The Police dans l'oeil de l'ouragan
Ça tombe pile poil. Le groupe The Police — ou les Police, comme on dit le plus souvent — est de retour en ville ce lundi au Centre Bell, au coeur de la triomphale tournée-retrouvailles qui a déjà amené le trio au même amphi sportif en août dernier.
Qui plus est, nous voici à la mi-novembre et la saison de la chasse au cadeau est officiellement ouverte: c'est donc maintenant et seulement maintenant que l'éditeur Taschen publie, en livre-objet de prestige, les photos en noir et blanc qu'Andy Summers, le guitariste des Police, croqua du chanteur et bassiste Sting, du batteur Stewart Copeland et de lui-même (vive la commande à distance!) entre 1980 et 1983. Tel le journal de bord de Bill Wyman, le bassiste des Stones, tenu avec une telle célérité qu'il en décanta des livres, les milliers de clichés de l'hobbyiste photographe, saisis entre deux hachures de guitare reggae et mille millions de kilomètres de tournée, ont fini par composer une sorte d'oeuvre involontaire, non moins digne d'expositions (huit depuis 1982) que d'impression chic dans un chic bouquin.
Souvenir de luxe? Bien plus. En soi, un musicien qui trimbale un Nikon n'est pas inhabituel. Qu'il ait les copains dans le collimateur, non plus. L'intérêt ici est qu'il s'agit des Police. Mégagéant supertrio de l'ère post-punk. Beatles de leur temps. Le plus anodin clic a donc valeur historique. Surtout les anodins clics dans les chambres d'hôtel, loges, maisons privées, voire les cabinets d'aisance. Dans l'air raréfié des sommets, les photographes sont exclus, sauf permission spéciale. Arrive un point de saturation où l'accès au saint des saints, à l'inner circle, se referme comme une huître, question de survie. À ces moments-là de la brève, folle et violente équipée des Police, le plus souvent, il ne reste qu'Andy et son Nikkon. Et son point de vue, plus que privilégié.
Ainsi obtient-on les Police, vus de l'intérieur. Plus à l'intérieur que ça, tu autopsies. On a tout, les regards mauvais de Sting (voyez en page 44, il fait peur), une jambe qui émerge de derrière un bol de toilette, les idoles en caleçon, Sting et Copeland qui se tapent dessus, etc. Mais Andy, de plus en plus fou de photo à mesure que le succès devient dingue — chacun sa soupape —, documente aussi ce qu'il voit de l'intérieur vers l'extérieur: les spectateurs, les groupies, les femmes de chambre, les paysages cadrés par les fenêtres du bus de tournée et les scènes de ville par les fentes des fenêtres de limousine, ainsi que les autres vedettes croisées (dont les Go-Go's, assez délurées, merci). Et quand il a plus de cinq minutes, il sort, mitraille à gauche et à droite, ici une foire en Arizona, là des enfants les babines pleines de crème glacée à Montserrat.
Tout ça ne fait pas d'Andy Summers un grand photographe qui s'ignorait. Oui, il a un certain flair pour la composition, et le sens du détail parlant (voyez ce tapocheur de Copeland qui s'extirpe une écharde, page 230), mais c'est la quantité de photos qui fait l'effet, qui recrée l'ambiance démente, fascinante et souvent déprimante de cette vie anormalement vécue à trois dans l'oeil de l'ouragan. Le gars, parce qu'il est amateur de photo, photographie tout le temps, à tout hasard, attendant peu l'instant qui compte. Quand il capte des moments de grâce ou de vérité, on a l'impression que c'est par inadvertance. Arrêts sur image dans le tourbillon. Témoin de proximité inouïe, Summers profite simplement de la situation et braque l'oeil de l'objectif dans l'oeil de l'ouragan, sans autre intention qu'occupationnelle. C'est seulement maintenant, agencées, commentées, recadrées, organisées, magnifiquement imprimées, imbues de leur importance historique, que toutes ces photos prises à la sauvette se mettent à exister intensément. Et à ressembler à une oeuvre.
***
Collaborateur du Devoir
***
I'LL BE WATCHING YOU
Inside The Police 1980-1983, Andy Summers, Taschen, Köln, 2007, 376 pages
Qui plus est, nous voici à la mi-novembre et la saison de la chasse au cadeau est officiellement ouverte: c'est donc maintenant et seulement maintenant que l'éditeur Taschen publie, en livre-objet de prestige, les photos en noir et blanc qu'Andy Summers, le guitariste des Police, croqua du chanteur et bassiste Sting, du batteur Stewart Copeland et de lui-même (vive la commande à distance!) entre 1980 et 1983. Tel le journal de bord de Bill Wyman, le bassiste des Stones, tenu avec une telle célérité qu'il en décanta des livres, les milliers de clichés de l'hobbyiste photographe, saisis entre deux hachures de guitare reggae et mille millions de kilomètres de tournée, ont fini par composer une sorte d'oeuvre involontaire, non moins digne d'expositions (huit depuis 1982) que d'impression chic dans un chic bouquin.
Souvenir de luxe? Bien plus. En soi, un musicien qui trimbale un Nikon n'est pas inhabituel. Qu'il ait les copains dans le collimateur, non plus. L'intérêt ici est qu'il s'agit des Police. Mégagéant supertrio de l'ère post-punk. Beatles de leur temps. Le plus anodin clic a donc valeur historique. Surtout les anodins clics dans les chambres d'hôtel, loges, maisons privées, voire les cabinets d'aisance. Dans l'air raréfié des sommets, les photographes sont exclus, sauf permission spéciale. Arrive un point de saturation où l'accès au saint des saints, à l'inner circle, se referme comme une huître, question de survie. À ces moments-là de la brève, folle et violente équipée des Police, le plus souvent, il ne reste qu'Andy et son Nikkon. Et son point de vue, plus que privilégié.
Ainsi obtient-on les Police, vus de l'intérieur. Plus à l'intérieur que ça, tu autopsies. On a tout, les regards mauvais de Sting (voyez en page 44, il fait peur), une jambe qui émerge de derrière un bol de toilette, les idoles en caleçon, Sting et Copeland qui se tapent dessus, etc. Mais Andy, de plus en plus fou de photo à mesure que le succès devient dingue — chacun sa soupape —, documente aussi ce qu'il voit de l'intérieur vers l'extérieur: les spectateurs, les groupies, les femmes de chambre, les paysages cadrés par les fenêtres du bus de tournée et les scènes de ville par les fentes des fenêtres de limousine, ainsi que les autres vedettes croisées (dont les Go-Go's, assez délurées, merci). Et quand il a plus de cinq minutes, il sort, mitraille à gauche et à droite, ici une foire en Arizona, là des enfants les babines pleines de crème glacée à Montserrat.
Tout ça ne fait pas d'Andy Summers un grand photographe qui s'ignorait. Oui, il a un certain flair pour la composition, et le sens du détail parlant (voyez ce tapocheur de Copeland qui s'extirpe une écharde, page 230), mais c'est la quantité de photos qui fait l'effet, qui recrée l'ambiance démente, fascinante et souvent déprimante de cette vie anormalement vécue à trois dans l'oeil de l'ouragan. Le gars, parce qu'il est amateur de photo, photographie tout le temps, à tout hasard, attendant peu l'instant qui compte. Quand il capte des moments de grâce ou de vérité, on a l'impression que c'est par inadvertance. Arrêts sur image dans le tourbillon. Témoin de proximité inouïe, Summers profite simplement de la situation et braque l'oeil de l'objectif dans l'oeil de l'ouragan, sans autre intention qu'occupationnelle. C'est seulement maintenant, agencées, commentées, recadrées, organisées, magnifiquement imprimées, imbues de leur importance historique, que toutes ces photos prises à la sauvette se mettent à exister intensément. Et à ressembler à une oeuvre.
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Collaborateur du Devoir
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I'LL BE WATCHING YOU
Inside The Police 1980-1983, Andy Summers, Taschen, Köln, 2007, 376 pages
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