientôt inondé par les barrages d'Hydro-Québec. La Rupert sera détournée. Après, elle risque d'être difficile à naviguer.»

    Ainsi, quand la narratrice ressasse des scènes troublantes de son enfance. Enfance marquée par l'inceste du grand frère, revenu du pensionnat des oblats en prédateur. Enfance marquée par l'alcoolisme de la mère, aussi, par sa déchéance, tandis que les enfants sont laissés à eux-mêmes.

    Ainsi: «Le passé, l'alcool, les abandons, les êtres aimés disparus remontent à la surface comme des noyés du fond d'un lac. Et comment pourrais-je venir en aide à un esprit alors que je n'ai rien pu faire pour les vivants? Que je n'ai aucun pouvoir sur ceux qui restent et qui glissent vers l'abîme?»

    La force de ce roman se situe exactement là: au point de jonction qu'il établit entre les morts et les vivants, entre le passé et le présent, entre l'intime et le collectif. Tandis que la narratrice tente de se réconcilier avec elle-même, ses racines, son histoire.

    Il y a bien quelques longueurs, quelques détails superflus. Le récit a parfois tendance à s'enliser. Et des bizarreries syntaxiques font tiquer ici et là. Mais Virginia Pésémapéo Bordeleau parvient dans l'ensemble à trouver le ton juste.

    Pas d'apitoiement larmoyant dans Ourse bleue. Pas de hargne haineuse non plus. Mais une vraie inquiétude, qu'on ne peut s'empêcher de partager. Et des images fortes, qui continuent à nous hanter une fois le livre refermé.

    Impossible de balayer tout ça sous le tapis: «Les enfants bafoués, utilisés, détruits. Mes frères et soeurs placés en famille d'accueil où les abus ont continué. L'une affamée, l'autre battu, manipulé, utilisé. Nos petits, sur lesquels s'étend l'ombre de l'alcoolisme. Nos inquiétudes de parents, notre impuissance et notre inconscience. Mais pourquoi tout ça? Comment arrêter cette spirale, est-ce seulement possible?»

    Collaboratrice du Devoir

    ***

    Ourse bleue

    Virginia Pésémapéo Bordeleau

    Éditions de la Pleine Lune

    Montréal, 2007, 200 pages












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