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Aux confins du monde

Marie-Andrée Lamontagne   14 décembre 2002  Livres
À Mansfield Park, la tante Norris s'inquiète un jour du châle qu'un homme de la famille doit lui rapporter du Cachemire. En apparence clos, l'univers de Jane Austen bruit ainsi, par intervalles, de la rumeur de l'Empire britannique, si diversifié qu'il réunit, à l'ombre de la couronne d'Angleterre, le trappeur canadien et l'émir d'Afghanistan.

Pour introduire ce second supplément sur les beaux livres de fin d'année, voici Du Cachemire à Kaboul, un album d'histoire et de photographies tout entier placé sous le regard de l'autre, de l'étranger, qu'il s'agit de dominer, au nom d'une violence coloniale alors jugée légitime, mais dont la différence suscite parfois l'admiration. Cependant, parce qu'il est originaire d'Islamabad, son auteur, Omar Khan, pose aussi le regard de l'indigène sur les images saisies par la lentille blanche, impérialiste, quoique peu conventionnelle, des Anglais John Burke et William Baker. Établis à Meere, dans l'actuel Pakistan, les deux photographes intrépides oeuvrèrent dans la région entre 1860 et 1900. Étoffé d'un commentaire substantiel et d'une chronologie, l'ouvrage rassemble des clichés saisissants, introuvables, dont les plus anciens coïncident avec la naissance d'un médium à la recherche de son propre langage.

Image oblige, on sera d'abord sensible à la beauté plastique de ces grands formats qui immobilisent des paysages si soigneusement composés qu'on les dirait peints par Constable. Puis, en scrutant les visages de ces montagnards enturbannés, en observant les anciens de la tribu réunis pour la jirgah du 3 avril 1891, chargée de ratifier quelque accord avec l'occupant, c'est la pérennité de ces cultures qui frappe l'imagination et confère aux clichés de Burke et Baker un aspect quasi intemporel, toutefois teinté de fatalisme, dès lors que l'Angleterre et la Russie se disputaient déjà l'Afghanistan, selon un Great Game géopolitique dont l'actualité internationale a, depuis peu, redessiné les contours.

John Burke, qui fit cavalier seul à partir de 1873, mourut à Lahore, en 1900, à l'âge de 57 ans. Non sans une pointe de subversion, l'Irlandais aura photographié avec la même curiosité empathique l'église catholique de la Sainte-Trinité de Murree, le temple hindou de Martand et la mosquée de Shakaranallum Sahib; les lords généraux de l'armée britannique des Indes et ses officiers indigènes. Le monde est bariolé, disent les images de John Burke, que des mains gantées, dans les salons de Londres, s'échangent avec étonnement.

Avec Les Aventurières. XVIIe - XIXe siècle, Barbara Hodgson s'est lancée sur la piste des voyageuses, Anglaises excentriques, veuves fortunées, femmes déshonorées ou artistes, que la perte d'une paire de gants devait laisser pour le moins indifférentes. Ce recueil d'anecdotes, délicieusement édité avec de nombreuses gravures d'époque, pourrait presque faire croire que le combat des suffragettes était d'abord l'affaire des Anglaises du continent, tant la liberté de ces voyageuses semble grande. Un poignard à la taille, un pistolet sous l'oreiller (diversement retrouvé à chaque étape), elles sillonnent la planète, s'introduisent dans des harems dont les portes se referment au nez de leurs confrères occidentaux, dînent avec le grand khan ou l'empereur de Chine. Et si le corset gêne un peu aux entournures, il n'y a qu'à le balancer... du haut de l'Himalaya.

DU CACHEMIRE À KABOUL
Les photographies de John Burke et William Baker. 1860-1900
Omar Khan
Traduit de l'anglais par Jean-Yves Berthault
Gallimard
Paris, 2002, 206 pages

LES AVENTURIÈRES
XVIIe - XIXe siècle. Récits de femmes voyageuses
Barbara Hodgson
Traduit de l'anglais par Marc Albert et Camille Gerfant
Le Seuil
Paris, 2002, 216 pages






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