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Roman québécois - Mon garçon juif

Christian Desmeules   10 novembre 2007  Livres
Tassia Trifiatis est née à Montréal d’un père grec et d’une mère québécoise. Source:Mathieu Rivard
Tassia Trifiatis est née à Montréal d’un père grec et d’une mère québécoise. Source:Mathieu Rivard
Observé de l'extérieur, le judaïsme dans sa pratique la plus orthodoxe semble exercer parfois une véritable fascination. Une fascination où se mêlent autant l'incompréhension que le mystère, qui se transforme parfois, pour le romancier, en invitation à pénétrer par l'imagination au-delà des volets clos et des habits noirs. À percer les codes et les rituels de cet «univers parallèle». L'an dernier seulement, Myriam Beaudoin (Hadassa) puis Marc-Alain Wolf (Kippour) ont cédé à cet appel des mots.

Tassia Trifiatis, auteure de 27 ans née à Montréal d'un père grec et d'une mère québécoise, s'amène avec un premier roman, Judas, récit d'une rencontre mouvementée entre une jeune femme grecque et un jeune homme de la communauté hassidique. Un roman empreint de violence rentrée et d'un certain désespoir d'aimer.

Neffeli Lykourgos, la narratrice, est une jeune architecte de Montréal. Ses parents sont retournés vivre en Grèce et son fiancé séjourne en Syrie au chevet de son père gravement malade. «Chez moi, les hommes sont tous loin et se veulent présents. L'un depuis une ville lointaine, l'autre depuis une ville encore plus lointaine. Et le troisième depuis ma fenêtre.» La mère? «J'aimais ma mère. Par contre, elle ne me faisait que très peu souffrir, sa présence dans ma vie était donc plutôt fade, voire délavée.»

Dans le plus grand secret, c'est-à-dire à l'insu même de son fiancé, elle vient de subir sans trop réfléchir un avortement et s'habille de noir. «Je portais mon deuil», affirme la jeune femme qui gronde de colère, de rage et d'une violence intérieure.

C'est dans la salle d'attente de l'urgence d'un hôpital où elle se rend, prise de douleurs au ventre, qu'elle fait l'improbable rencontre du jeune homme. «Deux enfants perdus, vêtus de noir, qui se soulageaient.» Yéhouda (Judas, en hébreu) est divorcé depuis quatre ans d'un bref mariage et ne s'est jamais remarié — un exploit, semble-t-il, dans sa communauté. Il a les dents mal alignées, les joues couvertes d'une barbe faible, il porte des lunettes dont les montures sont trop larges pour son visage. Il habite le quartier de l'enfance perdue de Neffeli, elle ne le trouve pas séduisant. Et pourtant. Même si c'est lui qui croit venir vers elle, il deviendra vite la proie consentante d'un jeu dangereux.

«Depuis notre première nuit ensemble à l'hôpital, Yéhouda était devenu la chair de ma chair. J'étais autant faite de lui que lui de moi.» Il devient sa petite chose, son garçon juif. Il deviendra sans le savoir, lui, le rebelle de sa communauté, l'objet d'une relation fantasmée dont la fuyante Neffeli est la seule à connaître les règles: «Mais regarde, esclave, c'est moi la première qui te devine derrière le judas de ta porte.»

Trahison multiple

Les douleurs du corps, le vide, l'absence, un peu de morbidité et de masochisme, une pincée d'abjection et d'érotisme subversif — tout juste suggéré. Se mêle à tout cela aussi beaucoup de culpabilité, la litanie des plaintes et de la haine de soi qui viennent avec. Sous l'arrogance de Neffeli, il y a, on le sent bien, une soif de divinités intimes et d'abandon. De l'ordre de celui qu'elle devine lorsqu'elle arpente les trottoirs du quartier où vit la communauté hassidique: «Ici, personne ne se laissait. Constance et ordre. Je me jetais dans leurs bras noirs et blancs alors qu'ils les tendaient à d'autres enfants.»

Tassia Trifiatis insère dans le récit de cette trahison multiple, culpabilité à la clé, des lettres à «faire disparaître sans délai», à «adresser sans timbre ni adresse» ou à «effacer avec de l'eau», adressées à un fiancé qui ne les lira jamais. Des lettres avortées qui nous donnent à voir la profondeur du désespoir de la jeune femme.

Audacieux, poétique, exigeant, Judas nous laisse néanmoins l'impression par moments d'être un exercice un peu tarabiscoté où l'écriture, bien qu'intense et maîtrisée, demeure à dessein dans le vague, accumule en spirales les couches de mystère autour de cette passion froide — comme si son projet lui échappait. Du reste, Tassia Trifiatis est une auteure à surveiller.

***

Collaborateur du Devoir

***

JUDAS

Tassia Trifiatis, Leméac, Montréal, 2007, 144 pages






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